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27.03.2007

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 12)

Le roman continue.  Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.

serai en retard à la réunion
espionne-les pour mon compte

    Prévenir Dixie est chose faite, mais je n’éteins pas encore mon portable.  La gosse salue le portier, un pakistanais adipeux qui lui offre un sourire gâté de devises, et qui s’efface de devant la porte à tambour de l’immeuble pour nous laisser entrer.  Elle nous entraîne, le cameraman et moi, à l’intérieur d’un hall aussi vaste que trois terrains de basket.  On y diffuse de la musique new age, ainsi qu’une légère, légère odeur de vanille synthétique.  Des caméras dorées nous couvent d’un regard ardent depuis une dizaine d’endroits.  Boiseries, ors, marbres… mince, même les vigiles portent des costumes Armani.  Il y en a d’ailleurs trois qui, en me voyant chausser mes lunettes teintées, le casque des Police Angels sous le bras, le Beretta dans son holster, se parlent à voix basse, puis qui se déploient pour nous barrer la route.  C’est ici leur territoire.  Ça sent son armoire à glace haut de gamme.  Ils arborent tous une oreillette intra-auriculaire à antisignal.  Le blond a l’œil droit occulté par un œilleton de vision spectrale qui lui permet de détecter même un pacemaker de la taille d’une pièce de un cent s’il veut.  Le black brille par ses gourmette en or, montre en or et lunettes à monture en or.  (Il a dû descendre de son arbre le jour où il a vu quelque chose étinceler sur le sol.)  Le troisième est dravidien, et je devine que c’est le chef aux pecs légèrement moins maousses que la moyenne dans ce hall, à croire qu’il a fait des prélèvement dessus pour compléter sa cervelle.
    — ‘jour mademoiselle Temple, dit-il comme nous arrivons.
    — Bonjour, Indra.  J’emmène des invités pour DIVINE Lightson.
    — Votre cameraman est o.k., mais il a un mandat, lui ?  demande-t-il en me regardant de travers.
    — “Invité”, répète la gosse en appuyant les syllabes.
    — Oh là, oh là… va quand même falloir qu’il laisse sa panoplie au placard, ma petite mademoiselle.  DIVINE invite qui elle veut, même un poulet, mais ça change pas qu’ici il est sur notre juridiction.
    C’est cela, il se sert d’un muscle pour penser.  Je ne bronche pas, je ne déboucle pas mon ceinturon, je ne lève pas les bras pour qu’il me fouille.
    — Attendez une seconde, je reviens, dit la gosse en s’éloignant vers la réception.
    — Il veut bien être gentil, le poulet ?  ou il va pousser le cri du poulet ?  dit le dravidien.  (Il approche son visage du mien.)  J’ai des graines pour poulet noir, si tu veux, persifle-t-il sous mon nez.
    Les indiens se sentent supérieurs, les chinois se font oxygéner la peau, et le taux de haine s’accroît dans le cœur des blancs à mesure qu’ils décroissent en nombre.  Quant aux blacks… les blacks cherchent toujours leur place dans le monde.
    — Hé !  Hé !  fait-il en se tournant vers ses deux collègues.  Le cri du poulet noir !
    Ils se bidonnent.
    — Ce n’est pas très charitable de parler comme ça, fais-je remarquer en souriant.
    — Hé !  Vous avez entendu ça ?  Je ne suis pas charitable avec lui !  Alors que j’ai des graine pour lui !  Des graines pour poulet noir !
    — Regardez, les mecs, fait le black ;  il ne peux rien dire.
    Ils se bidonnent tous les trois.
    — Il peut toujours faire le cri du poulet noir !  fait le dravidien en roulant des yeux.  Allez, s’il te plaît, fais-nous le cri du poulet noir !
    — Retourne chez ta mère, je grogne ;  elle a accouché de ton fils.
    Son sourire caille.
    — Qu’est-ce que t’as dit ?  Qu’est-ce que tu viens de dire ?
    On dit que les indiens sont non-violents.  C’est faux.
    — Ta mère fait ça gratuitement ?  je lui demande.
    — Quoi ?
    — Ça suffit !  intervient la gosse quand elle est de retour.  J’ai reçu l’autorisation de votre supérieur.
    Mais personne ne l’écoute.
    Ce crapaud de merde d’indien blêmit encore, si une telle chose est possible, et ses collègues se radinent un peu plus près.  La gosse croise les bras, irritée.  Le cameraman, lui, se contente de mâcher plus vite son chewing-gum.
    — Non, dis-je ;  vu ta tête de cul, tu dois raquer un maximum.
    S’ensuit une mini bousculade au cours de laquelle le black à la gourmette empêche l’indien à l’oreillette de me sauter dessus.
    — C’est un flic, lui rappelle-t-il d’une grosse voix.  Ne le frappe pas en premier.
    Le blond s’est interposé, mais le coup de poing américain en laiton qui luit sur ses phalanges est inutile, car je n’ai pas l’intention de me battre.
    — Va jouer, toi, lui dis-je ;  ou je te coffre.
    — J’y crois pas une seule seconde !  s’exclame la gosse.
    — Vous n’avez aucune compétence pour intervenir ici, me dit le blond d’une voix mesurée ;  vous êtes actuellement sur une propriété régie par la loi sur l’exercice de la police privée.
    Derrière lui, son chef enrage entre les bras du black.  Je ne comprends pas ses insultes, c’est dit trop vite.
    — Je ne laisse rien au vestiaire, dis-je ;  c’est tout.
    — Quand vous aurez fini de jouer aux durs, on pourra peut-être y aller ?  s’impatiente la gosse.
    Le blond soulève son œilleton et me jauge.
    — Je veux bien, dit-il sans regarder la gosse ;  mais je vous considère dorénavant comme responsable de ce que fera et dira ce monsieur dans l’enceinte de cet immeuble, mademoiselle Temple.  S’il trouble la tranquillité des locataires, c’est vers vous que nous viendrons demander des comptes.
    — Enfin !  s’énerve-t-elle.  C’est un représentant de la loi !
    — Justement, mademoiselle Temple ;  justement, ajoute-t-il en me regardant.
    — Bon, on y va, sinon on y sera encore ce soir, conclut la gosse.
    Tous les vigiles ont été recalé au concours d’entrée de la police.  La gosse m’embarque par le bras, je souris à mes nouveaux amis en reculant, et nous nous dirigeons ainsi vers les ascenseurs.
    — Bonjour, mademoiselle Temple, dit le groom.
    Il nous précède dans l’une des cabines, où l’air sent la vanille, et lorsqu’il referme les portes en verre Securit sur la querelle qui éclate là-bas entre les vigiles, j’entends de nouveau la musique new age qu’ils diffusent aussi dans les ascenseurs.  Je repère également la caméra coincé dans l’angle du faux-plafond.  Puis nous décollons.  La gosse m’observe.
    — Ils étaient trois, dit-elle en caressant un de ses rats, Yongdok je crois ; et tu n’as même pas tremblé ?  (Je ne fais pas de commentaires, voulant profiter pleinement de la poussée verticale de l’ascenseur.)  Qu’est-ce que t’as, t’as perdu ta langue, grand mec ?
    — Tout va très bien, je t’assure.  C’est bientôt l’après-midi, (ŸÁΩ#$?) compte sur moi pour qu’on ne lui inflige pas le même traitement qu’à Judith Punditz, au lieu de quoi je roule dans la limousine d’une gynoïde, je me fais saucer par la pluie du siècle, et je fais connaissance avec tout un tas de tarlouses à oreillette.  En outre, j’adore le ton que vous prenez quand vous dites  :  “les flics”.
    Elle échange un rapide coup d’œil avec son cameraman, puis elle se mire dans la glace et fais bouffer ses cheveux, en sorte que la cicatrice de son computeur synaptique clignote fugacement parmi tout ce jais, avant de disparaître à nouveau.
    — Et bien dis donc… fait la gosse après une seconde.  T’es sous l’influence du mauvais ange ?  ou quoi ?
    — C’est moi, le mauvais ange.  Je me ballade incognito.
    Le groom me jette un œil circonspect.
    — Quel idiot !  rit-elle en me touchant le bras, avant de repartir en conversation avec son cameraman.  Je lève mon bras  :  10:15:12 AM quand l’ascenseur freine, en même temps que l’écran de contrôle de la cabine affiche un 88 que je trouve assez vaniteux.  Puis le groom ouvre les portes, révélant le plafond bleu ciel, les appliques en forme d’oiseaux, et la moquette vert fluo du palier, piquetée de pâquerettes, et s’arrêtant aux pieds des murs peints en trompe-l’œil, que si l’on me disait que j’allais pénétrer dans une vraie prairie, je le croirais.  La gosse tend un billet de 10 $ au groom, qui l’empoche sans perdre une miette de sa croupe quand elle s’éloigne, et salue un vigile, un de plus, cheveux anthracite taillés comme une brosse à étriller, lequel se lève de sa chaise en nous voyant arriver.  (Il a une tête franche qui me revient.)
    — Bonjour, mademoiselle Temple, dit-il.  Bonjour, messieurs.
    — Bonjour, Mike.
    — J’ai un gun dans le slip aussi, je l’avertis ;  mais celui-là, c’est mademoiselle Temple qui va le trouver.
    Il se met le poing devant la bouche, cependant que la journaliste, blablatant une fois de plus à un correspondant intracervical, franchit une porte blindée, ouverte en chuintant sur la foi d’une biopuce qu’elle porte sur elle, sur sa rétine ou ailleurs.  Derrière la porte blindée, on monte un escalier, et on entre dans un appartement de rêve.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 11)

Le roman continue.  Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.

    « Bonjour, la voix enregistrée d’une femme roucoule avec tant de chaleur qu’on dirait la proposition d’une pute ;  et bienvenue sur le serveur du Ministère Télé-apostolique de l’Église Néochrétienne de la Réincarnation.  Cet appel vous sera facturé quatre-vingt-dix neuf cents la première minute, puis dix-neuf cents les suivantes, par débit direct sur votre compte.  Si vous souhaitez faire un don, tapez un ;  si vous souhaitez obtenir l’absolution de vos péchés, tapez deux ;  si vous désirez vous confier à l’un de nos télé-apôtres, tapez trois.  À tout moment…  Ne quittez pas, vous allez être mis en relation avec l’un de nos télé-apôtres.  Le Ministère Télé-apostolique de l’Église Néochrétienne de la Réincarnation vous remercie de votre appel.  (Les Sept Dernières Paroles du Christ de Haendel plaque ses accords douloureux dans mes oreilles.)  Allô ?  fait la voix d’une autre femme.  Je t’écoute, mon frère ou ma sœur.
    — Qui êtes-vous exactement ?  je demande.
    « Je m’appelle Mabelle Evangelista, et je suis télé-apôtre pour Seigneur-Jésus.  Connais-tu Seigneur-Jésus ?  Sais-tu son amour pour toi ?  Je t’aime aussi, mon frère.
    — Quel est le credo de ton Église, Mabelle ?
    « Nous croyons que Dieu nous a créés à son image, et qu’il nous aime pour cela.  Mais nous l’avons terriblement déçu, et en cela nous nous sommes condamnés à une vie de souffrance sur la terre, et à la mort éternelle en enfer.  Alors il a envoyé son fils unique afin que nous soyons sauvés de nous-mêmes et que notre souffrance humaine soit sublimée en salut, ainsi qu’il l’a montré en nous laissant le crucifier sur la croix.
    — Comment faut-il faire pour bénéficier du salut ?
    « Nous croyons que nous pouvons sauver notre âme en souffrant comme Seigneur-Jésus a souffert sur la croix et en aimant les autres, nos amis comme nos ennemis.
    — D’après toi, l’Agneau n’a pas souffert une fois pour toutes ?
    « Non ;  il est mort sur la croix pour nous ;  mais si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre.  Nous croyons que souffrir comme il a souffert nous rend meilleur sur cette terre, et nous promet le paradis.
    Je réfléchis.
    — Les anges aussi peuvent être sauvés ?
    « Ils n’ont pas besoin d’être sauvés, ils sont déjà près de Dieu.
    — Mais les anges déchus ?
    « Euh… je ne sais pas, mon frère.  Non ;  non, je ne crois pas.
    — Tu crois que le retour de Iesvs-Christ est proche ?
    « Je vois que tu t’intéresses beaucoup à lui.  (Un silence.)  Il faut te tenir près, parce qu’il reviendra parmi nous comme un voleur et nous ne saurons pas à quelle heure.  Sache que les derniers temps sont proches, mon frère, car l’Antechrist laboure depuis longtemps cette terre.
    — Un petit pronostic, alors ?
    Elle est néochrétienne, et l’interdiction de prédire la fin du monde, édictée au Ve Concile de Latran, ne s’applique pas aux néochrétiennes.
    « C’est peut-être pour cette nuit.
    — Et bien voilà, il suffit de le dire.  Dans quelles circonstances reviendra-t-il ?
    « Enfanté à nouveau d’une femme, car il est écrit qu’elle enfantera un fils qui fera paître toutes les nations avec un sceptre de fer.
    — C’est bien ce que je pensais.  D’après toi et tes frères et sœurs, Iesvs-Christ va renaître cette nuit donc ?  (La gosse devant moi pouffe de rire, mais est-ce à cause de ce que je viens de demander, ou à cause de ce que lui susurre son propre interlocuteur.)  Si je veux être sauvé par lui, je peux assister à votre culte ?
    « Bien-sûr ;  j’allais te le proposer.  Je t’ai repéré sur mon écran… tu peux nous rejoindre… voyons… l’Église la plus proche de toi est située 240 Rush Street.  Veux-tu que je te télécharge un plan sur ton téléphone mobile ?
    — Non ;  je sais où ça se trouve.
    « Il s’agit de l’Église Coréenne du Nouveau Millénaire.  Il y a un culte là-bas dans… vingt-cinq minutes.  Tu as encore le loisir de t’y rendre, si tu te dépêches.
    Je n’aurais pas le temps dans vingt-cinq minutes.
    — Ce soir, il y a un culte ?
    « Oh, il y a un culte toutes les trois heures, mais ne rate pas l’occasion de t’y rendre aujourd’hui, car c’est le dernier jour.  Demain, cette église et ses sœurs auront toutes déménagé.  Nous partons fonder une ville néochrétienne dans le désert du Nevada.  Nous y attendrons le retour de Seigneur-Jésus.
    La limousine s’arrête devant une barrière à l’entrée de Rose Hills, et du poste de sécurité attenant la police privée vérifie l’immatriculation du véhicule et de ses occupants.
    — Tu prends les réservations pour ce soir ?
    « Il y aura toujours de la place pour toi.  Je t’aime, mon frère.
    Je coupe la communication, cependant que la barrière se lève, nous laissant pénétrer dans Rose Hills.  (Krueger a essayé de me joindre pendant que je tchatchais avec Belle Evangelista.)
    — Ne me dis surtout pas que tu t’intéresses à ces conneries sur la religion ?  s’esbaudit la gosse.
    — Ce ne sont pas des conneries, je gronde en guise d’avertissement.
    — Oh ;  je vois.  (Elle regarde ailleurs.)  Un autre Canada dry peut-être ?  me propose-t-elle ensuite pour faire bonne figure.
    — Non merci.
    Je reçois alors ce message de la part de l’Hôtel Central, relayé par ma copine Dixie  :

