[Interview réalisée en américain, le vingt-trois novembre 2100, chez Judas Hang, qui habite un appartement minuscule sur Avalon, Big Los Angeles, California]
HARRY TICKLER — On dit quelque chose d’abord.
JUDAS HANG — ‘te donne cinq minutes.
H.T. — Hm ; bon, o.k. Pas de morsure, de lacération ou d’un quelconque échange de notre sang avec les ongles de euh… d’un zombie ?
L’autre fait craquer ses vertèbres d’une torsion du cou.
H.T. — D’accord ; on a l’air d’avoir la grande forme. On a un nom ?
Judas penche la tête et plisse le front.
J.H. — Tu parles à qui comme ça, maigrichon ? C’est qui “on” ? Je connais que Judas “Wild” Hang, tâche de t’en souvenir. Il y en a qui m’appellent “Boulanger”, seulement quand j’ai le dos tourné ; mes amis m’appellent “Wildie” ; mais pas toi, maigrichon. Pour toi, je suis Judas Hang.
H.T.— Reçu cinq sur cinq. Je saute les questions inutiles… vous êtes un homme ; la trentaine ; noir ; et, disons, du genre haltérophile, à voir tous ces muscles sur vous ?
Judas Hang a le crâne rasé ; la ligne de l’os occipital forme un V à l’arrière ; il a le nez comme si on le lui avait cassé à coups de burin, des trapèzes en triangle, et des petites cicatrices sur les arcades sourcilières.
J.H. — Boxeur.
H.T. — Pratiquez-vous toujours ?
J.H. — Non.
H.T. — Savez-vous à qui vous me faites penser ? Myke Tyson.
J.H. — ‘connais pas.
H.T. — Avez-vous arrêté il y a longtemps ?
J.H. — Non.
H.T. — Vous avez de beaux restes, physiquement ; quel est votre secret de forme ?
J.D. — Dix kilomètres de course à pied tous les matins, alimentation saine, hygiène de vie.
Ça estomaque Harry.
H.T. — Dix kilomètres ? Tous les matins ?
L’autre acquiesce.
H.T. — Cela représente une trotte .
J.H. — C’est rien.
H.T. — Moi, je ne cours jamais, c’est trop fatiguant. Et puis de toute façon, tout me fatigue, alors. À quoi pensez-vous en courant ?
Judas renifle bruyamment.
J.H. — À rien.
H.T. — Est-ce que c’est pour cela que vous courez ? pour ne plus penser à rien ?
Un regard méchant le fixe.
H.T.— Simple question. Qu’est-ce que vous prenez au petit déjeuner ?
J.H. — Ça t’intéresse ?
H.T. — Tout m’intéresse. Et rien.
J.H. — Six oranges pressées, deux, trois yaourts, un cocktail d’œufs crus et une triple portion de muesli dans du lait entier.
H.T. — La vache ; je ne sais pas si mon estomac supporterait cela. Sinon, qu’est-ce que vous faites à part courir ce que je marche en un mois et avaler tous les matins le contenu d’un frigo de taille normale ?
J.H. — Je suis enquêteur au 40ème commissariat ; c’est sur Mission.
H.T. — Personne n’est pas parfait.*
J.H. — Plus que deux minutes, maigrichon.
H.T. — O.k. Êtes-vous né à Big L.A. ?
J.H. — Je ne viens pas de la planète Mars, connard.
H.T. — Vos parents sont-ils encore vivants ?
Judas réfléchit avant de répondre.
J.H. — J’ai trouvé ma mère et mes six sœurs baignant dans leur sang après que mon père les ait abattues ; c’était dix jours avant mes dix ans.
H.T. — Qu’est-ce que vous avez fait ?
J.H. — ‘appelé la police. Mon père a fini dans la chambre à gaz pour ce qu’il a fait.
C’est au tour de Harry de réfléchir.
H.T. — Ne trouvez-vous pas curieux cette coïncidence de chiffres ?
Judas ne bronche pas.
H.T. — Et bien, dix jours avant vos dix ans, cela a peut-être un sens ?
J.H. — Y a qu’un sens : mon poing vers ton cartilage, maigrichon. ‘déjà eu le nez cassé ?
H.T. — Calmez-vous, enfin, ou j’appelle la police !
Un ricanement profond sort du coffre de Judas.
H.T. — Oui, bon. Je vous préviens, j’essaie juste de faire mon métier !
