Voici donc mon quatrième roman, du moins le début, car je suis encore en train de l'écrire. (C'est pour te prouver que Harry Mann travaille.) Les trois premiers chapitres se lisent en vingt minutes. Ingrédients : Los Angeles, 2029, un septuple meurtre, une disparition, un flic noir, d'autres flics, une journaliste bien foutue, la pluie, les médias, les téléphones portables, Dieu et le diable. Penses-tu que j'écrive un roman sérieux ? Suis-je sérieuse, au fait ? Les hommes sont sérieux ; le monde est sérieux ; ai-je besoin de te dire que nous n'avons pas besoin de l'être, toi et moi ?
HARRY MANN
Sachant que j’ai peu de temps
Je n’avais jamais rien vu de comparable à L.A. C’est une ville unique par son étendue, par l’imbrication des résidences, des immeubles de bureaux et des artères commerçantes. L.A. n’a pas de pôle, rien qui puisse servir de repère pour s’orienter. L.A. flane, se vautre et se gaspille dans un décor insolite — tape à l’œil, fascinant, indécis et saugrenu, imprégné des effluves entêtants des bouginvillées et des gaz d’échappement.
Robert P. Parker, La Belle et les Ténèbres.
Les yeux grands ouverts, la moitié supérieure du macchabée contemple sa moitié inférieure. Je jette un œil à ma montre : 06:30:35 AM. Le buste reste relié aux jambes par la course de trois mètres d’un intestin sur le sol (il regarde, mais il n’en croit pas ses yeux tellement ça fait loin). Le pinceau lumineux de ma lampe-torche balaie encore une fois les aires obscures du pavillon. Des cirés translucides pendent aux patères, un autel kitsch dédié à Iesvs-Christ étincelle un instant, un miroir de bonne taille dans le fond renvoit ma lumière. Alors j’éteins la caméra qui fait excroissance sur mon casque, range mon arme, et préviens les collègues par radio de rappliquer ici. Puis je vais attendre dans la cuisine, que j’allume au passage, en évitant de mettre mes rangers sur les flaques de sang, une vraie patinoire. Il en a coulé beaucoup entre le réfrigérateur-congélateur et l’armoire-cave à vin. On s’imagine mal la quantité qu’en contient le système vasculaire d’un homme à moins de le voir, or celui de la cuisine, sic transit gloria, a rendu les dernières gouttes du sien, qui lui font de jolies stalactites au bout des doigts. Il est ligoté au lustre par les chevilles, gorge ouverte, c’est pour cela.
Je décolle mon casque de mon crâne et raffle un carré d’essuie-tout pour éponger ma sueur malgré la clim qui ronronne au plafond, parce que trucider des gens de cette façon, les Punditz comme ils s’appellent, ce n’est pas ce que j’appelle de la tarte tartin pour un petit déjeuner. D’ailleurs, cela me turlupine, ces cadavres que je découvre un peu partout, tièdissant tout juste. Je marque même une hésitation quand je tire les poignées du réfrigérateur-congélateur, me demandant s’il n’y en aurait pas un de plus là-dedans. Bingo, il y en a un, dans la partie gauche, coincé entre un bac de glace à la vanille et un sachet de pistaches surgelées. Je souris, et attrape un bidon de lait demi-écrémé, et pendant que je bois cette pisse de vache à même le goulot, et après avoir refermé la porte du frigo, j’avise de plus près les photos aimantées dessus. Du lait me sort subitement par le nez, je m’étrangle, parce que je viens de voir quelque chose d’horrible.
Les Police Angels sont les premiers arrivés : 06:55:28 AM, quand j’entends leur sirène et claquer leurs portières. Alors je descends précipitament les escaliers, je balance le bidon de lait vide dans l’évier de la cuisine, et je me jette au sol, et avec tout ce sang par terre, j’ai tôt fait de m’y engluer tout entier. La porte du pavillon s’ouvre à la volée, et des voix se rapprochent, et puis quelqu’un explose de rire, j’en ai les tympans qui jouent des castagnettes.
— Mon pote ! lance Krueger, parce que c’est lui. Où est-ce que je te la mets ?
À quatre pattes dans le sang, je lève la tête, et lui de m’assommer encore avec son rire infernal, la bouche grande ouverte comme s’il voulait gober un obus, et un coffre de Hummer là-dessous pour exprimer des ha ! ha ! ha ! qui ressemblent à des tirs de mitrailleuse. Ce nazi a en permanence l’énergie de plusieurs bataillons, c’est l’enfer. Je lui tends exprès la main pour qu’il m’aide à me redresser, mais, comme je m’y attendais, au moment où il va s’en saisir, il lève soudain la sienne pour aller dans la région de son casque, triturer sa caméra.