à tous les agents en charge de l’affaire West Main Street

pas d’appels 00:00:00 AM à 06:30:00 AM bloc 1700 West Main Street

le 911 a été donné à l’angle de Poplar et de West Main Street à 06:22:24 AM et à partir du cellulaire 4747-5433-9154 appartenant à George Punditz

le cellulaire 4747-5433-9154 a été retrouvé dans une poubelle de Poplar

— (ŸÁΩ#$?) introuvable par l’E-Police

— réunion de travail interservices prévue à 01:00:00 PM au Central

    Je tape un message pour Dixie  :

qu’est-ce que tu penses des néochrétiens ^ ^

    Elle me répond à l’aide de son interface scripturale  :

sado-masochistes
ils croient que les hommes doivent être torturés, châtiés et fouettés comme ce fils de pute de Jésus-Christ

    Je me dis que les tueurs ont peut-être choisi (ŸÁΩ#$?) en allant à la même église qu’elle.  J’interroge donc un annuaire électronique et appelle l’Église Indochrétienne du Millénaire, lieu de culte des Punditz.  Je sais que les indochrétiens forment une branche modérée du néochristianisme, mais cela ne veut pas dire que certains de ses membres n’aient pas été tentés dernièrement de participer à la nouvelle Jérusalem.  J’entends plusieurs changements de tonalité comme on me fait basculer d’un téléphone à un autre, puis c’est un des pasteurs-adjoints de l’église qui me répond.  Je lui explique que j’enquête sur la mort des Punditz et que je cherche à savoir s’il y a à sa connaissance des gens qui s’intéressaient à eux, des gens probablement bizarres et assez portés sur l’eschatologie.  En deux minutes, il me convainc que les tueurs ne fréquentent pas son église et que cette pauvre famille ne se plaignait de rien.
    — La petite (ŸÁΩ#$?) venait avec eux ?
    « Je ne vois pas de qui vous voulez parler.
    — Les Punditz avaient une fille au pair.
    « Ah, oui.  Non, elle ne venait jamais.  Je ne l’ai jamais vue.  Elle rentrait chez elle le week-end.  Elle fréquentait l’église de sa mère, à ce que je sais.
    Une église catholique en l’occurrence, que j’essaie sitôt que j’ai raccroché avec le pasteur-adjoint.  J’obtiens le prêtre, à qui je fais le même dessin de ce que je cherche.  Mais il ne m’aide pas plus que son confrère.
    Je me plonge alors dans la contemplation des pavés jaunes de Roses Hill, car nous arrivons.  En se baissant pour sortir, la gosse m’offre la vision d’une croupe diabolique qui me fait dire que je lècherais bien un maxi-cornet deux boules.  L’immeuble a moins de dix ans, et c’est une immense tour d’habitation en verre et à armatures d’acier, tout comme ses vis-à-vis, puisque le quartier en est planté.
    Le chauffeur nous emmène sous son parapluie à travers une esplanade déserte où les fontaines en béton débordent, où les palmiers ploient sous les trombes d’eau, et où les reliefs grisâtres des lampadaires s’éclairent des flashs du ciel.  Les rats domestiques n’en mènent pas large, et j’ai envie d’en caresser un sur les côtes quand, au moment de nous engager sous la marquise au pied de l’immeuble, mon portable se remet à vibrer.  (Je prends la communication.)
    Un iceberg me parcourt l’échine, en même temps que la foudre dégringole à moins d’un kilomètre de là.  J’hurle pour couvrir ensuite le bruit du tonnerre.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 10)

Le roman continue.  Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.

    Plus tard, la gosse a retrouvé le sourire.  On a tchatché tous les deux.  Je lui ai exposé l’enlèvement de la fille au pair, ce que di Vaio avait oublié de mentionner par prudence dans sa petite causerie aux journalistes, ainsi que le sextuple meurtre et la découverte du nourrisson dans le congélateur, en échange de quoi elle m’a assuré du soutien total de la Rank 40 pour retrouver (ŸÁΩ#$?).  On a évoqué aussi ma carrière, et une entrevue avec DIVINE Lightson, la perle de la télévision.  Nous avons conclu un deal  :
    — Je veux commander la section, ai-je dit.
    — Je veux ce snuff, a-t-elle dit.
    Elle juge les autres à son aune, et l’ambition est un truc qu’elle comprend mieux que tout, et donc elle n’aurait certainement pas cru me cerner si je lui avais parlé autrement de mes motivations, et elle se serait méfiée.
    — O.k.
    Je triture ma dentition à l’aide d’un cure-dent, tout en observant l’écran de mon cellulaire  :

tu avais encore raison
hijo de puta

    Je tape  :

spiritus promptus est, caro autem infirma

    — Tu auras le soutien de la Rank 40 et même celui de DIVINE Lightson pour cette affaire.  DIVINE Lightson ralliée à ta cause.  Lieutenant Eugene Hang, m’affirme-t-elle en voyant d’ici le tableau à travers ses doigts pliés en forme de carré.  Car cette affaire, c’est ton affaire, euh… si j’ai bien compris, tout doit passer par toi ?  C’est d’accord, évidemment, mais en échange, tu nous donnes tout ce que tu as  :  informations, images, suspects, et tu nous laisses tirer les conclusions nous-mêmes, on est d’accord ?

??????

    — On est d’accord ?

Et les Nerjee ?

    — Ou-ouh ?  insiste la gosse.
    — Mh, fais-je.

Ah oui, pardon.  Aucun des Nerjee n’a vu ou parlé à (ŸÁΩ#$?) depuis quarante-huit heures
d’après la mère pas de petit copain, pas d’ex
(C’est fiable;  venant de Krueger)

    Je jette un œil du côté de la vitrine, devant laquelle poireaute la limousine de la gosse, puis je balaie la salle du Starbuck du regard, pour tomber sur une ado aux lèvres déformées par un bec de lièvre et qui me fixe avec insistance.
    — Je prends ça pour un oui, dit-elle tout en lâchant une nouvelle cigarette dans son verre.
    — O.k.
    — Tu peux m’appeler Kimmie, maintenant qu’on est en affaires toi et moi.
    — Contente-toi de me présenter ta copine… comment s’appelle-t-elle déjà ?
    — Idiot, sourit-elle.
    — Si DIVINE Lightson est d’accord, alors tu sauras tout de cette histoire jusqu’au moindre détail.
    — Elle est déjà d’accord.  (Je hausse un sourcil.)  C’est elle qui propose le deal.  (Elle tapote sa boîte crânienne et tous les petits papiers qu’elle renferme.)  Et elle est impatiente de te rencontrer.
    Je savais qu’elle n’était pas venue à moi juste parce que j’étais garé dans West Main Street.  DIVINE Lightson a appris que je me collettais l’affaire, et elle l’a aussitôt envoyée à ma voiture pour me parler.
    La gosse signe la note et la rejette sur le plateau-repas comme un papier gras.
    — On prend ta caisse, dis-je.
    Puis je saisis mon casque, mes clefs et la clé d’enregistrement vidéo, et bourre les clients qui obstruent le passage, tenant leur plateau-repas devant eux, et attendant que des places se libèrent.  Arrivé à hauteur de bec de lièvre, je croise son regard rivé au mien.  Je ralentis une fraction de seconde, et mon casque décrit un arc de cercle.  Enfin, je pousse les portes en verre Securit du Starbuck, et sors dans un brouhaha indescriptible de vociférations.
    Il y a quinze degrés de plus dehors.  L’air de la ville pue les détritus, les gaz d’échappement, et d’autres odeurs encore qu’a soulevé l’averse acide, maintenant terminée, de ce matin.  Nous remettons nos masques antipollution pour braver l’air.  À ma montre, le pH est à moins de 5,5.  Quarante étages noirs comme l’enfer nous contemplent.  Les boulevards purgent les flots de véhicules dans des crissements de pneus mouillés.  Des millions de gens s’activent au fond de ces cañyons, anonymes sous la lumière électrique des réverbères.  On replonge dans la fourmilière des anges, on disparaît dedans.  J’essaie de dire quelque chose, mais le carnage automobile sur les rails en acier de la voie expresse, vingt mètres plus haut, pulvérise le moindre mot à peine sorti de ma bouche.  (J’ai une brève pensée pour mes bouchons d’oreille restés sous le lit d’un appartement désert du Centre.)
    Je vais à ma voiture en composant le numéro de Dixie pour la prévenir que je change de téléphone mobile et pour lui enjoindre de me relayer les rapports en provenance de l’Hôtel Central.  Puis je me connecte au site du Bureau des Personnes Disparues, je programme le téléchargement de tous les dossiers de ces vingt dernières années et, pour finir, je jette badge électronique,  bipeur et téléphone mobile encore allumé sur le siège côté passager.  (Ainsi, il devrait pouvoir envoyer un signal pendant plusieurs heures avant que la batterie longue ne soit lessivée.)  Puis je sors du vide-poche le portable de Ryker dont je désentortille le fil de cuivre qui le prémunissait contre les ondes radio.  D’ici que ceux qui ont les yeux fixés sur la puce de mon portable comprennent que je ne suis plus dans ma Lexus et ne se mettent à me chercher sur la base d’un autre signal-judas, j’aurai de nouveau changé de visage.
    La gosse m’attend dans la limousine, une Chrysler Laogai HQE rouge métallisé d’environ vingt-deux pieds de long, dernier modèle, télé à holovision embarquée, caisse insonorisée, finitions ivoire et bois, et habitacle aussi spacieux qu’un salon.  Elle croise les jambes, très à l’aise, mais c’est l’autre type que je reluque en m’asseyant à mon tour.  Des cheveux longs et blonds dépassent de sa casquette des Angels of Anaheim, et d’emblée, je trouve que ce serait une bonne idée de les teindre dans une autre couleur, rouge par exemple.  Il se tient les jambes écartées, les mains libres posées sur l’aine, et regarde nonchalamment la circulation sur Atlantic tout en mâchant un chewing gum gros comme une balle de golf, que de temps en temps il se cale contre les dents, ce qui assortit sa joue d’une bosse proéminente.  Quand je l’entends mâcher en salivant, l’envie me prend de la lui arracher.
    — Eugene Hang ;  Rosario ;  Gary, la gosse nous présente.  Rosario est mon cameraman.
    — ‘lut, fait-il sans me regarder, en touchant sa casquette.
    — Salut blanc-bec, je lui retourne.
    Il ne bronche pas.
    — Durango Street, ordonne-t-elle ensuite à Gary, le chauffeur chinois, lequel acquiesce en me zyeutant dans le rétroviseur central.  Ce n’est pas exactement ma limousine, m’explique-t-elle en se tournant vers moi ;  DIVINE m’a prêté la sienne.
    L’écran du portable s’anime d’un  :

