Voici donc LA SUITE de mon quatrième roman, que je suis toujours en train d'écrire. Les chapitres 4 à 6 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene quitter la scène de crime et commencer sa propre enquête.
Une silhouette se détache du pavillon voisin de celui des Punditz, maperçoit, et puis sapproche nonchalamment. Sans plus bouger quune huître, absorbé dans la contemplation dun di Vaio en train de faire sa déclaration aux journalistes ici-devant, jappuie sur le bouton de descente de ma vitre, mais Krueger, ignorant mon geste, contourne ma voiture et ouvre la portière côté passager. Sans perdre le fil de sa conversation au téléphone, il balance ensuite mon casque à larrière, sasseoit à côté de moi, et rigole à pare-brise fendre.
Cest ballot
ouais
ouais
ouais.
Bienvenue, agent Krueger ; vous êtes entre de bonnes mains. Sécurité o.k. Éthylotest o.k. Véhicule couvert par la police dassurance numéro 54-155468819623868. Noubliez pas de brancher votre ceinture avant le départ ; ceinture magnétique branchée, cinquante pour cent de chance en plus de survivre à un crash.
Je remonte ma vitre, qui va dans lair chaud de L.A. comme dans du beurre, et quand elle a fini, Krueger range son cellulaire en poussant un grand soupir réjoui.
Quest-ce que tas à me regarder comme ça ? je demande, de mauvaise humeur.
Tout le monde a rien vu, rien entendu, dit-il en faisant bouger son masque antipollution.
Les maisons du côté impaire sont séparées seulement par un étroit chemin en béton, mais il ne faut pas se leurrer, malgré la proximité, linsonorisation des murs et le double-vitrage des fenêtres peuvent étouffer toutes sortes de bruits, même des vrombissements de tronçonneuse.
Quoi dautre ?
Tu veux un scoop ? LE-Police se démène, mais daprès le médiateur, il ne faut pas sattendre à ce quils résolvent laffaire pour nous. Ils nont rien pour linstant. Encore mieux, aux VCU, ils ne peuvent pas nous livrer les enregistrements vidéos de cette nuit parce quils ne les ont plus. (À L.A., soixante-cinq pour cent des rues sont équipées de vidéocaméras, dont West Main Street.) Paraît-il que quelquun sest présenté là-bas en personne, et les aurait soulagés de plusieurs gigaoctets de vidéos.
Concernant précisément West Main Street ?
Il acquiesce.
Cest arrivé de bonne heure, ce matin. En fait, une demi-heure avant quon ne les appelle.
Flic ?
Apparemment. Jai demandé le numéro dimmatriculation pour confirmation, or ils ne peuvent pas nous le donner à cause dun cadenas administratif niveau cinq posé dessus. Mais ça ne peut être quun flic.
Il avait un mandat ?
En bonne et due forme. Pareil, jai contacté les mandats durgence pour quils me donnent le numéro dimmatriculation auquel celui-ci a été établi, ce quils ne peuvent pas faire non plus : le niveau cinq est omniservices.
Je réfléchis.
F.B.I. ?
Bof.
N.S.A. ?
Ce nest pas moi qui lai dit
Jattends la vidéo des VCU. Di Vaio et ladjoint du procureur donnent des coups de téléphone en ce moment. Ça va leur prendre plusieurs heures pour ôter ce fichu cadenas, tu crois pas ? (Jai calculé, et jai parié sur trois heures.) Hé, dit-il en regardant mon profil, tu sais que tas vraiment une tête de déterré, mon pote ?
Migraine.
Cest ballot. Tas une idée de qui a fait le coup ?
Bien sûr.
Et cest ?
Des fantômes. Vous avez consulté le va-et-vient à la porte-cage.
Quoi, le va-et-vient ?
Je lai trouvée ouverte en arrivant sur les lieux, ce qui signifie que les Punditz ont ouvert à leurs agresseurs. La porte est munie dun récepteur RFID et dune connexion au réseau. Par conséquent, dans tous les cas elle a reconnu les agresseurs avant son déverrouillage.
Ah bon ?
Sil sagissait dun membre de la famille, damis ou de collègues, la porte les a identifiés grâce à leur téléphone portable. Sil sagissait de flics, ils devaient obligatoirement avoir un mandat électronique.
Des flics ?
Par exemple. Le Recensement nintervient pas la nuit. LImmigration, les services judiciaires et les Douanes sous-traitent par la police. En revanche la sécurité civile et les pompiers, eux, se font reconnaître à laide dun badge électronique. Dans tous les cas, il doit subsister une trace du va-et-vient dans les fichiers de la société qui a installé la porte.
Putain ! Toutes ces merdes électroniques, je ny comprendrai jamais rien. (Technophobie.) O.k. ; je vais vérifier ça. (Il va pour sortir, mais il se ravise vite.) Sérieusement, il faut que tu vois ta tête, tu ficherais les jetons à ton médecin généraliste. Une petite ligne pour te remettre ?
