Ma fille me dit ce matin (j’ai une fille) que les parents peuvent venir cet après-midi.
— Pourquoi ? je lui demande, comme les premiers rayons du soleil rasent le chemin de l’école.
— Parce qu’il y a le spectacle de Noël, je crois, me répond-t-elle. Les parents peuvent accompagner.
Je réfléchis. Le froid tenace fait qu’elle engouffre sa main dans la manche de mon manteau.
— Maman ne sera pas là, dis-je ; et moi je vais travailler tout l’après-midi.
— Maman sera à son travail, acquiesce-t-elle. Mais toi, tu ne fais pas un vrai travail ?
— Mais si, déglutis-je.
Et bibi d’essayer d’expliquer à ma fille de sept ans qu’être écrivain, et de l’être en restant à la maison, cela représente tout de même un “vrai travail”.
Ceci dit, elle a raison ; l’écrivain, comme le peintre ou le musicien, n’est pas un être normal. Depuis que l’impératif d’écrire m’a fait plaquer mon travail, quelqu’un m’a demandé si je ne m’ennuyais pas ; quelqu’un d’autre s’est enquis de savoir si je passais de bonnes vacances ; sans parler de ces gens raisonnables qui se soucient de ce que je mets dans les épinards. C’est vrai, j’ai faim ; c’est pourquoi j’écris ; et eux ne comprennent pas tant que ça. Ma femme me comprend ; elle est ma chance.
Les artistes qui décident de consacrer tout leur temps à la beauté et qui se mettent à leur propre compte pour cela, quitte à voir s’évaporer et le beurre, et les épinards, ces êtres-là ont une vision du monde. Ils fascinent autant qu’ils suscitent l’incrédulité de leurs cousins germains.
— Tu ne peux quand même pas te contenter du R.M.I. ?
De là à me dire à haute voix que les artistes vivent aux crochets de la société, aux dépends d’elle voire, il n’y a que la crainte de ce que je leur dirais, moi, qui les en empêche. Pourtant je les aime bien, mes cousins germains ; leur naïveté me fait seulement sourire. Un jour, j’écrirais une nouvelle qui s’inscrira dans un monde sans beauté et sans laideur, un monde stérile ; puis je parlerais de la Grèce antique, de la pléthore de ses philosophes, sculpteurs, écrivains.
Qui se rappelle des généraux grecs ? Se souvient-on des généraux en général ? Promène-toi dans les allées du Père Lachaise un premier novembre, et tu comprendras aux tombes fleuries qui sont ces gens dont on se souvient longtemps plus tard. Dis-tu que Simone Signoret, Yves Montand, Jim Morrison, Frédéric Chopin, Jean-Baptiste Poquelin dit "Molière", Jean de La Fontaine, Maria Calas, Marie Trintignant ont été des sangsues pour leurs semblables de leur vivant ? Si c’est le cas, passe ton chemin ; va fleurir le monument voué au général Murat, sombre parmi le nombre immense des tombes d’inconnus, pas plus célébrés aujourd’hui qu’une journée de pluie.
Je ne suis pas un génie, mais par orgueil, je me sens faire partie du terreau qui fertilise les meilleurs d’entre nous, ceux qui donneront aux hommes les œuvres d’art mémorables qu’ils méritent ; à eux qui nous font voir la beauté de près, les fleurs du Père Lachaise.
Ma fille, en vérité, je suis pauvre, je suis écrivain, mais c’est un vrai travail. Les hommes ont besoin de moi. Ceci dit, j’irai peut-être t’accompagner au spectacle de Noël cet après-midi, parce que je t’aime.
HARRY MAN

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