Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième
roman. Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit
Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver
à la solution.
On dit que l’homme qui se frotte à la ville y perd son âme. C’est vrai. On peut en dire autant de certaines femmes, car après tout, la ville est une femme.
Je regarde mon portable :
on a vu un sacrz morceaux qui montai dans ta voiture tout a l heure ^ ^
c’etai pas la journaliste ?
rapelle moi de faire equipe avec toi la prochaine foi mon pote
Nous nous sommes abrités de l’ozone et de la pluie à l’intérieur du Starbuck, bondé à cette heure-ci. Elle se tient debout en face de moi, debout parce que c’est le rush du petit déjeuner, parce que où que je regarde, une flopée de vioques bourrent les banquettes de leur postérieur inutile. Il y a des millions de ces êtres-là sous nos latitudes, dans les Starbuck, dans le Sprawl, sur les plages, partout. Il y en a tellement que c’est à se demander si à part un pépé ou une mémé de temps en temps qu’on retrouve tout sec dans un coin, ces crapauds de médecins ne les auraient pas tout bonnement rendus immortels, ce qui n’est pas très charitable pour les jeunes générations qui rament pour obtenir des dérogations à la procréation.
Le brouhaha et le spectacle de la mastication m’horripilent. Quand elle arrive voir enfin ce que je désire manger, je commande des toasts, des œufs, du fromage blanc, du café et du jus d’orange frais à la chicana toute maigre qui travaille ici (“Stella” sur son badge). La gosse siffle quant à elle, d’extase peut-être, car dans sa profession, on n’a pas tous les jours l’occasion de voir manger un homme, un vrai, et à voir la façon dont elle me reluque, je dois en être le dernier specimen vivant. (Pour elle, ce sera un verre de vin blanc light et sans alcool, merci, mademoiselle.)
Le plateau de la serveuse surfe sur nos têtes, puis s’en revient, porteur de nos petits déjeuners. Il ne s’est pas écoulé un quart d’heure entre temps, et pourtant la gosse a répondu par deux fois aux sollicitations de son cellulaire, grillé une autre de ses cigarettes sans fumée, contacté son patron, puis son cameraman, puis deux autres personnes, à croire que la moitié de L.A. la connaît. À mon retour des gogues, où j’ai vidangé trois litres de lait, elle papote toujours, mais mon petit déjeuner est arrivé :
médecin généraliste de (ŸÁΩ#$?) : Celeste Anand/475 North Survey Str
vache de néocrétienne pas facile à faire causer
bon
la sale truie est gravide depuis 9 mois
sale garçon a naître demain
pas de tares génétiques à signaler (il n’est pas niais le divin enfant)
Celeste Anand cache quelque chose mais chai pas quoi
Je rédige un message en retour, où je suggère à Dixie la bizarrerie que le médecin généraliste a peut-être omis à propos de (ŸÁΩ#$?) et qui n’entre pas dans le protocole d’une biométrie. Je lui demande également de joindre personnellement la mère pour qu’elle lui crache où sa fille aînée pourrait crécher, à part chez elle.
O.K. je vérifie
Ceci réglé, je prends le temps de dévorer, le coude calé sur la table en équerre et à deux centimètres de mon casque posé dessus, dévisageant tour à tour les morts-vivants qui remarquent le sang sur mon uniforme, d’une part, et la Silicon Valley de la femme d’autre part. (Il y a un bouton de nacre qui tient la barraque à lui tout seul : c’est un héros.) J’ai mis les points sur les “i” avec la gosse, comme quoi elle devra attendre que j’ai rendu muet mon estomac, lequel est arrivé à un état de vide pratiquement aussi effrayant que mon répertoire d’amis. Elle m’ignore depuis, tout en parlant à des minables de sa profession, exactement comme si je n’étais qu’un fantôme de plus dans cette ville, ce qui ne l’empêche pas de me montrer le meilleur profil de sa poitrine. (En me faisant cette réflexion, je réalise soudain que c’était à moi qu’elle s’adressait cette fois.)
— Quoi ? je grogne la bouche pleine.
— Ça y est ? Tu es enfin rassasié ?
— Il me reste un toast, non ?
Sur ce, elle fait la moue, et allume une cigarette. Ses cheveux mouillés la rendent encore plus sexy.
— Je me souviens exactement quand je t’ai vu, dit-elle en recrachant la fumée invisible. Ça m’est revenu d’un coup.
Mon dernier toast s’arrête à mi-chemin de ma bouche.
