Le roman continue. Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.
serai en retard à la réunion
espionne-les pour mon compte
Prévenir Dixie est chose faite, mais je n’éteins pas encore mon portable. La gosse salue le portier, un pakistanais adipeux qui lui offre un sourire gâté de devises, et qui s’efface de devant la porte à tambour de l’immeuble pour nous laisser entrer. Elle nous entraîne, le cameraman et moi, à l’intérieur d’un hall aussi vaste que trois terrains de basket. On y diffuse de la musique new age, ainsi qu’une légère, légère odeur de vanille synthétique. Des caméras dorées nous couvent d’un regard ardent depuis une dizaine d’endroits. Boiseries, ors, marbres… mince, même les vigiles portent des costumes Armani. Il y en a d’ailleurs trois qui, en me voyant chausser mes lunettes teintées, le casque des Police Angels sous le bras, le Beretta dans son holster, se parlent à voix basse, puis qui se déploient pour nous barrer la route. C’est ici leur territoire. Ça sent son armoire à glace haut de gamme. Ils arborent tous une oreillette intra-auriculaire à antisignal. Le blond a l’œil droit occulté par un œilleton de vision spectrale qui lui permet de détecter même un pacemaker de la taille d’une pièce de un cent s’il veut. Le black brille par ses gourmette en or, montre en or et lunettes à monture en or. (Il a dû descendre de son arbre le jour où il a vu quelque chose étinceler sur le sol.) Le troisième est dravidien, et je devine que c’est le chef aux pecs légèrement moins maousses que la moyenne dans ce hall, à croire qu’il a fait des prélèvement dessus pour compléter sa cervelle.
— ‘jour mademoiselle Temple, dit-il comme nous arrivons.
— Bonjour, Indra. J’emmène des invités pour DIVINE Lightson.
— Votre cameraman est o.k., mais il a un mandat, lui ? demande-t-il en me regardant de travers.
— “Invité”, répète la gosse en appuyant les syllabes.
— Oh là, oh là… va quand même falloir qu’il laisse sa panoplie au placard, ma petite mademoiselle. DIVINE invite qui elle veut, même un poulet, mais ça change pas qu’ici il est sur notre juridiction.
C’est cela, il se sert d’un muscle pour penser. Je ne bronche pas, je ne déboucle pas mon ceinturon, je ne lève pas les bras pour qu’il me fouille.
— Attendez une seconde, je reviens, dit la gosse en s’éloignant vers la réception.
— Il veut bien être gentil, le poulet ? ou il va pousser le cri du poulet ? dit le dravidien. (Il approche son visage du mien.) J’ai des graines pour poulet noir, si tu veux, persifle-t-il sous mon nez.
Les indiens se sentent supérieurs, les chinois se font oxygéner la peau, et le taux de haine s’accroît dans le cœur des blancs à mesure qu’ils décroissent en nombre. Quant aux blacks… les blacks cherchent toujours leur place dans le monde.
— Hé ! Hé ! fait-il en se tournant vers ses deux collègues. Le cri du poulet noir !
Ils se bidonnent.
— Ce n’est pas très charitable de parler comme ça, fais-je remarquer en souriant.
— Hé ! Vous avez entendu ça ? Je ne suis pas charitable avec lui ! Alors que j’ai des graine pour lui ! Des graines pour poulet noir !
— Regardez, les mecs, fait le black ; il ne peux rien dire.
Ils se bidonnent tous les trois.
— Il peut toujours faire le cri du poulet noir ! fait le dravidien en roulant des yeux. Allez, s’il te plaît, fais-nous le cri du poulet noir !
— Retourne chez ta mère, je grogne ; elle a accouché de ton fils.
Son sourire caille.
— Qu’est-ce que t’as dit ? Qu’est-ce que tu viens de dire ?
On dit que les indiens sont non-violents. C’est faux.
— Ta mère fait ça gratuitement ? je lui demande.
— Quoi ?
— Ça suffit ! intervient la gosse quand elle est de retour. J’ai reçu l’autorisation de votre supérieur.
Mais personne ne l’écoute.
Ce crapaud de merde d’indien blêmit encore, si une telle chose est possible, et ses collègues se radinent un peu plus près. La gosse croise les bras, irritée. Le cameraman, lui, se contente de mâcher plus vite son chewing-gum.
— Non, dis-je ; vu ta tête de cul, tu dois raquer un maximum.
S’ensuit une mini bousculade au cours de laquelle le black à la gourmette empêche l’indien à l’oreillette de me sauter dessus.
— C’est un flic, lui rappelle-t-il d’une grosse voix. Ne le frappe pas en premier.
Le blond s’est interposé, mais le coup de poing américain en laiton qui luit sur ses phalanges est inutile, car je n’ai pas l’intention de me battre.
