[Interview réalisée en américain, le vingt-trois novembre 2100, chez Judas Hang, qui habite un appartement minuscule sur Avalon, Big Los Angeles, California]
JUDAS HANG — Pour commencer, tu vas t’asseoir là.
Il tire une chaise ; Harry s’asseoit dessus, avec l’air de celui qui ne s’est pas très bien où il a mis les pieds.
J.H. — Qu’est-ce que tu fabriques chez moi, maigrichon ?
HARRY TICKLER — Mais c’est vous qui m’avez demandé de venir ! Vous m’avez appelé…
J.H. — T’as un nom ?
H.T. — Vous le connaissez déjà, enfin.
J.H. — Je répète : t’as un nom ?
Harry soupire.
H.T. — Harry Tickler.
J.H. — Surnom ?
H.T. — Pas de surnom.
J.H. — Pas de “Harry la Tique “ ? de “Triqueur Harry” ?
H.T. — Non, pas que je sache.
J.H. — Te paie pas ma tête, tout le monde a un surnom.
H.T. — Mais pas moi, monsieur.
J.H. — Commets pas l’erreur de m’énerver, maigrichon.
H.T. — Ah, oui ; je crois bien qu’on m’appelle “Harry la Trique”, maintenant que j’y pense.
J.H. — Harry la Trique ? Je viens pas de le dire ?
H.T. — Si ; c’est un bon surnom.
J.H. — Essaie pas de m’enculer, maigrichon.
Le journaliste prend un air offusqué.
H.T. — Je n’essaie pas de…
J.H. — J’ai pas raison ? T’essaies pas de m’enculer ?
H.T. — Si, bien-sûr…
J.H. — Ça, alors : t’essaies bien de m’enculer !
H.T. — Non, non ; enfin, ce que je veux dire, c’est qu’avec votre carrure, vous aurez toujours raison, monsieur.
J.H. — Qu’est-ce ça veut dire ?
H.T. — Je dis que jamais je ne me gausserais d’un homme dont la taille des pecs est inversement proportionnelle à ce que cèlent ses méninges, oh non !
J.H. — Ah, on veut faire le savant avec des mots à la con…
L’enquêteur jette brusquement son bras en arrière, ce qui cause une peur intense au journaliste, qui lève les bras pour se protéger, et reçoit en plein visage quelque chose comme les deux cents watts d’une lampe articulée.
H.T. — Je vous en prie… n’abîmez pas mon visage !
Judas se met à beugler.
J.H. — Nom !
H.T. — Harry Tickler ! dit “Harry le journaliste”, monsieur !
J.H. — Et ben voilà… Naissance !
H.T. — Le vingt et un janvier 2070, New York, New York, monsieur !
J.H. — T’es un putain d’étranger ? et tu te crois peut-être supérieur, en plus ?
H.T. — Quoi ?
Paf ! Judas Hang colle une tartiflette sur la joue de Harry, qui vacille sur sa chaise.
H.T. — Ah, pas le visage !
Une autre tartiflette, cette fois sur l’autre joue.
J.H. — Tu causes pas si je te demande pas.
H.T. — O.k.
Une troisième.
J.H. — Qui est-ce qui cause, ici ?
Harry, qui a compris, retient sa langue.
J.H. — Adresse !
Harry répond en regardant piteusement ses pieds, qu’il ne sent plus du reste.
H.T. — 6020, Salvador Avenue, monsieur !
J.H. — Fais bien attention à ce que je vais te demander. C’est bien toi, celui qu'on appelle “Harry le journaliste” ?
H.T. — Oui, monsieur.
J.H. — Où étais-tu, Harry le journaliste, ce matin, entre cinq et six heure ?
H.T. — Mais chez moi.
J.H. — C’est ça ; et moi je sautais à l’élastique en binôme avec le pape. Tu essaies encore de m’enculer, maigrichon ?
H.T. — Je vous jure ! J’étais chez moi, en train de dormir ; je ne me lève jamais avant midi…
J.H. — Ta gueule, sniffeur de cul ! Est-ce qu’il y a quelqu’un qui peut corroborer que tu étais chez toi, et que tu dormais ce matin entre cinq et six heure ?
H.T. — Non, je vis seul.
J.H. — T’es bien sûr de toi ?
H.T. — Ben, oui.
J.H. — Pas de poulette pour t’envoyer en l’air ? Pas de coup de fil ?
H.T. — Non.
Prudent, Judas lui colle un pain.
J.H. — J’ai dit : t’es bien sûr de toi ?
H.T. — Non ! Personne ne pourra corroborer ! Croyez-moi !
Judas prend une voix rassurante.
J.H. — Je te crois.
H.T. — Je vous en prie… ce n’est pas la peine de me frapper, je vous dirai tout ce que vous voulez savoir.
