Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième roman. Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver à la solution.
« Une partie des bureaux a brûlé tôt ce matin. (J’entends à douze kilomètres de distance les sirènes hurler et les lances cracher des hectolitres de salive sur les derniers foyers d’incendie.) Les détecteurs de fumée ont tous fonctionné. Heureusement, sinon les pompiers auraient pas pu sauver le bâtiment.
— À quel étage s’est déclenché l’incendie.
« Au sixième.
Le bureau de Dmitri est au sixième, mais le secrétariat et la comptabilité de la Commission se trouvent au cinquième, ce qui explique que j’ai pu parler à sa secrétaire gynoïde tout à l’heure.
— Des victimes ?
« Non, Dieu soit loué, que des dégâts matériels. Il n’y a que des bureaux ici.
— Merci, sergent.
« À votre service.
Je raccroche. L’informatique et les archives-papier ont été réduites au silence des cendres. Pourquoi ne m’en avoir rien dit ? On cherche à m’éviter depuis ce matin, et je doute que l’explication quant à cela me fasse plaisir.
Puis l’ombre ronronnante d’une voiture puissante roule sur l’asphalte, me dépasse, fait demi-tour en prenant la largeur de West Main Street, et revient se coller à moi. (On ne glisserait pas un billet d’1 $ entre nos deux portières.) Ma vitre s’abaissant dans un chuintement électrique, du rock mexicanos se déverse dans ma voiture, et je vois Dixie, les mains sur le volant, sans masque antipollution, qui cesse de mâcher un chewing gum pour m’adresser un sourire cinglant.
— Salud, negro di mierda.
— Salud, bonita. Qu’est-ce que tu fais en ville, tu cherches un petit ami ? ou quoi ?
— Je t’encule.
Et dans un balancer de la croix catholique qui lui tombe entre les seins, elle me jette une clé data à travers nos fenêtres, laquelle a la sagesse d’atterrir sur mes genoux. Puis elle se remet à mastiquer en regardant ailleurs. Je branche la clé sur l’ordinateur de l’agent-pilote, fait quelques sélections, et tout en suçotant un antihistaminique dont je garde toujours une boîte dans le vide-poche, à l’aide de la molette, je passe la vidéo en accéléré du lundi 12/24 00:00:00 PM au lundi 12/24 07:00:00 AM. Au final, je n’apprends strictement rien.
— Bon, fais-je ; R A S.
— Je la rends ?
— Non ; j’en aurais besoin pour autre chose.
— Va bien, dit-elle.
J’en sais autant sur Dynamitera “Dixie” Gutierez qu’en matière de psychologie féminine. En fait, tout ce que je peux dire d’elle se résume à ceci : un mètre soixante avec des talons compensés, quarante-sept kilos, un physique de danseuse, des cheveux aussi noirs que le pétrole brut qu’ils puisent du sous-sol mexicain, des yeux café au lait qui ne disent jamais « oh oui ! », et pour habiller tout cela, moulant comme pas possible, le short et la chemisette bleu marine des Police Angels. Bonita, oui, mais pas touche ! Elle est un domaine privé, et son sac de sport qu’elle bourre avec autre chose que des sucettes à la crème ne se trouve jamais loin pour le rappeler, dans le coffre de sa Ford Typhoon par exemple. Elle a des petits seins, mais égaux en forme et en taille, et il y a quelques mexicanos à Costa Mesa et à Del Mar qui savent pour les piercings dans ses tétons, et pour le buisson de ronces qui pousse en tatouage polychrome du creux de ses fesses à ses omoplates, et pour les dessous rouges en dentelle. En revanche, je suis le seul qui sache qu’elle est sourde à soixante-dix pour cent de l’oreille gauche, et qu’elle a dû tricher aux tests pour entrer dans la police privée de L.A., et qu’elle porte depuis un implant cochléaire sponsorisé par bibi.
— T’es couvert de sang, Eugene.
— Je suis au courant, figure-toi, dis-je. Tu ne devrais pas porter ça, j’ajoute.
— Quoi ?
— Ton pendentif.
— Quoi… ça ?
— J’aime pas.
Elle souffle une maousse bulle de chewing-gum rose dans ma direction, qui éclate sur ses lèvres, et qu’elle entortille aussitôt d’une langue vivace, tout cela sans me perdre un instant de ses yeux Tequila.
— Muchas gracias pour le conseil, señor Hang. Et si tu essayais de me l’enlever, connard de merde ?
Elle me braque maintenant avec des cellules de prison mexicaine à la place des yeux, ainsi que l’orifice d’un calibre 32, canon court, crosse de nacre, qu’elle a dégaîné en une fraction de seconde.
— Fiasco de ta mère ! fait-elle, avant de torturer bruyamment son chewing-gum tout en regardant droit devant elle, un bras passé dehors.
Je me penche à ma fenêtre en souriant.
— T’as envie de baiser, chicana ?
— Tu veux vraiment que je fasse dévaler tes couilles sur mon capot ?
Je me boyaute en me renfonçant dans mon siège, et elle aussi. Puis, au temps la rigolade, mon sourire se fige d’un coup dans le formol.
— Ça suffit, dis-je.
Elle baisse le volume sonore, et le volume sonore du rock mexicanos va décroissant.
— Alors ? demande-t-elle.
— C’est la misère. J’arrive pas à les joindre. Di Vaio pense qu’il s’agit d’un snuff.
— C’en est un, non ?
— Je ne sais pas où se trouve (ŸÁΩ#$?).
— La sale truie gravide, crache-t-elle.
— Je les ai rencardés sur elle, sur ses origines, sur le fait qu’elle était enceinte, et tout le bordel, mais j’ignore si ça va suffire. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Toi ; toi, tu n’as pas beaucoup de temps.