reçu 5/5

    Puis elle appuie sur un bouton qui lève une cloison de verre sans tain entre le chauffeur et nous, ce qui fait que nous le voyons conduire sans que ce soit réciproque.  Il passe le bras dehors et signale aux voitures de s’arrêter, tandis qu’il s’engage dans la circulation d’Atlantic.
    — Roses Hill ?  je m’enquiers.
    — Et oui, répond-elle en ôtant ses bottines mouillées.  C’est chez DIVINE.
    Soudain le tee-shirt du cameraman se met à bouger tout seul, et l’instant d’après, deux gros rats en surgissent, auxquels la gosse tend les bras pour leur faire passerelle vers ses épaules.  S’ensuit le spectacle amoureux d’une greluche de la télé, cajôlant et caressant ses créatures, et leur parlant affectueusement en coréen.  D’après ce que j’ai compris à l’aide de mon vocodeur, l’un s’appelle Samch’ok, l’autre Yongdok.
    — Je peux appeler mon chauffeur pour qu’il nous suive dans ma voiture ?  je demande.
    J’appelle Mae pour qu’elle rentre à l’Hôtel Central.  La gosse, elle, se détend le dos en gémissant, et le bouton de nacre est à deux doigts de me sauter dans l’œil.  Aux pointes des seins qui tendent le tissu du chemisier, je devine qu’elle ne porte pas de soutien-gorge aujourd’hui.  Personne ne dit rien.  Des klaxons retentissent à l’extérieur, une sirène de police remplit l’espace entre les façades, et la pluie se remet à tomber, qui tambourine sur le toit de la limousine.  La vermine apprivoisée, dont la gosse flatte distraitement le menton, concentrée qu’elle est sur l’intimité de ses involutions cérébro-spinales, me dévisage fixement de ses petits yeux mauvais et dans des tremblements que ne parvient pas à calmer la main humaine.  Ce sont des vrais, auxquels je retourne un mien regard contre eux.
    Le silence s’éternise, mais il n’y a qu’une journaliste pour que cela finisse par gêner.
    — Et sinon, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?  à part flic bien entendu.  Tu as une petite amie ?
    Je la regarde.
    — O.k., j’ai compris.  Soif ?  suggère-t-elle en ouvrant le minibar.  J’ai du champagne.
    — Je ne bois pas de ce jus d’orange-là.
    — J’ai du jus d’orange.
    — J’ai eu ma dose.  Il y a du lait là-dedans ?
    Elle secoue la tête.
    — Canada dry ?
    — Là on est d’accord.
    — Donne-moi un Canada dry, alors.
     Ce qu’elle fait.  J’attrape la petite bouteille, referme mes dents sur le goulot et, d’une pression, la décapsule net.  Elle ouvre des yeux, et sert deux flûtes de Taittinger pour elle-même et pour son acolyte, un sourire admiratif frappé au coin des lèvres.
    — Allô ?  je grogne en réglant la mollette du cellulaire de Ryker sur la fréquence de mon oreillette.  Allô ?
    Puis c’est au tour de la gosse de répondre à un appel, de sorte qu’une double conversation s’engage à l’intérieur de la limousine.
    « Bonjour, mon frère, fait une voix mielleuse dans le creux de mon oreille, pendant que la gosse blague à propos du temps.  Je m’appelle Michael Lee ;  connais-tu Seigneur-Jésus ? (Je renifle, abouche la bouteille de Canada dry, et m’envoie quinze centilitres de ce breuvage cul sec.)  Sais-tu qu’il t’aime et qu’il veut te sauver de la mort éternelle ?  (M’envoyer en l’air avec lui, j’entends dire la gosse.)  Nous vivons dans le mal, et le mal nous fait souffrir tous les jours.  Nous avons besoin de lui, qu’il fasse que notre douleur ne soit pas vaine, mais qu’elle nous rende meilleur par le miracle de la sublimation.  Le mal sert le bien, la douleur n’est pas vaine.  Seigneur-Jésus peut te sauver.  Aimerais-tu en savoir plus ?
    — J’en sais déjà trop, dis-je en raccrochant.
    — Tu ne crois pas non plus à ces superstitions ?  me demande la journaliste en clignant de l’œil.
    Je la regarde une seconde, puis je me ravise, et rappelle l’apôtre.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 9)

Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième roman.  Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver à la solution.

    On dit que l’homme qui se frotte à la ville y perd son âme.  C’est vrai.  On peut en dire autant de certaines femmes, car après tout, la ville est une femme.
    Je regarde mon portable  :

on a vu un sacrz morceaux qui montai dans ta voiture tout a l heure ^ ^
c’etai pas la journaliste ?
rapelle moi de faire equipe avec toi la prochaine foi mon pote

    Nous nous sommes abrités de l’ozone et de la pluie à l’intérieur du Starbuck, bondé à cette heure-ci.  Elle se tient debout en face de moi, debout parce que c’est le rush du petit déjeuner, parce que où que je regarde, une flopée de vioques bourrent les banquettes de leur postérieur inutile.  Il y a des millions de ces êtres-là sous nos latitudes, dans les Starbuck, dans le Sprawl, sur les plages, partout.  Il y en a tellement que c’est à se demander si à part un pépé ou une mémé de temps en temps qu’on retrouve tout sec dans un coin, ces crapauds de médecins ne les auraient pas tout bonnement rendus immortels, ce qui n’est pas très charitable pour les jeunes générations qui rament pour obtenir des dérogations à la procréation.
    Le brouhaha et le spectacle de la mastication m’horripilent.  Quand elle arrive voir enfin ce que je désire manger, je commande des toasts, des œufs, du fromage blanc, du café et du jus d’orange frais à la chicana toute maigre qui travaille ici (“Stella” sur son badge).  La gosse siffle quant à elle, d’extase peut-être, car dans sa profession, on n’a pas tous les jours l’occasion de voir manger un homme, un vrai, et à voir la façon dont elle me reluque, je dois en être le dernier specimen vivant.  (Pour elle, ce sera un verre de vin blanc light et sans alcool, merci, mademoiselle.)
    Le plateau de la serveuse surfe sur nos têtes, puis s’en revient, porteur de nos petits déjeuners.  Il ne s’est pas écoulé un quart d’heure entre temps, et pourtant la gosse a répondu par deux fois aux sollicitations de son cellulaire, grillé une autre de ses cigarettes sans fumée, contacté son patron, puis son cameraman, puis deux autres personnes, à croire que la moitié de L.A. la connaît.  À mon retour des gogues, où j’ai vidangé trois litres de lait, elle papote toujours, mais mon petit déjeuner est arrivé  :

médecin généraliste de (ŸÁΩ#$?) : Celeste Anand/475 North Survey Str
vache de néocrétienne pas facile à faire causer
bon
la sale truie est gravide depuis 9 mois
sale garçon a naître demain
pas de tares génétiques à signaler (il n’est pas niais le divin enfant)
Celeste Anand cache quelque chose mais chai pas quoi

    Je rédige un message en retour, où je suggère à Dixie la bizarrerie que le médecin généraliste a peut-être omis à propos de (ŸÁΩ#$?) et qui n’entre pas dans le protocole d’une biométrie.  Je lui demande également de joindre personnellement la mère pour qu’elle lui crache où sa fille aînée pourrait crécher, à part chez elle.