— Je t’ai vu au Gujarat Fighting Quarter, le douze février 2026, ça te dit quelque chose ? Tu défendais ton titre contre un brésilien, un cador, Aloïsus Mengele. Ce soir-là, tu as gagné par k.o., trois reprises avant la fin.
Je frissonne involontairement.
— Pour moi, c’est comme si c’était hier ! Un crochet du gauche, ton arme favorite, et le cador s’écroule d’une pièce, une vraie météorite !
Elle se marre, les yeux brillants, et tire une bouffée de sa cigarette.
— Tu as mené le combat de bout en bout, rien à dire. Tu le fatigues une dizaine de rounds, et puis tu attaques au bon moment ; ah ça ! on peut dire que tu savais quand c’était le bon moment ! Tu feintes de l’épaule droite ; lui, il donne dedans ; alors tu lui décoches ton gauche, sur la mâchoire… mon dieu ! une bombe atomique ! (Excitée par le souvenir, sa voix finit dans l’aigu.) Il en a fait des tours sur lui-même ! Je me souviens qu’il a fallu l’aider à se relever ! On n’a plus jamais entendu parler de lui après ce combat ! Kaput, le brésilien ! (Elle reprend son souffle en me fixant intensément.) Tu te faisais appeler le Gorille de Lakewood. Ton vrai nom, c’est Eugene Hang. Mais pour moi, ce soir-là, tu étais le Roi !
La bouche ouverte au-dessus de mon dernier toast, je m’interroge sur elle.
— Mon père était poids welter, m’explique-t-elle. Il ratait rarement les combats pros sur WBC Channel. J’étais, comme on dit, la fifille qui se relevait la nuit pour regarder par-dessus l’épaule de son papa ce qu’il y avait à la télé.
Je referme la bouche.
— C’est au sujet de la boxe que tu veux m’interroger ? ou quoi ?
— Pas du tout, idiot, me dit-elle en laissant tomber sa cigarette dans son verre, laquelle expire en rendant un pschhht mouillé. Pour être parfaitement honnête avec toi, en tant que flic chargé d’enquêter sur le massacre de West Main Street, tu m’intéresses, mais en tant qu’homme bâti sur la base d’un Rodin, tu m’attires. Tu connais, Rodin ?
Il n’y a plus que ses yeux noirs qui existent, noirs comme les desseins des habitants de cette ville.
— Tu me fais un peu peur, là, dit-elle en me regardant timidement par en-dessous. On dirait le Gorille de Lakewood revenu pour exiger qu’on me livre à lui.
— T’as bien failli m’avoir.
— Hein ?
— Bravo ; j’ai presque cru à ton histoire.
— Qu’est-ce que tu dégoises, là ?
— Quel âge t’as ? je demande en m’essuyant la commissure des lèvres à l’aide de la serviette en papier que la serveuse m’a apporté en même temps que deux aspirines.
— En quoi mon âge… Ça va ; tu veux voir ma carte de presse, connard ?
— Une vraie petite comédienne. Tu t’es renseignée sur moi ?
— Je ne te connais que depuis une heure ; et puis, c’est bon, l’interrogatoire.
— Tu passes trop de coups de téléphone.
— Je n’ai que ça à faire, tiens, dit-elle en faisant mine prendre ses cliques et ses claques.
Je lance mon bras, attrape sa nuque, et de l’autre, en me penchant au-dessus d’elle, j’écarte ses cheveux pour zyeuter ce qu’il y a en-dessous, dans la région occipitale de son crâne par exemple, où clignote brièvement une cicatrice. Elle me griffe, elle me tape, mais autant vouloir faire changer de position à un bronze de Rodin, tout cela sous les yeux d’une douzaine de morts-vivants outrés, que je renvoie à leur plateau-repas d’un seul regard. Ensuite, ayant vu ce que je voulais voir, je laisse libre cours à sa furie.
— Bougre de salaud, enrage-t-elle tout en remettant de l’ordre dans sa tenue et en jetant des regards de biais.
Je me serais attendu à ce qu’elle décampe subito, au lieu de quoi elle s’efforce au calme. Parce qu’on est forcé d’admirer ma force ?
— T’as quoi dans la tête ? je grogne en avalant une gélule-embryon ; un ordinateur ?
Elle toussote, sort son paquet de cigarettes, duquel elle extrait la prochaine qu’elle va fumer.
— Alors ?
— Mieux que ça.
Elle finit par sourire.