— Je vais montrer ça à tous mes amis. Ils paieront 10 $ pour te voir.
Il sait que s’il y en a un à qui j’ai envie de faire de la reconstruction faciale.
— Quel manque de charité, dis-je en souriant.
— Ça t’apprendra à ne pas rembourser les tickets de rationnement qu’on t’avance. Tu t’rappelles des hot-dogs ? (Puis il recule la tête.) J’ai trouvé Eugene ! beugle-t-il à quelqu’un situé hors de la pièce.
Au temps les hot-dogs, les hot-dogs ne sont pas importants. Ce qui importe, c’est qu’il m’appelle mon pote dans le même temps que la haine coule dans ses veines comme du plomb fondu, grevant son âme de petit soldat du mal. Il n’éprouve point de compassion pour son frère, car il hait son frère, et il le hait tant qu’il aime à le voir comme une mouche morte baisée par le papier collant de la cuisine. Or je ne colle pas. Il jalouse ma ruse, et il me hait aussi bien qu’il sait au fond de lui que je peux plus que lui, et il emploie toute sa mesquinerie à mon endroit afin de protéger le sentiment de sa puissance. Être vide, il brûlera comme du petit bois le moment venu, ce que sachant, satisfait, je me remets sur mes pieds avec précaution.
Mais j’oublie que le macchabée me surplombe, ce qui fait qu’en me redressant, ma tête donne en plein dedans. Je grogne en l’envoyant tourner trois fois sur lui-même, puis, devant le sourire d’une tonne de mon collègue, je contemple ma chemisette, mon short, et le sang qui traine dessus comme des coulées de boues rouges, tant et si bien que j’ai un air de ressemblance avec le Boucher de Whittier. Du sang, j’en ai même jusqu’au crâne, que j’ai rasé il y a une semaine pour qu’on revoit le “v” que forme mon os occipital à l’arrière. (L’omniprésente odeur d’hémoglobine me redonne envie de boire du lait.)
— Il y a des femmes de ménage pour ce genre de boulot, remarque Krueger. En plus, elles, elles ont des serpillères.
Il cesse de rire tout d’un coup. Il a les yeux braqués sur le mur carrelé derrière moi :
— Qu’est-ce que c’est, ça ?
— La Vierge, dis-je sans regarder. À guichets ouverts.
D’autre portières claquent dehors, des ordres fusent, et j’entends qu’on tire le ruban des Police Angels tout autour du pavillon. La nuit vit ses derniers instants, si toutefois le soleil se lève aujourd’hui aussi, mais il n’y a pas de raisons qu’il ne e lève pas. À la lumière du néon, ce que regarde Krueger en ce moment, le dessin sanglant sur le mur nord de la cuisine, ce badigeon à l’image d’une dame assise faisant le grand écart, cette croûte obscène ne donnerait pas même envie à un obsédé sexuel de se branler ici-devant.
— La vierge, répète Krueger en fronçant les sourcils.
— Ouais.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Du sang humain, dis-je en fouillant les placards.
Je découvre un bidon de lait plein, le dévisse et l’embouche.
— Mais non, couillon, dit Krueger ; qu’est-ce que ça veut dire ?
Je passe ma main sur mes babines (le goût de l’anti-bactérien qu’ils additionnent au plastique me reste sur le fond de la langue) et, rassasié, je le regarde, et je lui dis :
— C’est une nénette qui ne m’a pas encore connu.
Il se boyaute comme une baleine, ça ébranle les murs de la maison.
— Elle est bonne ! braille-t-il. Parce que tu crois que les nénettes ont envie de toi ? (J’attends qu’il ait fini, n’ayant pas d’égal pour la patience.) Sérieusement, se reprend-il ; la “Vierge”, qui c’est ? T’avais l’air de sous-entendre que c’était quelqu’un.
— C’est un personnage de la Bible, dis-je en balançant le second bidon de lait dans l’évier. (Je me refuse pour le moment d’essayer de lui expliquer.) Il arrive, di Vaio ? ou quoi ?
Mais le nazi fronce les sourcils :
— Quelle bible ? Il y en a des tonnes.
— Ouais, Krueger ?
— Ouais ; rien que chez moi, j’ai le Manuel du L.A.P.A.D., toi aussi tu l’as, le Manuel du L.A.P.A.D., et j’ai aussi le dernier catalogue Caterpillar-Timberland, et aussi le Kama Sutra. Ça en fait déjà trois, de bibles, alors j’ai pas raison ?