O.K. je vérifie

    Ceci réglé, je prends le temps de dévorer, le coude calé sur la table en équerre et à deux centimètres de mon casque posé dessus, dévisageant tour à tour les morts-vivants qui remarquent le sang sur mon uniforme, d’une part, et la Silicon Valley de la femme d’autre part.  (Il y a un bouton de nacre qui tient la barraque à lui tout seul  :  c’est un héros.)  J’ai mis les points sur les “i” avec la gosse, comme quoi elle devra attendre que j’ai rendu muet mon estomac, lequel est arrivé à un état de vide pratiquement aussi effrayant que mon répertoire d’amis.  Elle m’ignore depuis, tout en parlant à des minables de sa profession, exactement comme si je n’étais qu’un fantôme de plus dans cette ville, ce qui ne l’empêche pas de me montrer le meilleur profil de sa poitrine.  (En me faisant cette réflexion, je réalise soudain que c’était à moi qu’elle s’adressait cette fois.)
    — Quoi ?  je grogne la bouche pleine.
    — Ça y est ?  Tu es enfin rassasié ?
    — Il me reste un toast, non ?
    Sur ce, elle fait la moue, et allume une cigarette.  Ses cheveux mouillés la rendent encore plus sexy.
    — Je me souviens exactement quand je t’ai vu, dit-elle en recrachant la fumée invisible.  Ça m’est revenu d’un coup.
    Mon dernier toast s’arrête à mi-chemin de ma bouche.
    — Je t’ai vu au Gujarat Fighting Quarter, le douze février 2026, ça te dit quelque chose ?  Tu défendais ton titre contre un brésilien, un cador, Aloïsus Mengele.  Ce soir-là, tu as gagné par k.o., trois reprises avant la fin.
    Je frissonne involontairement.
    — Pour moi, c’est comme si c’était hier !  Un crochet du gauche, ton arme favorite, et le cador s’écroule d’une pièce, une vraie météorite !
    Elle se marre, les yeux brillants, et tire une bouffée de sa cigarette.
    — Tu as mené le combat de bout en bout, rien à dire.  Tu le fatigues une dizaine de rounds, et puis tu attaques au bon moment ;  ah ça !  on peut dire que tu savais quand c’était le bon moment !  Tu feintes de l’épaule droite ;  lui, il donne dedans ;  alors tu lui décoches ton gauche, sur la mâchoire… mon dieu !  une bombe atomique !  (Excitée par le souvenir, sa voix finit dans l’aigu.)  Il en a fait des tours sur lui-même !  Je me souviens qu’il a fallu l’aider à se relever !  On n’a plus jamais entendu parler de lui après ce combat !  Kaput, le brésilien !  (Elle reprend son souffle en me fixant intensément.)  Tu te faisais appeler le Gorille de Lakewood.  Ton vrai nom, c’est Eugene Hang.  Mais pour moi, ce soir-là, tu étais le Roi !
    La bouche ouverte au-dessus de mon dernier toast, je m’interroge sur elle.
    — Mon père était poids welter, m’explique-t-elle.  Il ratait rarement les combats pros sur WBC Channel.  J’étais, comme on dit, la fifille qui se relevait la nuit pour regarder par-dessus l’épaule de son papa ce qu’il y avait à la télé.
    Je referme la bouche.
    — C’est au sujet de la boxe que tu veux m’interroger ?  ou quoi ?
    — Pas du tout, idiot, me dit-elle en laissant tomber sa cigarette dans son verre, laquelle expire en rendant un pschhht mouillé.  Pour être parfaitement honnête avec toi, en tant que flic chargé d’enquêter sur le massacre de West Main Street, tu m’intéresses, mais en tant qu’homme bâti sur la base d’un Rodin, tu m’attires.  Tu connais, Rodin ?
    Il n’y a plus que ses yeux noirs qui existent, noirs comme les desseins des habitants de cette ville.
    — Tu me fais un peu peur, là, dit-elle en me regardant timidement par en-dessous.  On dirait le Gorille de Lakewood revenu pour exiger qu’on me livre à lui.
    — T’as bien failli m’avoir.
    — Hein ?
    — Bravo ;  j’ai presque cru à ton histoire.
    — Qu’est-ce que tu dégoises, là ?
    — Quel âge t’as ?  je demande en m’essuyant la commissure des lèvres à l’aide de la serviette en papier que la serveuse m’a apporté en même temps que deux aspirines.
    — En quoi mon âge…  Ça va ;  tu veux voir ma carte de presse, connard ?
    — Une vraie petite comédienne.  Tu t’es renseignée sur moi ?
    — Je ne te connais que depuis une heure ;  et puis, c’est bon, l’interrogatoire.
    — Tu passes trop de coups de téléphone.
    — Je n’ai que ça à faire, tiens, dit-elle en faisant mine prendre ses cliques et ses claques.
    Je lance mon bras, attrape sa nuque, et de l’autre, en me penchant au-dessus d’elle, j’écarte ses cheveux pour zyeuter ce qu’il y a en-dessous, dans la région occipitale de son crâne par exemple, où clignote brièvement une cicatrice.  Elle me griffe, elle me tape, mais autant vouloir faire changer de position à un bronze de Rodin, tout cela sous les yeux d’une douzaine de morts-vivants outrés, que je renvoie à leur plateau-repas d’un seul regard.  Ensuite, ayant vu ce que je voulais voir, je laisse libre cours à sa furie.
    — Bougre de salaud, enrage-t-elle tout en remettant de l’ordre dans sa tenue et en jetant des regards de biais.
    Je me serais attendu à ce qu’elle décampe subito, au lieu de quoi elle s’efforce au calme.  Parce qu’on est forcé d’admirer ma force ?
    — T’as quoi dans la tête ?  je grogne en avalant une gélule-embryon ;  un ordinateur ?
    Elle toussote, sort son paquet de cigarettes, duquel elle extrait la prochaine qu’elle va fumer.
    — Alors ?
    — Mieux que ça.
    Elle finit par sourire.
    — Connexion hyperdébit par satellite, écran rétinien, computeur synaptique.  Je le fais fonctionner par de simples impulsions électriques émises depuis mon cerveau.  (Elle sourit un peu plus.)  J’ai pris un cliché de toi sans que tu t’en rendes compte, grâce à un appareil photographique miniaturisé que je me suis fait greffer juste à gauche de la rétine.  À partir de là, j’ai pu faire une recherche sur le réseau par visiomorphing.  C’est fou ce qu’on peut trouver comme informations, pourvu qu’on dispose des entrées nécessaires.  J’ai téléchargé tout ce qui te concerne  :  tes états de service dans la police, ton casier judiciaire, ta déclaration fiscale, ton dernier bilan de santé… et quelques retransmissions de tes combats.  Pendant que tu pissais, je les ai regardées en accéléré.
    — C’est tout ?
    Elle me regarde d’un air satisfait.
    — C’est déjà pas mal.  En revanche, j’ai pas eu le temps de voir ce que t’avais fait entre ta carrière pro et la police.  J’ai un trou.
    Je la fixe.
    — Ne me mens plus, dis-je de ma voix sortie des flammes.
    — Brrr, fait-elle ;  tu me ferais presque peur !
    Mais je vois dans ses yeux qu’elle est impressionnée.
    — Petite comédienne, je ricane en regardant ailleurs.
    — Cigarette ?  (Elle me tend le paquet.)  Ah ;  c’est vrai, tu ne fumes pas.  Tu devrais, c’est un antimigraineux, antidépresseur et diminue les risques du cancer de l’endomètre ;  penses-y.  En plus on les fabrique tout exprès pour moi.
    — T’as bien de l’argent, petite.
    Elle allume sa cigarette en faisant la moue.
    — Tu ignores donc qui je suis ?
    — Non ;  bien sûr.  Mais du diable si je me souviens de ton nom.
    — Je ne dis rien, boude-t-elle.  Il n’y a rien à dire.  (Je ne moufte pas.)  Je suis Kim Temple, soupire-t-elle enfin.
    — La journaliste ?
    — Tu plaisantes, j’espère ?  Je travaille pour la Rank 40.  Tu ne regardes jamais la télé ?
    — Seulement quand elle est allumée.
    — Mais pour ça, il faut l’allumer avant !  piaille-t-elle.  Sinon, elle ne peut pas être allumée !
    J’ai comme un rictus qui déforme mon visage.
    — Oui, euh… hésite-t-elle ;  la chaîne réalise régulièrement les meilleurs scores d’audience, tu sais ?  Les écrans de télévision de la ville la retransmettent gratuitement à toute heure.  La Rank 40 appartient à Dan Lightson, figure-toi, lequel possède directement ou indirectement la moitié des chaînes de télévision de ce pays, ainsi que des studios de cinéma, des maisons d’éditions, des journaux électroniques, des portails d’information, des centaines de radios hertziennes… est-ce que tu connais sa fille ?  DIVINE Lightson ?
    — Comment fait-on pour ne pas la connaître ?  je lui demande en souriant.
    — Je n’en sais rien.  Elle détient les trois-quarts des marchés publicitaires de L.A.  Les politiques lui mangent dans la main.
    — Tu lui ressembles.
    — C’est vrai ?
    — Au fait, je n’ai pas d’endomètre.
    — Je sais, idiot !  s’exclame-t-elle.  Je me demandais si tu avais capté !
    La migraine ne s’en va jamais loin, or la voilà justement qui revient fourrer son sale museau dans ma cervelle pour y chercher Dieu sait quoi.  Mon humeur s’assombrit d’un coup.
    — Tu te crois maline ?  Tu sais qu’avec tout ce que t’as sur moi, tu ne sais rien ?
    — Oh, si.
    — On ne lit sur le réseau que ce qu’on y publie, des mensonges comme des vérités…
    — Figure-toi que je suis bien placée pour le savoir.
    — Dis-moi, petite, tes parents savent que t’es là ?
    Estomaquée.  Ses yeux s’agrandissent, et ses lèvres se crispent sur un « oh ».
    — J’ai jamais entendu quelque chose d’aussi stupide que ce que tu viens de dire, là !  Tu me mets la honte !  J’ai un job, j’ai un appartement et j’ai une belle voiture avec chauffeur… tu la vois ?  C’est celle qui est derrière la tienne !  Alors, ne m’embête pas avec mon âge.
    Garée derrière ma Lexus, une limousine de la même couleur que ses lèvres, battue par des trombes d’eau noire, patiente.
    — N’empêche, on va encore au collège à ton âge.
    — J’y crois pas une seule seconde !  Je couche avec qui je veux, quand je veux et où je veux !
    Elle se met à battre des cils.  Si elle ne s’arrête pas, elle va décoller.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 8)

Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième roman.  Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver à la solution.