— Comme tu veux. Di Vaio n’a pas déclenché l’Alerte à Enlèvement de Personne. Il ne dira rien non plus de ce qui s’est passé à l’intérieur du pavillon.
— Pourquoi ?
— Pour ne pas augmenter le niveau d’insécurité de cette ville. C’est de la politique. (Elle claque des dents telle une femelle de coyote.) Il faut que t’ailles le voir. Il va te donner un boulot à faire, mais toi, tu vas te rencarder pour savoir si la fille a été internée quelque part, et où. Je veux savoir si elle attend une fille ou un garçon, pour quand était prévue la naissance, et tout ce que tu pourras apprendre sur elle.
— L’E-Police a sûrement conservé des traces de ses kidnappeurs.
— Non ; il n’y a rien à faire à l’E-Police, cette piste est froide comme un phoque mort.
— Ne me bourre pas les seins, il y a toujours à faire à l’E-Police.
— Tu ne m’as pas compris. L’E-Police n’a rien, sinon on le saurait déjà.
— Par qui ? Ils ne te font pas confiance.
— Toi, tu le saurais. Par Krueger, ou par Néo.
— De la rétention administrative ? Ortiz est mis au courant par Nakajima.
— On le saurait aussi.
— Alors, on cherche qui ?
— Des spectres. L’E-Police n’a rien sur eux. Ils n’utilisent pas deux jours de suite le même portable, ils n’ont pas de puce sur eux, pas même une carte de paiement.
— Ils règlent comment leurs courses ?
— Du cash, Dix. (Je me gratte le nez.) Tu te rappelles, les Frères Hobart ? Ils n’étaient répertoriés dans aucun fichier de l’E-Police, de sorte qu’on n’avait qu’un portrait-robot comme base de recherche.
— On a dû à un banal contrôle de police qu’ils se fassent arrêter.
— Pourquoi se permettraient-ils de nous montrer quelques polaroïds innocents ?
— Ne me pose pas la question.
— Ils ne sont répertoriés nulle part. On ne peut pas remonter à eux par l’E-Police. Combien de temps faut-il en moyenne à deux équipes conjointes de la police et de l’E-Police pour résoudre ce genre d’affaire ? (Elle ne réagit pas.) Cinq heures, douze minutes et vingt-cing secondes. Tu verras que pour celle-ci, on y sera encore ce soir.
— C’est toi qui les connais, dit-elle l’air à moitié convaincue.
— Bien sûr que je les connais : ils n’ont pas de famille, pas d’amis, et ne fréquentent que des putes qu’ils règlent avec du cash. Ils n’ont pas de fiches de paie, pas de casier judiciaire (je compte sur mes doigts, merde… comme di Vaio), pas de carte électorale, pas d’immatriculation, pas de carte de santé, pas de GPS, pas de compte banquaire, et ils règlent tout avec du cash. Comment veux-tu que l’E-Police les retrouvent, puisque ces mecs n’existent pas ? (Je regarde vers le pavillon, et di Vaio sur le perron qui mouline des mains à l’adresse des journalistes.) Il va falloir aller à la pêche à l’éprouvette, comme pour les Frères Hobart. Reste dans les parages de Krueger et di Vaio, sois mes yeux et mes oreilles dans les couloirs de l’enquête officielle, surveille mes arrières pendant que moi, je vais leur mettre le grappin dessus à ma façon.
— Tu veux prévenir les médias.
— Je veux que chaque américain devienne un flic, article un de la constitution de Eugene Hang.
— Alors à nous les honneurs et les distinctions, dit-elle avant de cracher son chewing-gum par la fenêtre. T’as intérêt à la retrouver, dit-elle.
Je baisse mon masque, arrondis mes grosses lèvres noires et lui dédie un baiser à cette gonzesse fraîche comme de la terre retournée.
— Enculé de ta mère, dit-elle. Je te bouffe les yeux.
Et elle appuie sur le démarreur, et le V8 de sa Ford Typhoon fait réentendre son ronron bestial.
— Aïe ! aïe ! aïe ! Qui est cette poule qui s’approche par le trottoir ?
— Je sais, je l’ai vue, dis-je en faisant un signe à ladite poule qui se déhanche en arrivant par là.
— Journaliste ?
Et elle bondit de l’avant, pour aller se garer juste un peu plus loin dans les crissements de ses pneus.
Arrivée à ma hauteur, la journaliste se penche à ma fenêtre, et j’ai la lèvre inférieure qui s’humidifie comme je me retrouve face à une brune qui coupe le souffle et qui me dévisage avec autant d’insistance que j’en ai à la déshabiller des yeux. (Je suis d’accord, elle porte des lunettes opaques qui lui recouvrent la moitié du visage et un masque antipollution, je ne peux donc pas vraiment le savoir.)
— Hello, dit-elle.
— Ouais.
On est une adolescente siliconée, quinze ans maximum, à la taille de guêpe, aux hanches évasées et à l’entrejambe en forme de cœur. On a su soutirer le meilleur de la race caucasienne et de la race coréenne pour être éligible au rang de Eugene Hang Girl. On porte sur le bras un imperméable à ceinture, lilas, frangé de fausse fourrure teddy-bear, et on a mis sur nos mensurations idylliques des jeans blancs en stretch, un chemisier automoulant, et des bottines à talons aiguilles. Je sens déjà la créature à l’ego surdimensionné par l’envie et l’hormone de croissance.
— Oh, o.k. ; alors on est un peu bourru, grand mec ?
Je savais qu’elle viendrait me voir, et je l’attendais.
Commentaires