— T’as lu ce Manuel à la con ?
— Négatif. Il est encore sous sa cellophane, mais j’le lirai un jour… quand je serai à la retraite.
— Finis d’abord de colorier ton Kama Sutra.
Je regarde ma montre : 07:15:26 AM, selon l’horloge de réseau de l’État de Californie à laquelle elle est connectée. Quand Krueger a fini de hoqueter, il se tamponne les yeux avec son mouchoir, et remarque enfin la présence de son coéquipier.
— John ! lui hurle-t-il soudain en bondissant vers lui, et en lui assénant sa main sur l’épaule. Eugene est touché ! Il perd tout son sang ! Les martiens nous attaquent, John !
Klingon l’observe d’un air morne, le casque sous le coude. Puis il ôte les écouteurs de ses oreilles et m’interroge des yeux.
À propos de John Krueger, tout le monde pense qu’il s’est engagé dans les Police Angels suite à un pari, parce que c’est ce qu’il dit. Je sais, moi, que la perspective de puiser sa dope quotidienne sur les saisies de la police l’a attiré chez nous plus sûrement qu’une bonne vieille odeur de barbe à papa. Je sais également qu’il a servi dans les Navy Seals, et qu’il a conservé de cette période buccolique de sa vie un corps sculpté dans la glace, l’amour des films de Rambo, et la passion pour la shooteuse, ses corn flakes comme il dit. Physiquement il est grand, il a les cheveux de la couleur du plomb fondu, longs, tirés en arrière, et noués en queue de cheval dans son dos. Il a un schlass dans chaque œil cyan qu’il tourne sur les civils P.N. (Pas Nets) et trimballe assez de tatouages sur lui pour faire payer la visite. (Mon préféré est celui qu’il arbore sur le biceps du bras gauche, une catcheuse serbe en train de sauter de la lune de la troisième corde, avec “Kiki l’ourse de Petrovac” imprimé dessous. J’ai appris par hasard que Kiki était sa mère.) Enfin, je l’ai tagué de nazi, mais uniquement à cause de son nom, parce que pour le reste, il parle américain comme Klingon et moi.
— Bon, dit-il en regardant à son tour dans le réfrigérateur-congélateur des Punditz.
À côté de lui, comme Mickey Mouse, Klingon se pose là, petit et blond, avec l’air du branleur de première, et affublé des mêmes yeux injectés de sang que ce naufragé qu’on a retrouvé flottant sur des noix de coco en pleine mer. Un joint lui colle aux lèvres en permanence, qu’il a pulpeuses, et il écoute le top 50 des daubes musicales du moment, et emporte toujours une planche de skate en bandoulière, s’il ne se tient pas carrément dessus. Personne n’est capable de dire ce qu’il fabrique aux Police Angels, sauf lui et moi, car je sais que John Klingon n’est pas son vrai nom.
— Bon, redit Krueger en refermant la porte du frigo, un chapelet de saucisses froides dans une main, un pot de moutarde dans l’autre.
— Je crois que j’ai vu un sac de pistaches surgelées dans le tiroir du haut du congélateur, dis-je.
Il ne fait pas attention. De nombreux claquements de portières, et puis le pavillon se remplit de légistes, de scientifiques et d’autres flics venus enquêter sur place, et les flashs se mettent à crépiter sous tous les angles, et les flics commentent ce qu’ils voient, ou ce qu’ils croient voir, et les conversations gonflent dans l’air comme une rumeur, et les mêmes blagues de flics que l’année dernière, l’année d’avant, et celle encore d’avant, fusent à l’envie, déclenchant l’hilarité triste et blasée des hommes qui cotoient le mal.
— Bon, dit finalement Krueger. C’est pas tout ça, mais nous, on va inspecter le reste de la maison, hein, mon petit Klingon ?
Il fait signe à son coéquipier et, après m’avoir jeté un œil torve, ils disparaissent tous les deux.
Je repense au bébé et à la Vierge, et à force de réfléchir, la même migraine revient et m’embrasse telle une vieille pute de ma connaissance. Je cherche donc l’aspirine, mais ne pouvant mettre la main dessus, et à force d’humer la flatteuse odeur du sang de George Punditz, c’est bien plutôt un autre bidon de lait que je me dégote, le troisième. Il ne manquera à personne, me dis-je, comme je cherche autre chose dans ma poche.
Commentaires