    — Tu clignes des yeux, dit-elle ;  je m’attends à un compliment de ta part.  (Je la jauge pendant ce temps  :  elle est parfaite.)  Non, ce n’est pas le genre de choses qui t’étouffe, j’imagine, continue-t-elle.  Tu es un homme d’action ;  tu parles d’un flic romantique ;  c’est Philip Marlowe, noir, avec des pecs comme ça.  Tu connais Philip Marlowe ?
    Elle baisse ses lunettes et avise la teinture en hémoglobine naturelle de ma chemisette, mais ses yeux ne cillent pas quand elle devine ce que c’est.
    — Tu connais ?
    Elle voit le reliquat de Schmeck qui saupoudre mon tableau de bord, elle voit les emballages de chlorpromazine, elle voit les sachets en plastique vides et les tortillons sur le plancher, et étant donné que je vérifie l’heure sur ma montre  :  08:49:56 AM, elle le voit aussi, ce qui me vaut de savoir comment cela fait quand elle fronce ses sourcils.
    — Évidemment, soupire-t-elle, et un rien désabusée, elle remonte ses lunettes et me dit  :  écoute, ma journée a été plus que merdique jusqu’à présent, j’ai un programme lourd de chez lourd, alors autant gagner du temps et arrêter tout de suite les préliminaires.
    — Dis ce que t’as à dire, et après tu te casses.
    Elle fronce adorablement des sourcils, qui sont épilés par un robot tous les jours, lequel doit rectifier sa coupe de cheveux par la même occasion, et donner à ses cils leur taille extravagante, et je l’imagine toute nue, la tête passée dans le masque de beauté intelligent qui a mis Franck Provost au chômage.
    — Qu’est-ce qui te fait sourire tout d’un coup ?  me demande-t-elle, les yeux brillants.
    — T’as de beaux cils, tu sais, et t’es sûrement pleine et contente du monde, et je t’adore pour ça.
    — D’accord…
    — Væ qui ridetis !  væ qui saturati estis !
    — Ça ne va pas être du gâteau avec toi.  Bon.  (Elle regarde à droite, à gauche.)  J’ai un deal.  Le lieutenant est en train de noyer le poisson…  (Non, pas le poisson.  Le poisson s’est éteint dans les mers pour que brillent plus fort les villes.  Heureusement, des laboratoires japonais ont pu synthétiser le goût du poisson, qu’ils mêlent à de la farine animale pour façonner ensuite des bâtonnets panés prêts-à-manger.  Ouf, on pourra toujours commander des filets O’Fish.)  Tu m’écoutes, grand mec ?  (Je la regarde.)  J’ai du mal à y croire !  Je te parle sérieusement et toi, tu ne m’écoutes pas ?  Essaie de suivre, hein ?  (Je hausse les épaules.)  D’accord…  Bon, je disais que ton chef nous faisait atermoyer, dit-elle en faisant la moue.  Cette fois, on n’en apprendra pas plus sur le massacre de West Main Street qu’un bouseux dans son trou…
    — Le quoi ?
    — Le massacre de West Main Street.  Ça fait déjà la Une sur le réseau.
    — C’est exactement ça  :  pour les détails sordides, il n’y qu’à surfer sur le réseau.
    — Mon chou, dit-elle d’un ton lassé ;  sache que c’est moi qui diffuse les informations sur le réseau.  Je t’ai choisi parce que t’as l’air moins rêche que ce politicien puant, là-bas.  (Elle hausse les sourcils.)  Dis-donc, tu ne vas pas me décevoir en m’envoyant sur les roses ?  J’ai vu des inspecteurs de l’U.P.D. et de l’E-Police sur place, et un représentant de la mairie.  Comment ça se fait que vous n’ayez pas encore pu identifier les coupables ?  Ça traîne, non ?  Quel est le problème ?  (Elle met ses poings sur les hanches.)  Je vais te dire… étant donné les élections municipales dans deux semaines… ça sent bon, cette affaire, sinon pourquoi vous nous feriez des mystères ?
    On est capable de perdre les élections si on ne retrouve pas la fille, mais aussi de les gagner si on la retrouve vivante.
    — T’as qu’un flic comme source possible ?  je m’enquiers.
    — Sûr que non, mais il faut bien que je commence quelque part, si tu vois ce que je veux dire.  Tu veux que je te paie ?
    — Mh.
    — Tu veux un accès à mon corps ?  (Elle sourit.)  Sérieusement, tu sais ce que je peux faire pour toi si tu m’aides à faire ce scoop.  Ou peut-être que tu es content comme ça ?  Tu as dû renoncer à l’appartement en ville pour pouvoir t’offrir une Lexus avec ton salaire de Police Angel ?  (Ses cils applaudissent.)  Si tu es sympa avec moi, je te renvoie l’ascenseur qui t’emmènera en haut.
    Mon œil suit ostensiblement la courbe de son tailleur adhésif, fait le tour de ses fesses, admire le galbe de sa poitrine en faisant fi des vêtements et tout en me disant que cette gosse n’a absolument aucune idée du prix d’une Lexus Rangoon toutes options.
    — On est d’accord ?  me sollicite-t-elle.
    — Qui est-ce qui t’a envoyée ?
    — Mais personne !  ment-elle effrontément.  (Je grogne quelque chose.)  Pardon ?
    — Monte, je regrogne.
    Elle jette un œil vers les voitures garées plus loin.
    — C’est que…
    — Monte ou je démarre sans toi.
    — D’accord, fait-elle sans atermoyer plus longtemps.
    Bienvenue…, fait la voix de soprano de ma voiture.
    Elle n’identifie pas la journaliste car son immatriculation est vraisemblablement sur une des listes de protection des données personnelles, la rouge ou la violette, ce qui la met à l’abris des représailles.
    Vous êtes entre de bonnes mains, reprend la Lexus.  Sécurité o.k.  Éthylotest o.k.  Ce véhicule est couvert par la police d’assurance numéro 54-155468819623868.  N’oubliez pas de brancher votre ceinture avant le départ ;  ceinture magnétique branchée, cinquante pour cent de chance en plus de survivre à un crash.
    Je démarre avant que di Vaio ait vu monter la gosse, et au moment de passer devant la pelouse des Punditz, j’applique ma main sur sa nuque pour la forcer à se baisser, ce à quoi lle obéit au poil.
    — Donne-moi quelques trucs à me mettre sous la dent, dit-elle ensuite en se redressant quand je tourne dans Fremont.
    Je déclenche le pilotage automatique.
    Merci, Eugene.  Pilotage automatique enclenché.  Lecture du M.A.S. optimale.  Vous êtes entre de bonnes mains, Eugene Hang et mademoiselle…
    — Merci, Mae, et fin de conversation.
    — Donne-moi des détails croustillants, grand mec.
    — Tu veux des bretzels ?
    — À propos du massacre, idiot.  Une minute, s’interrompt-elle.  (Elle baisse la tête.)  Rosario ?  C’est moi, mon chou… oui… j’aimerais que tu montes en voiture.  Je ne sais pas… attends.  (Elle me regarde par-dessus des lunettes aussi noires que les collines de pneus de la Pauma Valley.)  Où va-t-on ?
    — Je n’ai pas petit déjeuner.
    — C’est moi qui offre, grand mec ;  et à son interlocuteur invisible, un crapaud de merde assez petit pour tenir dans son oreillette  :  je te rappelle dès qu’on s’arrête.
    — File de gauche, Mae.  Au feu, à gauche.
    Entendu, Eugene.
    Au feu, la voiture s’engage sur Alhambra, où un million d’autos migrent dans les deux sens, ce qui nous promet une belle pollution au CO2 si les goutelettes qui irisent le pare-brise ne se transforment pas bientôt en averse, ce qu’on ne va pas tarder à savoir vu les puits de nuages qui plafonnent au-dessus des immeubles.  Sur le pare-brise, le plan en demi-teinte du GPS évolue à mesure.  Derrière nous, les parages d’Alhambra, quartier démembré il y a dix ans par le huit degrés six sur l’échelle de Richter, et relevé depuis en terrasses pavillonnaires pour la middle class.  Nous traversons désormais une zone de bâtiments à un étage pour concessionnaires et leurs parcs à voitures  :  Mahindra, Honda, Toyota, Hyundaï, Lexus, Chrysler, Dodge, Ford, et nous longeons un purgatoire de pâtés de maisons, et nous passons sous des grues-tours, et nous abordons les immeubles sortis de terre de part et d’autre Atlantic.
    La gosse ramasse précautionneusement un sachet de cocaïne vide, l’examine, et le rejette sur la banquette arrière.
    — On est d’accord, tu fais bien partie des Police Angels ?
    J’inspecte ce que je porte sur moi, ma chemisette estampillée L.A.P.A.D., mon short estampillé L.A.P.A.D., mes rangers noires, ma ceinture alourdie du matos suspendu à elle, et enfin ma casquette estampillée L.A.P.A.D. et accrochée par l’attache au rétroviseur central.  J’ai la bouche sèche.
    — Je plaisantais !  rit-elle.  Qu’il est mignon… il croit tout ce que je dis.  Écoute…
    Elle produit un paquet de cigarettes transgéniques et me le tend dans un entrebâillement de son chemisier sur les deux mères Theresa des nichons.
    — Tu fumes ?  Non ;  tu baves.  Tu sais que tu n’es pas mal non plus ?  J’adore les barraqués comme toi.  Tout ce qu’on dit sur les petites coréennes qui soi-disant ne mouillent pas pour les noirs… c’est totalement absurde.  (Elle sourit de ses trente-deux dents sans défaut.)  Je peux ?  demande-t-elle en me montrant sa cigarette.
    Sur le pare-brise, les goutelettes se transforment en un nuage flou de pluie, et les feux arrières qui me précèdent s’étoilent en suivant le rythme du balai ronflant des essuie-glace, et les eaux du ciel mènent leur tapage sur la tôle.  Les voitures roulent lentement.
    — Concernant notre deal… commence-t-elle ;  euh… où est-ce qu’on va ?
    Tout droit, dans Atlantic.  Brusquement, j’ai aimanté le gyrophare sur le toit, débranché l’agent-pilote, et mis plein gaz.  Je vais de droite à gauche, zigzague entre les voitures, et à fond de chevaux, je brûle tous les feux qui se présentent.  À ce train-là, j’arrive en moins de dix minutes à l’endroit voulu, où je coupe la route à un gros quatre-quatre, et me gare en dérapant et en soulevant des gerbes d’eau sur le trottoir.  La gosse est crispée sur son siège, les deux mains agrippée à la poignée au-dessus de la portière.
    — Mince !  fait-elle.
    Je déboucle ma ceinture, et, sans un mot, je sors de la voiture sous une pluie battante.  (Je vais devoir remplir un formulaire pour l’utilisation de mon gyrophare.)
    — Allô, mon chou ?  je l’entends bredouiller à son camarade.
    Les ampoules au néon des réverbères se rallument et se réteignent au fure et à mesure que le ciel s’obscurcit.  Le soleil s’est levé il y a une heure à peine, pourtant voilà qu’il fait de nouveau nuit, du moins c’est l’impression que j’ai. 
    Je me réfugie sous l’auvent miteux d’un ancien hôtel Hyatt transformé en squatt.  Mon portable vibre, et je le laisse faire pour lever la tête et regarder passer un cargo aérien.  Il survole Atlantic cinq mètres au-dessus de la circulation, et il s’avance ainsi dans les sillons des immeubles, bouchant la vue des cieux noirs, et sa lenteur hiératique impose à ses habitants ses deux énormes écrans de télévision posés dos-à-dos et sur lesquels le visage scintillant de la femme parfaite apparaît dans sa pleine démesure.  Son sourire quasi-divin brille sur les immeubles-murs, et sa voix synchrone descend sur nous, chaude et distrayante, et elle résonne contre les immeubles-murs comme celle d’une prêtresse immortelle.  Juchée sur son char pachydermique, elle décline pour nous le bonheur humain à tous les temps, et le bonheur humain réside dans l’énergie nucléaire, et les champs de céréales mutantes, et l’accès au réseau des réseaux, et les trajets en avion low cost, et les supermarchés de l’information, et les crèmes anti-âge, et les thérapies géniques, et les crédits à la consommation, et les gadjets affectifs, et les parcs de loisirs géants, et les agences de voyages low cost, et la retraite en Floride, et les plats cuisinés, et les sodas anxyolitiques, et les vêtements en cellophane low cost, et les chaussures en polyester low cost, et les maisons préfabriquées low cost.
    — Plaudite !  Plaudite !  fais-je à travers mon masque antipollution et en saluant de la main la femme-ville.  (Mais elle ne fait pas attention.)
    Puis je me détourne d’elle pour répondre à l’appel  :
    « C’est toi ?  fait la voix grésillante de Dixie.  (Je l’entends mal, les intempéries dispersent sa voix comme des gouttes d’eau.)  T’en as mis du temps pour répondre !
    — Ça y est, tu m’as au téléphone maintenant, alors parle.
    « T’as cinquante pères, Eugene.  Les hôpitaux n’ont rien donné.  Restent les porcheries privées et toutes les salopes de gonzesses qui font accoucher… comment ça s’appelle déjà ?
    — Des sage-femmes.
    « Ouais ;  il y en a bien dix milles rien qu’à Alhambra.
    — Le médecin généraliste des Punditz s’appelle Celeste Anand.  T’aurais dû commencer par là.  Dans le cas où (ŸÁΩ#$?) fréquentait un autre médecin, procure-toi son bilan de santé au Central, et prends connaissance de celui qu’elle consultait pour les examens prénatals.  C’était pas compliqué.
    « Ouais ;  fais-le toi-même.
    — Non ;  c’est  :  tu t’en occupes et tu ne me casses pas les pieds avec ça.
    Les eaux grises dévalent le caniveau à toute vitesse, et des flaques grossissent aux endroits où la chaussée s’est affaissée en formant maintenant des lacs.  La gosse arrive en courant se réfugier auprès de moi, et elle rit absurdement comme ses cheveux sont trempés par la pluie.
    « C’était pas la journaliste, là ?  me demande Dixie au téléphone.  (Elle reste sans réponse.)  Tu fais joujou avec le feu.
    — C’est bien ça, ma poule.
    « Ne m’appelle pas “ma poule” !
    — Continue comme ça, tu feras carrière dans la police.
    « D’accord, bougonne-t-elle sur un passage de rapport de sa Ford Typhoon.  C’est la migraine ?  Alors je t’emmerde, Eugene, parce que j’en ai rien à foutre !  Va te faire enculer !
    — Qu’est-ce que tu fais après ?
    « No entendio !
    — J’ai demandé  :  qu’est-ce que tu fais après ?
    — Je suis censée rendre visite à l’entreprise qui employait George Punditz  :  Eternal.
    (Développement, fabrication et commercialisation de cellules-souches embryonnaires.)
    Un éclair déchire les ténèbres.
    — Autre chose ?
    « No.
    — Préviens-moi si t’as du nouveau.  Krueger et di Vaio vont me mettre des bâtons dans les roues.  Mais ne m’appelle plus sur mon cellulaire, ils risquent de se méfier, et ta couverture tomberait comme une culotte avant l’amour.  (À chaque fois qu’ils nous voient ensemble, elle me déverse des bennes d’injures en mexicain, en américain et dans une demi-douzaine d’autres langues, à s’y méprendre.  En outre, Krueger l’a empêchée une fois déjà de me mettre une balle entre les deux yeux, ce qui fait que depuis ce jour-là, ils croient tous que ce lourdaud m’a sauvé la peau.)  Je te donnerai un nouveau numéro.  Retrouve-moi au Starbuck sur Atlantic si c’est urgent.
    « C’est qui, la journaliste ?
    — Je serai dans le Starbuck.
    Je bondis hors de mon abris, et la gosse essaie de me suivre en tricotant sur ses bottines, baissant la tête sous la pluie acide.  Là-haut, les nuages venus en nombre de l’océan plombent L.A. sous une chape charbonneuse, on jurerait qu’ils ont décidé de nous ensevelir sous des tonnes d’eau.  (Il n’est pas normal ce temps.)

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 7)

Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième roman.  Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver à la solution.

