« Les hommes ont toujours plus de chiffres que de lettres à écrire, hélas ! Notez que ce serait un truc à lancer, le livre blanc. Vraiment blanc. Je sais des auteurs, quand je viens de les parcourir, je me demande pourquoi leurs bouquins sont imprimés. Je me dis : juste la couverture, manière qu’ils se masturbent en voyant flamboyer leur nom, ça serait amplement suffisant. Et dedans : rien. Des pages immaculées comme la Conception du même nom ! Je parie que ça plairait, que ça ferait fureur. On se composerait toute une bibliothèque de ce tonneau. Des pleins rayons chargés à crever. Vos potes chopent un livre au hasard, sollicités par le titre : « Dix ans sur la lunette, ou les mémoires d’un constipé », par Jérôme Bougnazal, de l’Académie Pétaouche. Ils feuillettent le présumé chef-d’œuvre, et qu’y trouvent-ils ? La note de votre blanchisseur, votre consommation d’essence du mois, l’évolution de vos hémorroïdes, la recette du goulache (ou goulash) hongrois et les pesées successives de votre petit garçon, de sa varicelle à sa vérole. Autrement passionnant que le « Il poussa la porte et entra » du sieur Bougnazal, non ? Varié, au moins ! Imprévu, mouvant : la vie, quoi ! La vraie. » (San-Antonio, L’Archipel des malotrus.)
San-Antonio et Henry Miller se seraient bien entendus, je crois, à propos du sujet d’une histoire. Moi, je n’ai pas tourné la page 84 de l’Archipel, à cause de la langue de l’auteur. J’ai bien conscience qu’on aime San-Antonio pour sa langue justement, pourtant c’est la raison qui m’a fait abandonner.
— C’est-à-dire, mais encore ?
— C’est une question de style, quoi.
Harry Man
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