partie fine
roman
par harry mann
ZOMBI s.m. (zon-bi). Sorte dépouvantail dont les créoles dAmérique menacent les petits enfants.
Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, tome XVI, 1876.
Le jour où jai su que jétais dingue, jai commencé par mettre ma Fiat Panda les quatre pattes en lair. Je la regarde maintenant dun il chagrin, on dirait une tortue retournée sur le dos. Je pourrais redescendre dans la vallée, qui nest pas encore si loin, mais cela voudrait dire retourner en terrain ennemi ; après sen être tirés par miracle, il nen est pas question ! Mieux vaut continuer à pieds et courir notre chance plus haut, en dépit que lheure tardive nous voue certainement à passer la nuit dehors, plutôt que de retourner nous jeter dans la gueule des autres. Jabandonne donc les clefs sur le contact, tire sur le col de ma veste noire, enfourne ma boîte de cigarettes dans une de mes poches profondes comme la gorge dAria Giovanni, puis sors de la voiture, dans des grincements affreux de carcasse en fer et les crissements des vitres éparpillées en miettes sur le sol. Enfin je redresse dans lair monticole mon mètre soixante-dix, ce qui est la taille dun Bruce Lee, dun Kurt Cobain ou dun Tom Cruise ; mais un centimètre de mieux quun Napoléon. Une couette blanche bouche lespace interstellaire ; le vent fouette mes cheveux et jattrape la chair de poule ; je ne vois que des pentes violettes et brunâtres à linfini ; aucune bâtisse humaine nest en vue, pas même un sillage pare-feu planté de pylônes pleins dair, juste cette route qui se déhanche vers le ciel ; y a-t-il encore quelquun avec nous sur terre ? Je fais le tour de la Panda pour ouvrir à ma fiancée, déboucle sa ceinture, et laide à sortir. Elle porte sur elle un corsage blanc à dos nu, des jeans Lee Cooper et une paire de baskets malgré le mois de novembre glacial ; toutefois il ne parait pas que cette légèreté la gêne.
On y va, je dis en la poussant devant moi.
Étant donné que cest devenu une habitude chez moi, je bats la campagne des yeux à la recherche de ce qui pourrait éventuellement nous créer du vilain ; on apprend vite ce genre de réflexes lorsque le besoin sen ressent, ou bien on clamse encore plus vite. Loana ne suivrait pas, aussi ne puis-je courir comme je le voudrais, sachant ce qui vient derrière nous ; je la prends donc en remorque par la main, et marche en la tirant derrière moi comme une ancre qui racle la route. Mes tempes se retrouvent trempées, et la Panda séloigne, plantée sur la côte comme une ruine, à mi-chemin du sommet.
Nous marchons ainsi une bonne heure, puis les nuages connaissent une déteinte, preuve que laprès-midi tire à sa fin. Alors je pense à Dieu, ce juge, me faisant la réflexion que personne, personne ne simagine jamais vivre la fin pronostiquée par Jean ; or ce samedi soir dans les Apuanes, Loana et moi formons certes un couple tout ce quil y a de plus mignon et que rien ne prédisposait à lapocalypse, mais aussi un couple pincé entre les mandibules dune guerre bizarre, encerclé par des forêts à nen plus finir et par des frondaisons occultes plus épaisses encore ; tout autour de nous se hérissent les crêtes crénelées du piège dont, seul, le ruban de la route maintient lespoir den sortir ; et si jai mentionné Dieu au passage, cest parce que nous fuyons le Diable qui est descendu sur terre, plein de fureur, sachant quil a peu de temps.
Encore une demi-heure passée, Loana traine toujours plus la patte. La bise mène des raids au ras des cimes ; elle orchestre les branchages en les ballottant ; elle sengouffre entre les troncs qui gémissent comme des bouteilles vides. La route monte sans arrêt, tandis que les ombres sallongent ; lobscurantisme qui gagne du terrain me fait rechercher des yeux un abris, un bunker, mais je ne trouve rien. Le ciel est bientôt dencre, léclipse détoiles totale. Elle nest pas normale cette nuit, elle est totalitaire.
Je tiens toujours la main de Loana, et aucune sorte de conseil ne me convaincrait de la lâcher, pour la raison que jai été emmené en esprit dans la nuit de lHistoire, et y ai été tenté par les solutions de facilité quinsinue le Diable à nos yeux. À toutes ses tentations, jai consenti. Jai peut-être tout perdu, jai peut-être tout vu se perdre pendant le cauchemar des derniers jours, peut-être, mais pas elle, pas sa main.
Tout va bien.
Elle ne me répond pas ; elle a le souffle court, et tremble comme une feuille ; elle semble inquiète. Réchauffe-moi mon amour. Je la prends avec moi et frotte son dos nu, sa taille, ses seins, et ses doigts givrés glissent et saisissent mes reins ; elle me sert tout contre elle pour être plus prêt ; Gabi ! oh, Gabi ! Gabi lobscur. Lovés lun dans lautre, mon nez, mes yeux, mes lèvres dans ses cheveux blonds, elle recule la tête : embrasse-moi, mon chéri ! Elle est belle. La nuit vorace autour de sa main, si je la laissais la happer, cest ma vie que jy laisserais. Jai mal, elle se plaint. Tout va bien. Jai mal. Alors je chante à haute voix :
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup ny est pas. Si le loup y était, il nous mangerait ; mais comme il y est pas, il nous mangera pas. Ne tinquiète pas, chérie, jajoute en la prenant par la taille. Je suis là.