J.H. — ‘t’assure, j’apprécie beaucoup les journalistes maigrichons, maigrichon.
H.T. — Je n’en crois pas un mot ; vous essayez de m’intimider !
J.H. — ‘quand même pas de ma faute si je suis capable d’une pêche de t’envoyer le nez derrière la tête ?
Harry Tickler subit un tremblement involontaire.
J.H. — ‘te reste une minute, maigrichon ; pose-moi tes questions, qu’on en finisse.
H.T. — O.k. ; je coche “enfance malheureuse”, et je poursuis mon chemin de croix : qui est-ce qui vous a appris la boxe ?
J.H. — L’oncle qui m’a élevé ; Eugene Biggs qu’il s’appelait ; c’était le frère de ma mère.
H.T. — Avez-vous un palmarès, ou ce genre de truc ? enfin, vous voyez ce que je veux dire ?
L’ancien boxeur se met à réciter.
J.H. — Cinquante-six combats ; quarante-trois gagnés, dont vingt-neuf par k.o. ; trois nuls ; dix défaites.
H.T. — Ah, quand même ; c’est pas mal du tout.
J.H. — ‘été champion des poinds lourds WBC et WBA en 95-96 ; j’avais vingt-cinq ans. ‘perdu le titre contre Mike Khassam, et j’ai pas pu le lui reprendre ; c’est pas faute d’avoir essayé, remarque ; deux fois ; ensuite j’ai arrêté de boxer.
H.T. — Sur dix défaites, à lui tout seul il vous en a infligé trois, c’est cela ?
J.H. — Mon dernier combat, il m’a envoyé au tapis à la fin de la huitième reprise. ‘pu me relever, et puis dans les premières secondes de la neuvième, je n’me garde plus, je prends cher dans le plexus, et son crochet me déplace les vertèbres cervicales. J’ai des migraines affreuses depuis.
H.T. — La vache. C’est après que vous vous êtes recyclé dans la police ?
J.H. — Bravo, Mike Hammer.
H.T. — Vous auriez pu avoir fait autre chose entre temps. Est-ce que le fait que votre blazer soit moucheté de sang séché a un quelconque rapport avec votre nouvelle profession ?
Judas a un rictus carnassier.
H.T. — O.k., j’ai compris ; mon temps est révolu, c’est cela ?
J.H. — C’est moi qui décide quand l’interview est terminé.
Ils se regardent quelques secondes.
J.H. — Pose-moi encore une de tes questions de journaliste.
H.T. — O.k. ; est-ce que vous avez déjà été à l’étranger ?
J.H. — Des tas de fois.
H.T. — Où est-ce que vous avez été, par exemple ?
J.H. — New York.
H.T. — Mais c’est aux États-Unis !
J.H. — Tu te gourres, maigrichon ; c’est un putain de pays étranger.
H.T. — D’accord. Est-ce que vous êtes marié ?
Judas montre les dents.
H.T. — Non, pourquoi est-ce que je pose cette question, moi ? Avez-vous déjà fait de la prison ?
J.H. — Réfléchis ; j’aurais pas été flic avec un casier.
H.T. — Évidemment. Est-ce que vous vous droguez ?
J.H. — Non.
H.T. — Est-ce que vous fumez ? picolez ?
J.H. — Non.
H.T. — Je sais que vous courez, mais à part cela, à quoi êtes-vous donc accroc : cacahuètes ? amphètes ? côtelettes ? tout le monde est accroc à quelque chose.
J.H. — Je mange du chocolat.
H.T. — Ah.
J.H. — Putain, ça me détend.
H.T. — Pourquoi, vous êtes nerveux ces temps-ci ?
J.H. — Ouais.
H.T. — Oui. Judas, comment définiriez-vous votre caractère ?
J.H. — Mes adversaires ont jamais eu à m’attendre.
H.T. — Avez-vous une religion ?
J.H. — Non.
H.T. — Comment cela, vous n’avez pas de religion ? tout le monde a une religion ! O.k., o.k. Pourquoi est-ce que vous me regardez comme cela ? Ah, je comprends : l’interview est terminée ?
J.H. — La mienne, oui.
H.T. — Comment cela ?
J.H. — C’est à mon tour de te cuisiner, maigrichon.
à suivre…
* En réalité, Harry Tickler n’a pas dit cela, préférant le penser à part lui ; il a rajouté cette réplique dans la retranscription finale de l’entretien.
Une interview réalisée par HARRY TICKLER
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