   « Une partie des bureaux a brûlé tôt ce matin.  (J’entends à douze kilomètres de distance les sirènes hurler et les lances cracher des hectolitres de salive sur les derniers foyers d’incendie.)  Les détecteurs de fumée ont tous fonctionné.  Heureusement, sinon les pompiers auraient pas pu sauver le bâtiment.
    — À quel étage s’est déclenché l’incendie.
    « Au sixième.
    Le bureau de Dmitri est au sixième, mais le secrétariat et la comptabilité de la Commission se trouvent au cinquième, ce qui explique que j’ai pu parler à sa secrétaire gynoïde tout à l’heure.
    — Des victimes ?
    « Non, Dieu soit loué, que des dégâts matériels.  Il n’y a que des bureaux ici.
    — Merci, sergent.
    « À votre service.
    Je raccroche.  L’informatique et les archives-papier ont été réduites au silence des cendres.  Pourquoi ne m’en avoir rien dit ?  On cherche à m’éviter depuis ce matin, et je doute que l’explication quant à cela me fasse plaisir.
    Puis l’ombre ronronnante d’une voiture puissante roule sur l’asphalte, me dépasse, fait demi-tour en prenant la largeur de West Main Street, et revient se coller à moi.  (On ne glisserait pas un billet d’1 $ entre nos deux portières.)  Ma vitre s’abaissant dans un chuintement électrique, du rock mexicanos se déverse dans ma voiture, et je vois Dixie, les mains sur le volant, sans masque antipollution, qui cesse de mâcher un chewing gum pour m’adresser un sourire cinglant.
    — Salud, negro di mierda.
    — Salud, bonita.  Qu’est-ce que tu fais en ville, tu cherches un petit ami ?  ou quoi ?
    — Je t’encule.
    Et dans un balancer de la croix catholique qui lui tombe entre les seins, elle me jette une clé data à travers nos fenêtres, laquelle a la sagesse d’atterrir sur mes genoux.  Puis elle se remet à mastiquer en regardant ailleurs.  Je branche la clé sur l’ordinateur de l’agent-pilote, fait quelques sélections, et tout en suçotant un antihistaminique dont je garde toujours une boîte dans le vide-poche, à l’aide de la molette, je passe la vidéo en accéléré du lundi 12/24 00:00:00 PM au lundi 12/24 07:00:00 AM.  Au final, je n’apprends strictement rien.
    — Bon, fais-je ;  R A S.
    — Je la rends ?
    — Non ;  j’en aurais besoin pour autre chose.
    — Va bien, dit-elle.
    J’en sais autant sur Dynamitera “Dixie” Gutierez qu’en matière de psychologie féminine.  En fait, tout ce que je peux dire d’elle se résume à ceci  :  un mètre soixante avec des talons compensés, quarante-sept kilos, un physique de danseuse, des cheveux aussi noirs que le pétrole brut qu’ils puisent du sous-sol mexicain, des yeux café au lait qui ne disent jamais « oh oui ! », et pour habiller tout cela, moulant comme pas possible, le short et la chemisette bleu marine des Police Angels.  Bonita, oui, mais pas touche !  Elle est un domaine privé, et son sac de sport qu’elle bourre avec autre chose que des sucettes à la crème ne se trouve jamais loin pour le rappeler, dans le coffre de sa Ford Typhoon par exemple.  Elle a des petits seins, mais égaux en forme et en taille, et il y a quelques mexicanos à Costa Mesa et à Del Mar qui savent pour les piercings dans ses tétons, et pour le buisson de ronces qui pousse en tatouage polychrome du creux de ses fesses à ses omoplates, et pour les dessous rouges en dentelle.  En revanche, je suis le seul qui sache qu’elle est sourde à soixante-dix pour cent de l’oreille gauche, et qu’elle a dû tricher aux tests pour entrer dans la police privée de L.A., et qu’elle porte depuis un implant cochléaire sponsorisé par bibi.
    — T’es couvert de sang, Eugene.
    — Je suis au courant, figure-toi, dis-je.  Tu ne devrais pas porter ça, j’ajoute.
    — Quoi ?
    — Ton pendentif.
    — Quoi… ça ?
    — J’aime pas.
    Elle souffle une maousse bulle de chewing-gum rose dans ma direction, qui éclate sur ses lèvres, et qu’elle entortille aussitôt d’une langue vivace, tout cela sans me perdre un instant de ses yeux Tequila.
    — Muchas gracias pour le conseil, señor Hang.  Et si tu essayais de me l’enlever, connard de merde ?
    Elle me braque maintenant avec des cellules de prison mexicaine à la place des yeux, ainsi que l’orifice d’un calibre 32, canon court, crosse de nacre, qu’elle a dégaîné en une fraction de seconde.
    — Fiasco de ta mère !  fait-elle, avant de torturer bruyamment son chewing-gum tout en regardant droit devant elle, un bras passé dehors.
    Je me penche à ma fenêtre en souriant.
    — T’as envie de baiser, chicana ?
    — Tu veux vraiment que je fasse dévaler tes couilles sur mon capot ?
    Je me boyaute en me renfonçant dans mon siège, et elle aussi.  Puis, au temps la rigolade, mon sourire se fige d’un coup dans le formol.
    — Ça suffit, dis-je.
    Elle baisse le volume sonore, et le volume sonore du rock mexicanos va décroissant.
    — Alors ?  demande-t-elle.
    — C’est la misère.  J’arrive pas à les joindre.  Di Vaio pense qu’il s’agit d’un snuff.
    — C’en est un, non ?
    — Je ne sais pas où se trouve (ŸÁΩ#$?).
    — La sale truie gravide, crache-t-elle.
    — Je les ai rencardés sur elle, sur ses origines, sur le fait qu’elle était enceinte, et tout le bordel, mais j’ignore si ça va suffire.  Nous n’avons pas beaucoup de temps.
    — Toi ;  toi, tu n’as pas beaucoup de temps.
    — Comme tu veux.  Di Vaio n’a pas déclenché l’Alerte à Enlèvement de Personne.  Il ne dira rien non plus de ce qui s’est passé à l’intérieur du pavillon.
    — Pourquoi ?
    — Pour ne pas augmenter le niveau d’insécurité de cette ville.  C’est de la politique.  (Elle claque des dents telle une femelle de coyote.)  Il faut que t’ailles le voir.  Il va te donner un boulot à faire, mais toi, tu vas te rencarder pour savoir si la fille a été internée quelque part, et où.  Je veux savoir si elle attend une fille ou un garçon, pour quand était prévue la naissance, et tout ce que tu pourras apprendre sur elle.
    — L’E-Police a sûrement conservé des traces de ses kidnappeurs.
    — Non ;  il n’y a rien à faire à l’E-Police, cette piste est froide comme un phoque mort.
    — Ne me bourre pas les seins, il y a toujours à faire à l’E-Police.
    — Tu ne m’as pas compris.  L’E-Police n’a rien, sinon on le saurait déjà.
    — Par qui ?  Ils ne te font pas confiance.
    — Toi, tu le saurais.  Par Krueger, ou par Néo.
    — De la rétention administrative ?  Ortiz est mis au courant par Nakajima.
    — On le saurait aussi.
    — Alors, on cherche qui ?
    — Des spectres.  L’E-Police n’a rien sur eux.  Ils n’utilisent pas deux jours de suite le même portable, ils n’ont pas de puce sur eux, pas même une carte de paiement.
    — Ils règlent comment leurs courses ?
    — Du cash, Dix.  (Je me gratte le nez.)  Tu te rappelles, les Frères Hobart ?  Ils n’étaient répertoriés dans aucun fichier de l’E-Police, de sorte qu’on n’avait qu’un portrait-robot comme base de recherche.
    — On a dû à un banal contrôle de police qu’ils se fassent arrêter.
    — Pourquoi se permettraient-ils de nous montrer quelques polaroïds innocents ?
    — Ne me pose pas la question.
    — Ils ne sont répertoriés nulle part.  On ne peut pas remonter à eux par l’E-Police.  Combien de temps faut-il en moyenne à deux équipes conjointes de la police et de l’E-Police pour résoudre ce genre d’affaire ?  (Elle ne réagit pas.)  Cinq heures, douze minutes et vingt-cing secondes.  Tu verras que pour celle-ci, on y sera encore ce soir.
    — C’est toi qui les connais, dit-elle l’air à moitié convaincue.
    — Bien sûr que je les connais  :  ils n’ont pas de famille, pas d’amis, et ne fréquentent que des putes qu’ils règlent avec du cash.  Ils n’ont pas de fiches de paie, pas de casier judiciaire (je compte sur mes doigts, merde… comme di Vaio), pas de carte électorale, pas d’immatriculation, pas de carte de santé, pas de GPS, pas de compte banquaire, et ils règlent tout avec du cash.  Comment veux-tu que l’E-Police les retrouvent, puisque ces mecs n’existent pas ?  (Je regarde vers le pavillon, et di Vaio sur le perron qui mouline des mains à l’adresse des journalistes.)  Il va falloir aller à la pêche à l’éprouvette, comme pour les Frères Hobart.  Reste dans les parages de Krueger et di Vaio, sois mes yeux et mes oreilles dans les couloirs de l’enquête officielle, surveille mes arrières pendant que moi, je vais leur mettre le grappin dessus à ma façon.
    — Tu veux prévenir les médias.
    — Je veux que chaque américain devienne un flic, article un de la constitution de Eugene Hang.
    — Alors à nous les honneurs et les distinctions, dit-elle avant de cracher son chewing-gum par la fenêtre.  T’as intérêt à la retrouver, dit-elle.
    Je baisse mon masque, arrondis mes grosses lèvres noires et lui dédie un baiser à cette gonzesse fraîche comme de la terre retournée.
    — Enculé de ta mère, dit-elle.  Je te bouffe les yeux.
    Et elle appuie sur le démarreur, et le V8 de sa Ford Typhoon fait réentendre son ronron bestial.
    — Aïe !  aïe !  aïe !  Qui est cette poule qui s’approche par le trottoir ?
    — Je sais, je l’ai vue, dis-je en faisant un signe à ladite poule qui se déhanche en arrivant par là.
    — Journaliste ?
    Et elle bondit de l’avant, pour aller se garer juste un peu plus loin dans les crissements de ses pneus.
    Arrivée à ma hauteur, la journaliste se penche à ma fenêtre, et j’ai la lèvre inférieure qui s’humidifie comme je me retrouve face à une brune qui coupe le souffle et qui me dévisage avec autant d’insistance que j’en ai à la déshabiller des yeux.  (Je suis d’accord, elle porte des lunettes opaques qui lui recouvrent la moitié du visage et un masque antipollution, je ne peux donc pas vraiment le savoir.)
    — Hello, dit-elle.
    — Ouais.
    On est une adolescente siliconée, quinze ans maximum, à la taille de guêpe, aux hanches évasées et à l’entrejambe en forme de cœur.  On a su soutirer le meilleur de la race caucasienne et de la race coréenne pour être éligible au rang de Eugene Hang Girl.  On porte sur le bras un imperméable à ceinture, lilas, frangé de fausse fourrure teddy-bear, et on a mis sur nos mensurations idylliques des jeans blancs en stretch, un chemisier automoulant, et des bottines à talons aiguilles.  Je sens déjà la créature à l’ego surdimensionné par l’envie et l’hormone de croissance.
    — Oh, o.k. ;  alors on est un peu bourru, grand mec ?
    Je savais qu’elle viendrait me voir, et je l’attendais.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 6)

Voici donc LA SUITE de mon quatrième roman, que je suis toujours en train d'écrire. Les chapitres 4 à 6 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene quitter la scène de crime et commencer sa propre enquête.

