Le roman continue. Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.
« Bonjour, la voix enregistrée d’une femme roucoule avec tant de chaleur qu’on dirait la proposition d’une pute ; et bienvenue sur le serveur du Ministère Télé-apostolique de l’Église Néochrétienne de la Réincarnation. Cet appel vous sera facturé quatre-vingt-dix neuf cents la première minute, puis dix-neuf cents les suivantes, par débit direct sur votre compte. Si vous souhaitez faire un don, tapez un ; si vous souhaitez obtenir l’absolution de vos péchés, tapez deux ; si vous désirez vous confier à l’un de nos télé-apôtres, tapez trois. À tout moment… Ne quittez pas, vous allez être mis en relation avec l’un de nos télé-apôtres. Le Ministère Télé-apostolique de l’Église Néochrétienne de la Réincarnation vous remercie de votre appel. (Les Sept Dernières Paroles du Christ de Haendel plaque ses accords douloureux dans mes oreilles.) Allô ? fait la voix d’une autre femme. Je t’écoute, mon frère ou ma sœur.
— Qui êtes-vous exactement ? je demande.
« Je m’appelle Mabelle Evangelista, et je suis télé-apôtre pour Seigneur-Jésus. Connais-tu Seigneur-Jésus ? Sais-tu son amour pour toi ? Je t’aime aussi, mon frère.
— Quel est le credo de ton Église, Mabelle ?
« Nous croyons que Dieu nous a créés à son image, et qu’il nous aime pour cela. Mais nous l’avons terriblement déçu, et en cela nous nous sommes condamnés à une vie de souffrance sur la terre, et à la mort éternelle en enfer. Alors il a envoyé son fils unique afin que nous soyons sauvés de nous-mêmes et que notre souffrance humaine soit sublimée en salut, ainsi qu’il l’a montré en nous laissant le crucifier sur la croix.
— Comment faut-il faire pour bénéficier du salut ?
« Nous croyons que nous pouvons sauver notre âme en souffrant comme Seigneur-Jésus a souffert sur la croix et en aimant les autres, nos amis comme nos ennemis.
— D’après toi, l’Agneau n’a pas souffert une fois pour toutes ?
« Non ; il est mort sur la croix pour nous ; mais si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. Nous croyons que souffrir comme il a souffert nous rend meilleur sur cette terre, et nous promet le paradis.
Je réfléchis.
— Les anges aussi peuvent être sauvés ?
« Ils n’ont pas besoin d’être sauvés, ils sont déjà près de Dieu.
— Mais les anges déchus ?
« Euh… je ne sais pas, mon frère. Non ; non, je ne crois pas.
— Tu crois que le retour de Iesvs-Christ est proche ?
« Je vois que tu t’intéresses beaucoup à lui. (Un silence.) Il faut te tenir près, parce qu’il reviendra parmi nous comme un voleur et nous ne saurons pas à quelle heure. Sache que les derniers temps sont proches, mon frère, car l’Antechrist laboure depuis longtemps cette terre.
— Un petit pronostic, alors ?
Elle est néochrétienne, et l’interdiction de prédire la fin du monde, édictée au Ve Concile de Latran, ne s’applique pas aux néochrétiennes.
« C’est peut-être pour cette nuit.
— Et bien voilà, il suffit de le dire. Dans quelles circonstances reviendra-t-il ?
« Enfanté à nouveau d’une femme, car il est écrit qu’elle enfantera un fils qui fera paître toutes les nations avec un sceptre de fer.
— C’est bien ce que je pensais. D’après toi et tes frères et sœurs, Iesvs-Christ va renaître cette nuit donc ? (La gosse devant moi pouffe de rire, mais est-ce à cause de ce que je viens de demander, ou à cause de ce que lui susurre son propre interlocuteur.) Si je veux être sauvé par lui, je peux assister à votre culte ?
« Bien-sûr ; j’allais te le proposer. Je t’ai repéré sur mon écran… tu peux nous rejoindre… voyons… l’Église la plus proche de toi est située 240 Rush Street. Veux-tu que je te télécharge un plan sur ton téléphone mobile ?
— Non ; je sais où ça se trouve.
« Il s’agit de l’Église Coréenne du Nouveau Millénaire. Il y a un culte là-bas dans… vingt-cinq minutes. Tu as encore le loisir de t’y rendre, si tu te dépêches.
Je n’aurais pas le temps dans vingt-cinq minutes.
— Ce soir, il y a un culte ?