— Connexion hyperdébit par satellite, écran rétinien, computeur synaptique. Je le fais fonctionner par de simples impulsions électriques émises depuis mon cerveau. (Elle sourit un peu plus.) J’ai pris un cliché de toi sans que tu t’en rendes compte, grâce à un appareil photographique miniaturisé que je me suis fait greffer juste à gauche de la rétine. À partir de là, j’ai pu faire une recherche sur le réseau par visiomorphing. C’est fou ce qu’on peut trouver comme informations, pourvu qu’on dispose des entrées nécessaires. J’ai téléchargé tout ce qui te concerne : tes états de service dans la police, ton casier judiciaire, ta déclaration fiscale, ton dernier bilan de santé… et quelques retransmissions de tes combats. Pendant que tu pissais, je les ai regardées en accéléré.
— C’est tout ?
Elle me regarde d’un air satisfait.
— C’est déjà pas mal. En revanche, j’ai pas eu le temps de voir ce que t’avais fait entre ta carrière pro et la police. J’ai un trou.
Je la fixe.
— Ne me mens plus, dis-je de ma voix sortie des flammes.
— Brrr, fait-elle ; tu me ferais presque peur !
Mais je vois dans ses yeux qu’elle est impressionnée.
— Petite comédienne, je ricane en regardant ailleurs.
— Cigarette ? (Elle me tend le paquet.) Ah ; c’est vrai, tu ne fumes pas. Tu devrais, c’est un antimigraineux, antidépresseur et diminue les risques du cancer de l’endomètre ; penses-y. En plus on les fabrique tout exprès pour moi.
— T’as bien de l’argent, petite.
Elle allume sa cigarette en faisant la moue.
— Tu ignores donc qui je suis ?
— Non ; bien sûr. Mais du diable si je me souviens de ton nom.
— Je ne dis rien, boude-t-elle. Il n’y a rien à dire. (Je ne moufte pas.) Je suis Kim Temple, soupire-t-elle enfin.
— La journaliste ?
— Tu plaisantes, j’espère ? Je travaille pour la Rank 40. Tu ne regardes jamais la télé ?
— Seulement quand elle est allumée.
— Mais pour ça, il faut l’allumer avant ! piaille-t-elle. Sinon, elle ne peut pas être allumée !
J’ai comme un rictus qui déforme mon visage.
— Oui, euh… hésite-t-elle ; la chaîne réalise régulièrement les meilleurs scores d’audience, tu sais ? Les écrans de télévision de la ville la retransmettent gratuitement à toute heure. La Rank 40 appartient à Dan Lightson, figure-toi, lequel possède directement ou indirectement la moitié des chaînes de télévision de ce pays, ainsi que des studios de cinéma, des maisons d’éditions, des journaux électroniques, des portails d’information, des centaines de radios hertziennes… est-ce que tu connais sa fille ? DIVINE Lightson ?
— Comment fait-on pour ne pas la connaître ? je lui demande en souriant.
— Je n’en sais rien. Elle détient les trois-quarts des marchés publicitaires de L.A. Les politiques lui mangent dans la main.
— Tu lui ressembles.
— C’est vrai ?
— Au fait, je n’ai pas d’endomètre.
— Je sais, idiot ! s’exclame-t-elle. Je me demandais si tu avais capté !
La migraine ne s’en va jamais loin, or la voilà justement qui revient fourrer son sale museau dans ma cervelle pour y chercher Dieu sait quoi. Mon humeur s’assombrit d’un coup.
— Tu te crois maline ? Tu sais qu’avec tout ce que t’as sur moi, tu ne sais rien ?
— Oh, si.
— On ne lit sur le réseau que ce qu’on y publie, des mensonges comme des vérités…
— Figure-toi que je suis bien placée pour le savoir.
— Dis-moi, petite, tes parents savent que t’es là ?
Estomaquée. Ses yeux s’agrandissent, et ses lèvres se crispent sur un « oh ».
— J’ai jamais entendu quelque chose d’aussi stupide que ce que tu viens de dire, là ! Tu me mets la honte ! J’ai un job, j’ai un appartement et j’ai une belle voiture avec chauffeur… tu la vois ? C’est celle qui est derrière la tienne ! Alors, ne m’embête pas avec mon âge.
Garée derrière ma Lexus, une limousine de la même couleur que ses lèvres, battue par des trombes d’eau noire, patiente.
— N’empêche, on va encore au collège à ton âge.
— J’y crois pas une seule seconde ! Je couche avec qui je veux, quand je veux et où je veux !
Elle se met à battre des cils. Si elle ne s’arrête pas, elle va décoller.
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