J.H. — Bon. Dis-moi ce que tu fabriquais sur Rodeo entre cinq heure et six heure du matin ?
H.T. — Hein ?
Un pain l’envoie à plat ventre sur le sol ; puis Judas secoue sa main et grogne.
J.H. — Tu commences doucement à piger pourquoi on m’appelle “Boulanger” ? Écoute, maigrichon ; va falloir que tu te décides à coopérer avec moi. J’ai pas toute la journée pour boucler cette enquête ; alors relève-toi, et accouche ! Je sais déjà pas mal de chose ; tout ce que je veux, c’est te l’entendre dire.
Harry crache une molaire et la regarde. Il n’arrivera pas à se relever tout seul, au point où il en est ; il s’est peut-être bien pris une pale d’hélicoptère, il ne ferait pas la différence. Judas se lève donc, et le hisse sur sa chaise.
J.H. — Alors, qu’est-ce que tu fabriquais là-bas ?
L’autre se tient la machoire sans rien dire, ce qui énerve Judas qui lui file un pain au chocolat par le travers, ce qui fait brutalement exploser son nez, et l’envoie au sol pour la seconde fois.
J.H. — Putain ; il tient pas la route, celui-là.
Le journaliste pousse des gémissement à fendre les murs ; il faut que Judas s’y colle de nouveau et le remette assis. Puis que son interrogé est de nouveau sous la lampe, il tourne sa chaise et s’asseoit en tenant le dossier entre des mains d’une dizaine de livres chacune.
J.H. — On peut y aller ?
Le journaliste se tient le nez ensanglanté, dont il s’arrose copieusement la chemise.
J.H. — Tu vas causer ?
Harry lève le pouce.
J.H. — Tiens, prends mon mouchoir ; je suis pas bégueule.*
Il lui tient un bout de tissu chiffonné, que l’autre s’empresse d’apposer sur sa figure.
J.H. — T’étais-t-y donc pas sur Rodeo à cinq heure du matin ?
Le journaliste hoche faiblement la tête.
J.H. — Ah. T’es au courant qu’on y a assassiné la famille Punditz au grand complet ?
Le journaliste le regarde à travers le voile tombé devant ses yeux.
J.H. — C’est-y toi qui a commis ce grand péché ?
D’abord le journaliste ne répond rien ; puis comme Judas arme son bras, il hoche véhémentement la tête. Le flic grogne sa satisfaction.
J.H. — Qu’est-ce ce que t’as donc utilisé comme arme pour accomplir ta sale besogne ?
H.T. — Un… un revolver ?
J.H. — Non, non, non, maigrichon ; tu perds la mémoire ; comment t’as pu oublier le fusil à pompe ? Ça ne date que de quelques heures pourtant. Si tu commences à perdre la mémoire, il va falloir que je te caresse encore un petit peu.
H.T. — Pitié…
J.H. — Mec, t’as l’air d’être passé sous le métro. T’inquiète pas, c’est bientôt fini ; si tu me dis pourquoi t’as fait ce que t’as fait aux Punditz. T’es bredin, c’est ça ? Un coup de sang, et crac ! tu sors un pompe ?
H.T. — Ou-oui.
Judas secoue la tête.
J.H. — Non ; je crois pas que t’es bredin. Comprends-moi ; si t’es réputé bredin, ils te mettront dans un asile pépère, au lieu de la chambre à gaz. Je peux pas les laisser faire ça. Du coup, je pense plutôt que t’es pas un vrain journaliste, mais un vrai cambrioleur. Ray Punditz t’a surpris en train de cambrioler son pavillon, alors tu te l’es fait. Ensuite, comme le coup de fusil a réveillé toute la maisonnée, tu as fait des trous partout, avant de prendre la fuite. C’est là que j’interviens. Je patrouillais par là, et je t’ai cueilli sur Blue Street, un sac d’argenterie sur l’épaule, et le pompe encore chaud à la main ; c’est bien comme ça que ça s’est passé ?
Le journaliste ne réagit pas, coulé dans le béton.
J.H. — Voilà ce qu’on va faire : tu vas signer une déclaration. Ensuite je vais téléphoner à mon supérieur, pour lui dire la bonne nouvelle que j’ai résolu l’affaire du massacre de Rodeo Boulevard. Ensuite, on ira chercher le sac et le pompe dans mon coffre, pour que tout soit parfait. O.k. ?
Ainsi fait, Judas et son prisonnier retournent en voiture sur Rodeo. À un moment donné, le journaliste tente de s’emparer du fusil à pompe retenu à charge contre lui pour tirer sur le policier, lequel est bien obligé de se défendre ; il tire d’ailleurs le premier ; légitime défense.
Fin
* Il parait plus vraisemblable qu’en réalité il ait dit « essuie-toi la gueule ».
Une interview réalisée par JUDAS HANG










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