« Oh, il y a un culte toutes les trois heures, mais ne rate pas l’occasion de t’y rendre aujourd’hui, car c’est le dernier jour. Demain, cette église et ses sœurs auront toutes déménagé. Nous partons fonder une ville néochrétienne dans le désert du Nevada. Nous y attendrons le retour de Seigneur-Jésus.
La limousine s’arrête devant une barrière à l’entrée de Rose Hills, et du poste de sécurité attenant la police privée vérifie l’immatriculation du véhicule et de ses occupants.
— Tu prends les réservations pour ce soir ?
« Il y aura toujours de la place pour toi. Je t’aime, mon frère.
Je coupe la communication, cependant que la barrière se lève, nous laissant pénétrer dans Rose Hills. (Krueger a essayé de me joindre pendant que je tchatchais avec Belle Evangelista.)
— Ne me dis surtout pas que tu t’intéresses à ces conneries sur la religion ? s’esbaudit la gosse.
— Ce ne sont pas des conneries, je gronde en guise d’avertissement.
— Oh ; je vois. (Elle regarde ailleurs.) Un autre Canada dry peut-être ? me propose-t-elle ensuite pour faire bonne figure.
— Non merci.
Je reçois alors ce message de la part de l’Hôtel Central, relayé par ma copine Dixie :
à tous les agents en charge de l’affaire West Main Street
pas d’appels 00:00:00 AM à 06:30:00 AM bloc 1700 West Main Street
le 911 a été donné à l’angle de Poplar et de West Main Street à 06:22:24 AM et à partir du cellulaire 4747-5433-9154 appartenant à George Punditz
le cellulaire 4747-5433-9154 a été retrouvé dans une poubelle de Poplar
— (ŸÁΩ#$?) introuvable par l’E-Police
— réunion de travail interservices prévue à 01:00:00 PM au Central
Je tape un message pour Dixie :
qu’est-ce que tu penses des néochrétiens ^ ^
Elle me répond à l’aide de son interface scripturale :
sado-masochistes
ils croient que les hommes doivent être torturés, châtiés et fouettés comme ce fils de pute de Jésus-Christ
Je me dis que les tueurs ont peut-être choisi (ŸÁΩ#$?) en allant à la même église qu’elle. J’interroge donc un annuaire électronique et appelle l’Église Indochrétienne du Millénaire, lieu de culte des Punditz. Je sais que les indochrétiens forment une branche modérée du néochristianisme, mais cela ne veut pas dire que certains de ses membres n’aient pas été tentés dernièrement de participer à la nouvelle Jérusalem. J’entends plusieurs changements de tonalité comme on me fait basculer d’un téléphone à un autre, puis c’est un des pasteurs-adjoints de l’église qui me répond. Je lui explique que j’enquête sur la mort des Punditz et que je cherche à savoir s’il y a à sa connaissance des gens qui s’intéressaient à eux, des gens probablement bizarres et assez portés sur l’eschatologie. En deux minutes, il me convainc que les tueurs ne fréquentent pas son église et que cette pauvre famille ne se plaignait de rien.
— La petite (ŸÁΩ#$?) venait avec eux ?
« Je ne vois pas de qui vous voulez parler.
— Les Punditz avaient une fille au pair.
« Ah, oui. Non, elle ne venait jamais. Je ne l’ai jamais vue. Elle rentrait chez elle le week-end. Elle fréquentait l’église de sa mère, à ce que je sais.
Une église catholique en l’occurrence, que j’essaie sitôt que j’ai raccroché avec le pasteur-adjoint. J’obtiens le prêtre, à qui je fais le même dessin de ce que je cherche. Mais il ne m’aide pas plus que son confrère.
Je me plonge alors dans la contemplation des pavés jaunes de Roses Hill, car nous arrivons. En se baissant pour sortir, la gosse m’offre la vision d’une croupe diabolique qui me fait dire que je lècherais bien un maxi-cornet deux boules. L’immeuble a moins de dix ans, et c’est une immense tour d’habitation en verre et à armatures d’acier, tout comme ses vis-à-vis, puisque le quartier en est planté.
Le chauffeur nous emmène sous son parapluie à travers une esplanade déserte où les fontaines en béton débordent, où les palmiers ploient sous les trombes d’eau, et où les reliefs grisâtres des lampadaires s’éclairent des flashs du ciel. Les rats domestiques n’en mènent pas large, et j’ai envie d’en caresser un sur les côtes quand, au moment de nous engager sous la marquise au pied de l’immeuble, mon portable se remet à vibrer. (Je prends la communication.)
Un iceberg me parcourt l’échine, en même temps que la foudre dégringole à moins d’un kilomètre de là. J’hurle pour couvrir ensuite le bruit du tonnerre.
Commentaires