Elle mentend, ça, je le sais. Jai une voix pareille à du sirop de chloral sur elle, elle ne bronche pas quand je lemmène, ce qui est aussi bien, déjà que je moriente difficilement à ce que je sens à travers mes semelles, selon une loi très simple dailleurs : quand il y a du goudron, cest bon, quand il ny en a pas, ça ne va pas.
Et puis, un kilomètre plus loin, je réalise soudain que nous ne sommes plus seuls ; Loana gémit, elle aussi a entendu. Je stoppe brusquement ; mes oreilles bourdonnent et ladrénaline bouillonne, tandis que je plisse les yeux en essayant darracher un spectre aux ténèbres. Autant observer un trou noir, alors je me mets à reculer devant elles.
Chi va là ? je crie en tirant sur le bras de Loana, mais trop fort sûrement, car elle trébuche et tombe avec la grâce dune Barbie bourrée. Allez ! Grouille-toi ! je vitupère en la relevant.
Ils se rapprochent, je peux presque sentir leur haleine faisandée souffler sur ma nuque. Quest-ce que je raconte, moi ? ils ne sentent pas comme ça ! Ensuite cest mon tour de maffaler dans les buissons. Les autres en profitent, ils grignotent sur nous, jentends leur marche, ils arrivent. Bondissant comme un lapin, je prends Loana par la taille et nous repartons tambour battant. Et puis, comme nous atteignons un nouveau virage à gauche, je vois cette lueur, là-haut, qui brille. Je me réchauffe soudain au feu dun espoir plus vif ; en nous avançant, la tache devient un rectangle, puis une fenêtre, enfin une baie vitrée, aussi scintillante quun sapin de Noël ; après une épingle à cheveux à droite, je pousse Loana devant moi afin quelle escalade une butte en terre, puis quelle franchisse une haie dépines ; à travers le buisson glacé, je sens que sa peau cède à des diamants. Un chien de garde se met à aboyer quand nous posons le pied sur sa pelouse glacée ; je ne men occupe pas, je pense seulement à la maison. Je les entends, ils arrivent ! Je tire sans pitié sur Loana, encore quelques mètres avant la sécurité ; la piscine, il faut la contourner ; voilà le cerbère qui déboule sur nous : mais quil nous morde ! cela ne nous transformera pas en dogue ! Lanimal de cent kilos est lancé à grandes foulées dun stade ; à mi-chemin, il ralentit toutefois, halene une odeur, celle de ce qui vient après nous. Décontenancé, il hésite, le muffle à lair, pendant que nous en profitons pour franchir sa propriété ; enfin, il se replie la queue entre les jambes et en poussant des couinements.
La demeure a deux étages ; cinq fenêtres obscures donnent sur les pièces du premier, tandis quune grande baie à armatures en fer prend tout le côté sud du rez-de-chaussée ; des lustres électriques lilluminent en grand ; je vais tout contre, je toque à la vitre, mais personne ne répond, rien ne souvre.
Ohé ! je mépoumone.
Nous longeons la maison ; vite, car du côté du jardin, ils assaillent déjà la motte de terre et le fourré dépineuses. Nous tournons à langle ; un peu plus loin, ma main touche du bois : la porte est là, dont je tourne aussitôt le bouton. Évidemment, elle est fermée à double tour, alors cette fois je me jette dessus en hurlant, sous les yeux de ma Loana, bleus et sans tain. Des pas me font me retourner dun bloc, car ils sont juste de lautre côté de langle de la maison, découpés en ombres chinoises sur la pelouse. Je donne les derniers coups de pieds contre la satanée porte de Fort Alamo ; de la glace coule dans mes yeux turbides ; le moment est venu, ils tournent le coin ! Pendant une fraction de seconde, je vais pour foncer dans lobscurité en beuglant Auf Wiedersehen, cochons denculés ! lorsque dans mon dos jentends un verrou claquer. En moins de temps quil nen faut pour le dire, jouvre la porte à la volée, mengouffre à lintérieur avec Loana, et la referme au nez et à la barbe de deux figures de cauchemar qui tendaient déjà les bras pour nous atteindre ! Il y a une barre à lintérieur, je la mets ; une chaînette, je laccroche ; et le fameux verrou, je le tourne sur lui-même. Puis je reprends mon souffle, pendant que dehors les autres séchinent à taper des poings contre la porte. Je nai pas à men faire de ce côté-là, elle est en bois de chêne.
Sauvés ! Bonne année pour les gnomes ! Blanche Neige est de retour à la maison ! me dis-je en me retournant pour embrasser notre sauveur. Seulement, devant moi, il ny a plus personne, le hall est désert.
Regardez-moi, jai les nerfs en pelote, je me suis pissé dessus et mes cheveux sont trempés ; pourtant, si je peux encore en rire, cest que je suis vivant ; croyez-moi, cest le principal. Vous connaissez la musique, il y a autant de chaises que de survivants, moins une ; quand lorchestre sarrête de jouer, bienheureux celui qui a trouvé la sienne, car il pourra souffler une minute, un jour, une nuit. Nous avons trouvé la nôtre, de chaise, ma Loana et moi, une chaise pour deux, pas tout à fait à laise, Blaise, mais on ne gagne pas à tous les coups. Cest le destin, quoi.
Où est lange local qui nous a sauvés ?
Il y a quelquun ? je tente.
Pas de réponse.
Ouhou !
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