Une silhouette se détache du pavillon voisin de celui des Punditz, m’aperçoit, et puis s’approche nonchalamment. Sans plus bouger qu’une huître, absorbé dans la contemplation d’un di Vaio en train de faire sa déclaration aux journalistes ici-devant, j’appuie sur le bouton de descente de ma vitre, mais Krueger, ignorant mon geste, contourne ma voiture et ouvre la portière côté passager. Sans perdre le fil de sa conversation au téléphone, il balance ensuite mon casque à l’arrière, s’asseoit à côté de moi, et rigole à pare-brise fendre.
— C’est ballot… ouais… ouais… ouais.
Bienvenue, agent Krueger ; vous êtes entre de bonnes mains. Sécurité o.k. Éthylotest o.k. Véhicule couvert par la police d’assurance numéro 54-155468819623868. N’oubliez pas de brancher votre ceinture avant le départ ; ceinture magnétique branchée, cinquante pour cent de chance en plus de survivre à un crash.
Je remonte ma vitre, qui va dans l’air chaud de L.A. comme dans du beurre, et quand elle a fini, Krueger range son cellulaire en poussant un grand soupir réjoui.
— Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? je demande, de mauvaise humeur.
— Tout le monde a rien vu, rien entendu, dit-il en faisant bouger son masque antipollution.
Les maisons du côté impaire sont séparées seulement par un étroit chemin en béton, mais il ne faut pas se leurrer, malgré la proximité, l’insonorisation des murs et le double-vitrage des fenêtres peuvent étouffer toutes sortes de bruits, même des vrombissements de tronçonneuse.
— Quoi d’autre ?
— Tu veux un scoop ? L’E-Police se démène, mais d’après le médiateur, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils résolvent l’affaire pour nous. Ils n’ont rien pour l’instant. Encore mieux, aux VCU, ils ne peuvent pas nous livrer les enregistrements vidéos de cette nuit parce qu’ils ne les ont plus. (À L.A., soixante-cinq pour cent des rues sont équipées de vidéocaméras, dont West Main Street.) Paraît-il que quelqu’un s’est présenté là-bas en personne, et les aurait soulagés de plusieurs gigaoctets de vidéos.
— Concernant précisément West Main Street ?
Il acquiesce.
— C’est arrivé de bonne heure, ce matin. En fait, une demi-heure avant qu’on ne les appelle.
— Flic ?
— Apparemment. J’ai demandé le numéro d’immatriculation pour confirmation, or ils ne peuvent pas nous le donner à cause d’un cadenas administratif niveau cinq posé dessus. Mais ça ne peut être qu’un flic.
— Il avait un mandat ?
— En bonne et due forme. Pareil, j’ai contacté les mandats d’urgence pour qu’ils me donnent le numéro d’immatriculation auquel celui-ci a été établi, ce qu’ils ne peuvent pas faire non plus : le niveau cinq est omniservices.
Je réfléchis.
— F.B.I. ?
— Bof.
— N.S.A. ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai dit… J’attends la vidéo des VCU. Di Vaio et l’adjoint du procureur donnent des coups de téléphone en ce moment. Ça va leur prendre plusieurs heures pour ôter ce fichu cadenas, tu crois pas ? (J’ai calculé, et j’ai parié sur trois heures.) Hé, dit-il en regardant mon profil, tu sais que t’as vraiment une tête de déterré, mon pote ?
— Migraine.
— C’est ballot. T’as une idée de qui a fait le coup ?
— Bien sûr.
— Et c’est ?
— Des fantômes. Vous avez consulté le va-et-vient à la porte-cage.
— Quoi, le “va-et-vient” ?
— Je l’ai trouvée ouverte en arrivant sur les lieux, ce qui signifie que les Punditz ont ouvert à leurs agresseurs. La porte est munie d’un récepteur RFID et d’une connexion au réseau. Par conséquent, dans tous les cas elle a reconnu les agresseurs avant son déverrouillage.
— Ah bon ?
— S’il s’agissait d’un membre de la famille, d’amis ou de collègues, la porte les a identifiés grâce à leur téléphone portable. S’il s’agissait de flics, ils devaient obligatoirement avoir un mandat électronique.
— Des flics ?
— Par exemple. Le Recensement n’intervient pas la nuit. L’Immigration, les services judiciaires et les Douanes sous-traitent par la police. En revanche la sécurité civile et les pompiers, eux, se font reconnaître à l’aide d’un badge électronique. Dans tous les cas, il doit subsister une trace du va-et-vient dans les fichiers de la société qui a installé la porte.
— Putain ! Toutes ces merdes électroniques, je n’y comprendrai jamais rien. (Technophobie.) O.k. ; je vais vérifier ça. (Il va pour sortir, mais il se ravise vite.) Sérieusement, il faut que tu vois ta tête, tu ficherais les jetons à ton médecin généraliste. Une petite ligne pour te remettre ?
— O.k.
Il lâche le bouton de la portière et sort un sachet de la poche extérieure de sa chemisette et tend le bras afin d’égaliser deux rails de Schmeck sur le tableau de bord. Je débranche Mae avant qu’elle ne voit cela.
— T’as vu le match, hier ?
— À la télé, je m’entends répondre.
— À mon avis, ils ont soulevé le meilleur runningback de la saison. (Il secoue la tête.) Qui est-ce que tu reluques comme ça ? il me demande ensuite.
— Une des journalistes, je réponds.
— Laquelle ?
— La gosse ; cheveux noirs.
— Pas mal. Pas mal du tout. Coréenne, non ? Hé ! Ce n’est pas… ?
— Non, ce n’est pas elle ; mais elle lui ressemble drôlement.
— En piste, mon petit Eugene.
Je prends le tronçon de la paille KFC qu’il me tend, baisse un peu mon masque et me penche en avant pour aller à la chasse au dragon.
— À nous les étoiles ! s’écrie-t-il avant d’en faire autant sur la plus grosse des deux lignes.
J’éternue sauvagement, et me pince le nez, ce qui fait beugler Krueger de joie.
— Qu’est-ce que tu m’as donné ? du talc ???
— J’ai dû me tromper de sachet, fait-il en rigolant. (Je ne supporte pas ce lourdaud.) Attends… celui-là, c’est le bon.
Je me mouche dans mes doigts, mais impossible d’expulser cette merde.
— Ce n’est pas charitable de ta part, je gronde. T’as de la chance qu’on soit dans ma caisse, parce que ça salirait mes housses si je te cassais ici ta sale tête de nazi.
— Un type a essayé de me cogner une fois, dit-il en me fixant.
— Ouais ?
— Ouais.
— Il suffirait qu’un autre s’y mette, je grogne.
— On peut sortir de sa voiture, s’il préfère.
On se mesure du regard un moment, avant de chacun ouvrir sa portière et de surgir dans l’air étouffant de la rue. Je fais le tour de la voiture, mais il évite mon direct en rejetant la tête de côté, et il attrape posément mon bras. Je me laisse faire, qu’il croit qu’il a les muscles, qu’il continue de se sentir supérieur aux autres, et dans la seconde, je finis courbé en deux au-dessus de mon propre capot, immobilisé par une clef de bras, grimaçant.
— T’es qu’un trou du cul, Eugene, il me susurre à l’oreille. Exactement comme di Vaio.
Lequel di Vaio, qui nous a vu de là où il se trouvait, aboie un nom au vu et au su des journalistes qui tournent donc tous des yeux intéressés dans notre direction. Je leur souris de toutes mes dents, tordu comme je suis, la joue contre la tôle noire.
Deine Mutter erwartet dich, dis-je.
Krueger me relâche, et, en s’éloignant à reculons, tend deux doigts vers moi, et fait le geste de me tirer dessus.
— Je ne parle pas allemand, mon pote.
— Moi non plus, qu’est-ce que tu crois.
Mon cellulaire branle là-dessus, et comme je rentre dans la Lexus pour rebrancher Mae, le visage d’une Mex apparaît en surimpression sur le pare-brise.
« Où est-ce que t’es, hijo de puta ?
— Sur Pluton, où est-ce que tu crois ? fais-je en me massant le coude.
« Sans déconner ! braille-t-elle.
J’enlève mon oreillette pour m’éviter un torrent d’obsénités.
— Main Street, au 1773, dis-je quand elle a fini ; je n’ai pas bougé.
« C’est où ? Je crois que j’ai raté l’embranchement. Merde, je ne retrouve pas la rue !
— Attends, que je te repère. (Des numéros électroniques se déplacent sur mon pare-brise. Quand j’ai trouvé le sien, je zoome dessus et le marque en rouge.) Tourne à droite dans Poplar. Tu rattraperas Main Street en tournant au drive-in du Nacho’s. Et t’es assez près, chérie, tu peux reconnecter ton GPS.
« Je t’emmerde.
Krueger revient vers moi en se rigolant comme un semi-remorque. Je ressors aussi sec de la voiture, mais il n’a pas l’air de vouloir continuer.
— Le boss s’pose des questions, dit-il : « Ce qu’il fait encore là, Eugene ? Lui avait dit de rentrer chez lui !  »
— Dis-lui d’arrêter la bouteille pour commencer.
— C’est vrai ? Je peux ? se marre-t-il.
Milder Jesus, Herrscher Du.
— Je t’ai dit que je ne parlais pas allemand, dit-il en perdant soudain le sourire.
Schenk den Toten ew’ge Ruh. Amen.
— Arrête ça.
Je remonte en voiture.
— Hé ! Eugene ! Tu vas vraiment rentrer chez toi ?
— T’inquiètes.
Le ciel se charge, tant et si bien qu’il faudrait fermer les yeux pour se souvenir de ce qu’était le soleil.
— Hé ! me lance-t-il en se retournant. Ne te fais pas de bile pour la petite : je la retrouverai !
Je claque ma portière. Il va choir une sacrée pluie sous peu, la première fois depuis un an.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 5)

Voici donc LA SUITE de mon quatrième roman, que je suis toujours en train d'écrire. Les chapitres 4 à 6 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene quitter la scène de crime et commencer sa propre enquête.

Resté seul avec le chinois, qui baisse immédiatement les yeux quand il croise les miens, je défourraille tout de suite mon téléphone mobile. J’ai reçu un script de Dixie :

je fais route vers Alambra
où est-ce que t’es ?