O.k.
Il lâche le bouton de la portière et sort un sachet de la poche extérieure de sa chemisette et tend le bras afin dégaliser deux rails de Schmeck sur le tableau de bord. Je débranche Mae avant quelle ne voit cela.
Tas vu le match, hier ?
À la télé, je mentends répondre.
À mon avis, ils ont soulevé le meilleur runningback de la saison. (Il secoue la tête.) Qui est-ce que tu reluques comme ça ? il me demande ensuite.
Une des journalistes, je réponds.
Laquelle ?
La gosse ; cheveux noirs.
Pas mal. Pas mal du tout. Coréenne, non ? Hé ! Ce nest pas
?
Non, ce nest pas elle ; mais elle lui ressemble drôlement.
En piste, mon petit Eugene.
Je prends le tronçon de la paille KFC quil me tend, baisse un peu mon masque et me penche en avant pour aller à la chasse au dragon.
À nous les étoiles ! sécrie-t-il avant den faire autant sur la plus grosse des deux lignes.
Jéternue sauvagement, et me pince le nez, ce qui fait beugler Krueger de joie.
Quest-ce que tu mas donné ? du talc ???
Jai dû me tromper de sachet, fait-il en rigolant. (Je ne supporte pas ce lourdaud.) Attends
celui-là, cest le bon.
Je me mouche dans mes doigts, mais impossible dexpulser cette merde.
Ce nest pas charitable de ta part, je gronde. Tas de la chance quon soit dans ma caisse, parce que ça salirait mes housses si je te cassais ici ta sale tête de nazi.
Un type a essayé de me cogner une fois, dit-il en me fixant.
Ouais ?
Ouais.
Il suffirait quun autre sy mette, je grogne.
On peut sortir de sa voiture, sil préfère.
On se mesure du regard un moment, avant de chacun ouvrir sa portière et de surgir dans lair étouffant de la rue. Je fais le tour de la voiture, mais il évite mon direct en rejetant la tête de côté, et il attrape posément mon bras. Je me laisse faire, quil croit quil a les muscles, quil continue de se sentir supérieur aux autres, et dans la seconde, je finis courbé en deux au-dessus de mon propre capot, immobilisé par une clef de bras, grimaçant.
Tes quun trou du cul, Eugene, il me susurre à loreille. Exactement comme di Vaio.
Lequel di Vaio, qui nous a vu de là où il se trouvait, aboie un nom au vu et au su des journalistes qui tournent donc tous des yeux intéressés dans notre direction. Je leur souris de toutes mes dents, tordu comme je suis, la joue contre la tôle noire.
Deine Mutter erwartet dich, dis-je.
Krueger me relâche, et, en séloignant à reculons, tend deux doigts vers moi, et fait le geste de me tirer dessus.
Je ne parle pas allemand, mon pote.
Moi non plus, quest-ce que tu crois.
Mon cellulaire branle là-dessus, et comme je rentre dans la Lexus pour rebrancher Mae, le visage dune Mex apparaît en surimpression sur le pare-brise.
« Où est-ce que tes, hijo de puta ?
Sur Pluton, où est-ce que tu crois ? fais-je en me massant le coude.
« Sans déconner ! braille-t-elle.
Jenlève mon oreillette pour méviter un torrent dobsénités.
Main Street, au 1773, dis-je quand elle a fini ; je nai pas bougé.
« Cest où ? Je crois que jai raté lembranchement. Merde, je ne retrouve pas la rue !
Attends, que je te repère. (Des numéros électroniques se déplacent sur mon pare-brise. Quand jai trouvé le sien, je zoome dessus et le marque en rouge.) Tourne à droite dans Poplar. Tu rattraperas Main Street en tournant au drive-in du Nachos. Et tes assez près, chérie, tu peux reconnecter ton GPS.
« Je temmerde.
Krueger revient vers moi en se rigolant comme un semi-remorque. Je ressors aussi sec de la voiture, mais il na pas lair de vouloir continuer.
Le boss spose des questions, dit-il : « Ce quil fait encore là, Eugene ? Lui avait dit de rentrer chez lui ! »
Dis-lui darrêter la bouteille pour commencer.
Cest vrai ? Je peux ? se marre-t-il.
Milder Jesus, Herrscher Du.
Je tai dit que je ne parlais pas allemand, dit-il en perdant soudain le sourire.
Schenk den Toten ewge Ruh. Amen.
Arrête ça.
Je remonte en voiture.
Hé ! Eugene ! Tu vas vraiment rentrer chez toi ?
Tinquiètes.
Le ciel se charge, tant et si bien quil faudrait fermer les yeux pour se souvenir de ce quétait le soleil.
Hé ! me lance-t-il en se retournant. Ne te fais pas de bile pour la petite : je la retrouverai !
Je claque ma portière. Il va choir une sacrée pluie sous peu, la première fois depuis un an.
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