— Va jouer, toi, lui dis-je ; ou je te coffre.
— J’y crois pas une seule seconde ! s’exclame la gosse.
— Vous n’avez aucune compétence pour intervenir ici, me dit le blond d’une voix mesurée ; vous êtes actuellement sur une propriété régie par la loi sur l’exercice de la police privée.
Derrière lui, son chef enrage entre les bras du black. Je ne comprends pas ses insultes, c’est dit trop vite.
— Je ne laisse rien au vestiaire, dis-je ; c’est tout.
— Quand vous aurez fini de jouer aux durs, on pourra peut-être y aller ? s’impatiente la gosse.
Le blond soulève son œilleton et me jauge.
— Je veux bien, dit-il sans regarder la gosse ; mais je vous considère dorénavant comme responsable de ce que fera et dira ce monsieur dans l’enceinte de cet immeuble, mademoiselle Temple. S’il trouble la tranquillité des locataires, c’est vers vous que nous viendrons demander des comptes.
— Enfin ! s’énerve-t-elle. C’est un représentant de la loi !
— Justement, mademoiselle Temple ; justement, ajoute-t-il en me regardant.
— Bon, on y va, sinon on y sera encore ce soir, conclut la gosse.
Tous les vigiles ont été recalé au concours d’entrée de la police. La gosse m’embarque par le bras, je souris à mes nouveaux amis en reculant, et nous nous dirigeons ainsi vers les ascenseurs.
— Bonjour, mademoiselle Temple, dit le groom.
Il nous précède dans l’une des cabines, où l’air sent la vanille, et lorsqu’il referme les portes en verre Securit sur la querelle qui éclate là-bas entre les vigiles, j’entends de nouveau la musique new age qu’ils diffusent aussi dans les ascenseurs. Je repère également la caméra coincé dans l’angle du faux-plafond. Puis nous décollons. La gosse m’observe.
— Ils étaient trois, dit-elle en caressant un de ses rats, Yongdok je crois ; et tu n’as même pas tremblé ? (Je ne fais pas de commentaires, voulant profiter pleinement de la poussée verticale de l’ascenseur.) Qu’est-ce que t’as, t’as perdu ta langue, grand mec ?
— Tout va très bien, je t’assure. C’est bientôt l’après-midi, (ŸÁΩ#$?) compte sur moi pour qu’on ne lui inflige pas le même traitement qu’à Judith Punditz, au lieu de quoi je roule dans la limousine d’une gynoïde, je me fais saucer par la pluie du siècle, et je fais connaissance avec tout un tas de tarlouses à oreillette. En outre, j’adore le ton que vous prenez quand vous dites : “les flics”.
Elle échange un rapide coup d’œil avec son cameraman, puis elle se mire dans la glace et fais bouffer ses cheveux, en sorte que la cicatrice de son computeur synaptique clignote fugacement parmi tout ce jais, avant de disparaître à nouveau.
— Et bien dis donc… fait la gosse après une seconde. T’es sous l’influence du mauvais ange ? ou quoi ?
— C’est moi, le mauvais ange. Je me ballade incognito.
Le groom me jette un œil circonspect.
— Quel idiot ! rit-elle en me touchant le bras, avant de repartir en conversation avec son cameraman. Je lève mon bras : 10:15:12 AM quand l’ascenseur freine, en même temps que l’écran de contrôle de la cabine affiche un 88 que je trouve assez vaniteux. Puis le groom ouvre les portes, révélant le plafond bleu ciel, les appliques en forme d’oiseaux, et la moquette vert fluo du palier, piquetée de pâquerettes, et s’arrêtant aux pieds des murs peints en trompe-l’œil, que si l’on me disait que j’allais pénétrer dans une vraie prairie, je le croirais. La gosse tend un billet de 10 $ au groom, qui l’empoche sans perdre une miette de sa croupe quand elle s’éloigne, et salue un vigile, un de plus, cheveux anthracite taillés comme une brosse à étriller, lequel se lève de sa chaise en nous voyant arriver. (Il a une tête franche qui me revient.)
— Bonjour, mademoiselle Temple, dit-il. Bonjour, messieurs.
— Bonjour, Mike.
— J’ai un gun dans le slip aussi, je l’avertis ; mais celui-là, c’est mademoiselle Temple qui va le trouver.
Il se met le poing devant la bouche, cependant que la journaliste, blablatant une fois de plus à un correspondant intracervical, franchit une porte blindée, ouverte en chuintant sur la foi d’une biopuce qu’elle porte sur elle, sur sa rétine ou ailleurs. Derrière la porte blindée, on monte un escalier, et on entre dans un appartement de rêve.
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