Le 19, je citais Henry pour m'encourager à faire le même pas dans le vide que lui, à devenir écrivain, à refuser poliment la galette pour se consacrer presque exclusivement à son art. Aujourd'hui, je vais le citer plus longuement, car il y a un passage de lui que j'aime sur la vanité du combat contre le monde.
« En montant dans le train du retour, je m'aperçois que je n'ai pris que trois lignes de notes. Je n'ai pas la moindre idée de ce que je dirai quand je m'installerai devant la machine à écrire. Mon esprit est un vide. Un vide gelé. Je regarde par la fenêtre et pas le moindre frémissement de pensée ne m'assaille. Le paysage lui-même est un vide gelé. Le monde entier est emprisonné dans la neige et la glace, muet, impuissant. Je n'ai jamais connu de journée si morne, maussade, macabre. »
Henry est donc flingué ce soir-là, comme nous connaissons bien cette désillusion ! Rien ne sort, malgré tous ses efforts pour se presser le citron, pas un toron de création. Il se couche et laisse derrière lui en s'endormant une journée stérile dans un monde complètement nu, de la nudité de la Nature quand l'homme est absent.
« Ce soir-là je me couchai passablement assagi et humble, car avant de me mettre au lit j'avais ouvert un volume de Thomas Mann (qui contenait la nouvelle « Tonio Kruger ») et l'irréprochable qualité de sa narration m'avait accablé. À ma surprise pourtant, je me réveillai le lendemain pétant le feu. Au lieu d'aller faire mon habituelle promenade matinale — « pour me fouetter le sang » — je m'assis devant la machine à écrire aussitôt après le petit déjeuner. À midi, j'avais fini mon article sur Coney Island. Il était venu sans effort. Pourquoi ? Parce qu'au lieu de le faire sortir de force, j'étais allé me coucher — après capitulation de l'égo, certes. C'était une leçon sur la vanité de la lutte. Fais de ton mieux et laisse la Providence faire le reste ! Piètre victoire peut-être, mais on ne peut plus illuminante.
« L'article, bien sûr, ne fut jamais accepté. (Rien n'était jamais accepté.) Il fit le tour des rédactions. Il ne le fit d'ailleurs pas seul. Semaine après semaine, je les sortais, les lâchais comme des pigeons voyageurs, et semaine après semaine ils revenaient, toujours accopagnées de la formule de refus stéréotypé. » Vous la connaissez cette lettre ? J'envoie des colombes blanches, le meilleur de moi-même sur des feuilles volantes, et on nous retourne des oiseaux morts, les ailes tranchées. Mais ce n'est pas grave, du moment que j'ai donné ce que j'avais. Et puis je ne suis pas le seul, Henry aussi, avant moi, avant nous.
« À chaque courrier, j'attends une lettre d'acceptation, accompagnée d'un chèque. Je dois avoir entre vingt et trente manuscrits qui se promènent un peu partout : ils vont et viennent comme des pigeons voyageurs bien dressés. Trouver de l'argent pour les timbres commence d'être un problème. Tout devient un problème. » (Henry Miller, Plexus.)
Harry Man
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