Je la rappelle sur-le-champ :
— Dix ?
« Qui croyais-tu appeler ? fait-elle ; ta sœur ?
— Ben ouais ; j’ai encore fait un faux numéro.
« Allez, accouche ! Je roule à tombeau ouvert sur la 101, et si ça continue, je vais me viander. Qu’est-ce qui se passe ?
— Ce n’était pas celle qu’on croyait, voilà ce qui se passe.
Un silence, durant lequel j’entends le feulement de sa Ford Typhoon et le rock mexicanos qu’elle écoute tout le temps.
— Est-ce que t’es cool, Dix ? je lui demande.
Nouveau silence.
« Va te faire foutre, espèce de connard.
— O.k. ; je préfère ça. T’es de retour ?
« Ouais. Avant que j’oublie, je viens de lui parler. Il te fait dire qu’il te reste peu de temps pour sauver son Noël.
— T’as mis la dinde au four, j’espère ?
« Je te pisse dans le nez, dit-elle avant de couper la communication.
Je jette un œil à la Vierge en rouge sur le mur de la cuisine, en me demandant à haute voix où diable se trouve (ŸÁΩ#$?), et ce que je ferai lorsque je l’aurais retrouvée.
— Quoi ? s’enquiert le chinois.
— Ta gueule, toi.
Je n’entends pas ce qu’il me rétorque dans sa langue à la mords-moi-le-zob, et en sortant de la cuisine, je croise deux flics tenant un sac à fermeture éclair et des radio-fiches pour emballer et étiqueter George Punditz après décrochage. Dans le hall, et avant de me faire jour, j’écoute un message échoué sur la boîte vocale de mon numéro bis : « Mon frère ou ma sœuuur, chante une chorale… Tu as le temps de sauver ton âââme… (Le pare-feu du GSM ne bloque pas tous les appels.) N’aie pas, oh, n’aie pas peuuur… si Seigneur-Jésus te réclaaame… (Refrain…) Nous sooommes… l’Église du Septième Sceau… Et nouuus… »
Il est 08:35:21 AM à ma montre, fuseau horaire des États-Unis-Pacifique. À l’extérieur, il fait jour, le ciel est rose et gris, et le smog photochimique étouffe L.A., et le soleil d’été qui darde ses flammes sur le couvercle de la marmite menace de tous nous faire griller le cerveau avant ce soir. (Ils prévoient de la pluie.) Un hélicoptère du L.A.P.D. survole la zone dans un vrombissement proche, des dizaines de curieux se pressent devant le pavillon et de l’autre côté de la rue, et il y en a des dizaines qui arrivent du haut de la rue et du bas de la rue. Les flics régulent tant bien que mal la scène de crime, des renforts arrivent en voiture, et parmi eux une myriade de journalistes qui cherchent à savoir, et les télévisions sont là elles aussi : Sky News, Bloomberg, CNN, venues avec leur camion-émetteur, leur antenne parabolique et leur tête connue qui donne son speech le micro à la main et en face de la caméra. Il règne une sacrée pagaille autour du 1777 West Main Street.
Puis je chausse mes lunettes de soleil, et enfile mon masque filtrant en l’ajustant devant ma bouche.
Di Vaio m’a intimé l’ordre de rentrer chez moi, or m’imaginant déjà là-bas, dans mon minuscule appartement vide, aussi vide qu’une vie peut l’être si on n’y prend pas garde, je ramasse un coup au creux de l’estomac. J’étais boxeur pro avant, et un bon champion. Cela a duré sept ans. Beaucoup de combats, beaucoup de victoires, et mes fans scandaient mon nom de ring, et mes adversaires n’avaient jamais à m’attendre, jusqu’à ce que Mike Khassam ne m’étende ce fameux jour, et ne poireaute dix secondes avant de lever les poings bien haut. Le soir où il m’a pris le titre, sept ans après ma première victoire dans le circuit pro, à la douzième reprise, oui, il m’a envoyé au sol d’un uppercut du droit, ç’aurait pu être une pale d’hélicoptère, pour la différence que cela faisait. (Depuis, j’ai des maux de tête.)
Je marche jusqu’au ruban bleu et blanc des Police Angels, passe dessous, et me fraie un passage en brusquant les badauds, les journalistes et les voisins vêtus de leur pyjama et qui filment le pavillon en brandissant des téléphones mobiles. Aucun de ces crapauds de merde ne bronche dans la bousculade que je crée, et je les hais pour cela. En marge de l’attroupement, je remarque un type en robe d’hébreu qui déblatère à qui veut l’entendre, soit un bon quart des badauds maintenant, que notre chère ville est devenue un antre de démons, repaire de tout esprit impur, repaire de tout oiseau impur, repaire de toute bête impure et détestable. Car toutes les nations ont bu le vin de sa prostitution furieuse. Les rois de la terre, avec elle, se sont livrés à la débauche, et les commerçants de la terre ont fait fortune grâce à son luxe démesuré… ai-je le temps de comprendre avant d’obstruer définitivement mes oreilles à ses objurgations. (Apocalypse, troisième parole sur Babylone.)
Arrivé à ma voiture, une Lexus Rangoon modèle 2024 de couleur noire, je m’asseois au volant et démarre la clim.
Bonjour, Eugene, susurre la voix sensuelle de l’ordinateur de bord. (Ils n’avaient pas la voix de Michele Arellanosa en téléchargement, aussi avais-je longtemps hésité en second choix entre Mae Chau et Lylian Groombridge, avant d’opter finalement pour la soprano.) Éthylotest o.k., ajoute-t-elle ensuite. Électronique o.k. Pression des pneus o.k. Pression de l’huile o.k. Niveau d’eau o.k. Freins o.k. Lisibilité du M.A.S. correct. Remplissage du réservoir de moitié. Pression de l’air : neuf cent quatre-vingt-dix-hectopascals ; en baisse. Hygrométrie : quatre-vingt deux pour cent. Température extérieure : quatre-vingt degrés Fahrenheit. Température climatisée intérieure  : soixante-huit…
— Merci, Mae. Quelle est la prévision météorologique pour la zone Alhambra dans les douze heures ?
De rien, Eugene. Temps couvert, assez pluvieux, se dégradant par l’ouest dans la journée, pour devenir mauvais à très mauvais. Bourrasques, pluies, orages à…
— O.k. (Elle règle les niveaux de liquide, elle répare les pannes bénignes, elle évite l’erreur humaine, elle surveille mon état de santé, elle met à jour le GPS toutes les deux minutes, elle s’abonne à une multitude de sites pertinents, elle réserve pour moi dans les salles de concert, elle me passe n’importe quel morceau de métal dans les enceintes, et elle peut se piloter toute seule, et elle apprend à parler grâce à un logiciel d’auto-apprentissage, et elle m’appelle Eugene. Elle aurait pu savoir faire les pipes aussi, mais c’était une option bien trop chère.) Merci, et fin de conversation, dis-je.
De rien, Eugene. N’oublie pas de brancher ta ceinture avant le départ ; ceinture magnétique branchée, cinquante pour cent de chance en plus de survivre à un crash.
J’avale un antispasmodique musculotrope, vérifie les radiations sur le compteur CEM de mon portable (saturation), et appelle Herminia, mais elle ne répond pas, et je me souviens qu’elle doit être dans son avion à l’heure qu’il est. Puis j’appelle Dmitri sur son portable. Je n’obtiens d’abord pas de réponse, jusqu’à ce qu’une voix me suggère de lui laisser un message, si je le désire. (S’il a changé de portable, il ne m’a pas prévenu.) Puis j’essaie son bureau, pour entendre sa secrétaire gynoïde m’annoncer de sa voix de peep-show synthétique qu’il ne s’est pas présenté au bureau ce matin. (Je laisse là aussi un message.) Puis j’ai sa femme en ligne, qui me demande si j’ai des nouvelles de son mari, parce qu’elle s’inquiète, parce qu’il n’est pas rentré de toute la nuit, et parce qu’elle n’arrive pas non plus à le joindre sur son téléphone mobile.
« Qu’est-ce que je dois faire ?
— Ne t’inquiète pas. Il n’y a pas de réseau là où il est, ou bien sa batterie est déchargée. Je vais dépêcher une patrouille au bureau au cas où il aurait laissé un agenda, une note, ou un indice qui nous permettrait d’apprendre l’endroit où il se trouve.
« Merci, Eu…
— Pas de nom…
« Pardon.
— Ça va aller ?
« Oui. Oui.
— Tu veux que j’envoie quelqu’un pour te tenir compagnie ?
« Ça va aller, je t’assure. Merci.
— Je m’occupe de tout. Appelle ma copine mexicaine dès qu’il est rentré à la maison. Tu vois de qui je veux parler ?
— Oui.
— T’as son numéro ?
Quand elle a raccroché, j’appelle le Central afin qu’une patrouille se rende immédiatement au bureau, tout en songeant que le faux rapport que je vais écrire pour justifier cette dépense publique ne tiendra pas cinq minutes. Puis j’essaie de joindre les autres, sans succès.
J’appelle ensuite le South Gate Hospital, où Ryker réalise des progrès époustouflants sous assistance respiratoire, multiperfusé, et tout le tremblement. Il conduisait sur Valley quand je me suis aperçu que Weitherwax avait laissé allumé son cellulaire. Ryker s’est retrouvé avec un stun gun braqué sur la tempe, en conséquence de quoi il avait donné un furieux coup de volant qui nous avait fait sauter la glissière de sécurité et envoyer tout au fond du Sepulveda Cañyon après beaucoup de rebonds. Je ne pense pas avoir été aussi salement ébranlé depuis ce fameux combat où j’ai fini en léchant le ring d’une langue de trente centimètres. Weitherwax tué sur le coup, Ryker dans les fraises, la Toyota pliée en quatre (une voiture qui ne méritait que cela au demeurant) et moi-même, groggy comme un ours tombé d’un iceberg jusqu’à l’arrivée des secours.
L’infirmière m’annonce d’une voix nasillarde que le sous-lieutenant Ryker n’a pas donné d’autre signe de vie qu’un poul en vert anis sur un écran de télé. Son électroencéphalogramme est aussi excitant qu’un documentaire animalier, parait-il.
Je me renfonce dans mon siège. Qu’est-ce que je fais, moi, maintenant qu’ils se sont tous mis en indisponibilité sur le réseau, ou qu’ils sont tous rentrés en enfer, au choix ? Pour commencer, je vais attendre de savoir si l’E-Police a des biscuits pour nous. Ensuite, je vais regarder la télé confortablement installé dans ma voiture. Enfin je penserai à me jeter un petit déjeuner derrière le col de ma chemisette. J’ai besoin de réfléchir avant d’agir.
Où est (ŸÁΩ#$?) ? — Je ne sais pas.
A-t-elle accouché à l’heure qu’il est ? — Je ne sais pas.
A-t-elle été enlevée ? — Oui, car sans camouflage, l’E-Police l’aurait déjà repérée par visiomorphing.
Qui sont ceux qui l’ont enlevée ? — Je ne sais pas.
Comment s’y sont-ils pris pour l’enlever ? — Je ne sais pas.
Pourquoi l’ont-ils enlevée ? — Parce qu’ils voulaient lui soutirer le bébé.
Se cachent-ils pour attendre ou parce qu’ils ont peur ? — Ces hommes n’ont pas peur.
Où se cachent-ils ? — Je ne sais pas. Ils n’ont pas quitté la ville. Si passer entre les mailles de l’E-Police est de l’ordre du possible, échapper aux yeux et aux oreilles de cinq cents millions d’américains affranchis par les médias est impossible, surtout si l’on a avec soi une jeune fille enceinte. (La délation légale est la prochaine étape dans l’évolution de la police.)
Ont-ils un rapport avec la fondation de la Nouvelle Jérusalem dans le Nevada ? Ont-ils été séduits par les appâts de la Nouvelle Jérusalem ? Ont-ils tenté à ce jour de rejoindre la Nouvelle Jérusalem ? — Je ne sais pas.
Malgré mes difficultés pour y voir clair, je ne veux pas de renforts, aussi bien que personne n’a jamais dit que les résultats tombaient tout cuit dans la bouche, et j’irai au bout de la mission, quitte à semer la mort et la destruction. Je n’ai pas vraiment le choix. Quant à savoir si je me trouve dans le bon ou dans le mauvais camp, c’est simple  : je ne cherche pas à savoir.

Sachant que j'ai peu de temps (chapitre 4)

Voici donc LA SUITE de mon quatrième roman, que je suis toujours en train d'écrire.  Les chapitres 4 à 6 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene quitter la scène de crime et commencer sa propre enquête.

— Par la Madonne, se signe di Vaio.
— Bon appétit, dit Krueger.
— Je jure que je ne mettrai plus jamais de glace dans mon whisky, dit le chinois.
— Faut coincer ces… ces ordeurs, profère di Vaio, voulant sûrement dire par là ces “ordures” qui ont commis cette “horreur”.  (Il referme le réfrigérateur-congélateur.)  Et faut la retrouver, elle, dit di Vaio en s’ébrouant.  Elle a peut-être tout vu !
— Si elle est vivante, je dis.  Il restait peut-être des scènes à tourner en studio.
Ses aras me braquent de leurs petits yeux haineux.
— Merci, Eugene.  Monsieur l’adjoint du procureur apprécie beaucoup votre collaboration.  Plaisante bien sûr.  Une idée sur la Vierge ?
— J’y réfléchis encore, dis-je.
— Activez.  Klingon, Krueger, nous avons le marché, dit-il sans me perdre des yeux.  Ramenez-moi la fille.  Et son bébé par-dessus le marché.
— Donnez-moi six inspecteurs, dis-je, et je vous les ramène vivants tous les deux.
— Non.
— À la bonne heure.
— Écoutez-moi bien.  Toujours moi le chef, ici.  Prochaine fois, mettrez votre suggestion sur l’oreille.  Dingue ce qu’un accidenté à l’hôpital peut parler en ce moment.  (Di Vaio se passe la main dans les cheveux, et je souris.)  Krueger.  Appelez Paypal et Gutierez, qu’ils se radinent dare-dare !
— C’est Bhopal, rectifie Krueger en ressortant son portable.
— C’est ce que j’ai dit.  (Il jette son bras pour dégager le cadran de sa montre.)  Ils est huit heure vingt-cinq, et le capitaine Doherty vient de me charger officiellement de coordonner l’enquête.  Voulons pas de publicité.  Avons le soutien de la Criminelle et du Bureau des Personnes Disparues.  (Il touche son oreillette.)  M’entendez bien, monsieur l’adjoint du procureur ?  O.k.  Alors je récapitule pour tout le monde.  Au moins six hommes se font ouvrir la porte des Punditz vers la fin de la nuit.  Tuent tout le monde, sauf la fille au pair, qu’ils ont emmené comme otage, qui a eu le temps de s’enfuir, qui était ailleurs à ce moment-là, on n’en sait rien.
— C’est peut-être elle qui a déclenché l’ouverture de la porte-cage cette nuit, dis-je.
— Filmaient la scène probablement.  Satané Snuff movie.  La fille au pair est dénommée (ŸÁΩ#$?).  Enceinte jusqu’au trognon, indienne de race… aryenne, mais mettrez seulement « indienne à la peau claire » sur l’avis de recherche, sinon ils ne comprendront pas.  (Il me jette un coup d’œil.)  Faisaient aussi des photos.
— Si j’étais vous, je me demanderais pourquoi ils nous ont laissé leurs photos.
— Je comprends, Eugene, dit-il en hochant la tête.  Tellement important.  Bon.  Peignent une fille à poil avec un voile sur le mur de la cuisine.  Ce qui leur a traversé la tête à ce moment-là ?
— Ce n’est pas n’importe quelle “fille à poil”, dis-je.
— Z’avez fini de m’interrompre tout le temps ?  Insupportable à la fin.  ‘coutez-moi bien.  Un, et c’est pour vous, monsieur le médiateur, dit-il en dressant un doigt solennel ;  veux tout savoir sur la vie privée des victimes  :  amis, collègues, voisins… épluchez tout, courriers électroniques, forums, blogs, affinités politiques, vie associative, casier judiciaire, déclaration fiscale, compte banquaire, crédit, assurance vie, carte de santé, habitudes de consommation… pareil pour (ŸÁΩ#$).  Établissez l’activité électromagnétique de cette nuit… oui, savez ce que vous avez à faire, mais le dis quand même.  Deux, la Scientifique, fait-il en levant deux doigts cette fois.  Veux tout passé au peigne fin…  pavillon, garage, pelouse, la rue, même, pendant qu’ils y sont.  Embarquez tous les ordis, les portables, les simples papiers… qu’on les ouvre et qu’on les dépèce.  Et photographiez la foule dehors.  Trois (trois doigts), allons lancer un avis de recherche interne sur la base du polaroïd et de ce qu’on trouvera chez sa famille à New Calcutta…  L’U.P.D. quant à elle contactera discrètement les aéroports, les aérodromes, le spatiodrome… quoi encore… les gares portuaires, les gares routières, les gares de péage… tout ce qui commence par “gare” !  Krueger…  (Le nazi s’interrompt dans sa communication.)  Appelez les hôpitaux, appelez les cliniques… tout ce qui accouche dans ce pays, sachez si (ŸÁΩ#$?) a accouché, et procurez-vous ses données biométriques, et n’oubliez pas d’appeler Nopal pendant que vous y êtes, qu’il se fasse télécharger les VCU de l’E-Police…  (Il regarde Krueger.)  C’est lui, n’est-ce pas ?  Il a dix minutes pour arriver.  Quatre, veux savoir tout ce qu’on a sur des snuffers.  Veux l’E-Police embusquée derrière chaque e-mail, chaque transfert de données, chaque flux… et traquez-moi tous les snuff movies diffus