Voici LA SUITE de LA SUITE de mon quatrième
roman. Les chapitres 7 à 9 se lisent en vingt minutes, où l’on voit
Eugene continuer enquête et commencer à tirer les ficelles pour arriver
à la solution.
— Tu clignes des yeux, dit-elle ; je m’attends à un compliment de ta part. (Je la jauge pendant ce temps : elle est parfaite.) Non, ce n’est pas le genre de choses qui t’étouffe, j’imagine, continue-t-elle. Tu es un homme d’action ; tu parles d’un flic romantique ; c’est Philip Marlowe, noir, avec des pecs comme ça. Tu connais Philip Marlowe ?
Elle baisse ses lunettes et avise la teinture en hémoglobine naturelle de ma chemisette, mais ses yeux ne cillent pas quand elle devine ce que c’est.
— Tu connais ?
Elle voit le reliquat de Schmeck qui saupoudre mon tableau de bord, elle voit les emballages de chlorpromazine, elle voit les sachets en plastique vides et les tortillons sur le plancher, et étant donné que je vérifie l’heure sur ma montre : 08:49:56 AM, elle le voit aussi, ce qui me vaut de savoir comment cela fait quand elle fronce ses sourcils.
— Évidemment, soupire-t-elle, et un rien désabusée, elle remonte ses lunettes et me dit : écoute, ma journée a été plus que merdique jusqu’à présent, j’ai un programme lourd de chez lourd, alors autant gagner du temps et arrêter tout de suite les préliminaires.
— Dis ce que t’as à dire, et après tu te casses.
Elle fronce adorablement des sourcils, qui sont épilés par un robot tous les jours, lequel doit rectifier sa coupe de cheveux par la même occasion, et donner à ses cils leur taille extravagante, et je l’imagine toute nue, la tête passée dans le masque de beauté intelligent qui a mis Franck Provost au chômage.
— Qu’est-ce qui te fait sourire tout d’un coup ? me demande-t-elle, les yeux brillants.
— T’as de beaux cils, tu sais, et t’es sûrement pleine et contente du monde, et je t’adore pour ça.
— D’accord…
— Væ qui ridetis ! væ qui saturati estis !
— Ça ne va pas être du gâteau avec toi. Bon. (Elle regarde à droite, à gauche.) J’ai un deal. Le lieutenant est en train de noyer le poisson… (Non, pas le poisson. Le poisson s’est éteint dans les mers pour que brillent plus fort les villes. Heureusement, des laboratoires japonais ont pu synthétiser le goût du poisson, qu’ils mêlent à de la farine animale pour façonner ensuite des bâtonnets panés prêts-à-manger. Ouf, on pourra toujours commander des filets O’Fish.) Tu m’écoutes, grand mec ? (Je la regarde.) J’ai du mal à y croire ! Je te parle sérieusement et toi, tu ne m’écoutes pas ? Essaie de suivre, hein ? (Je hausse les épaules.) D’accord… Bon, je disais que ton chef nous faisait atermoyer, dit-elle en faisant la moue. Cette fois, on n’en apprendra pas plus sur le massacre de West Main Street qu’un bouseux dans son trou…
— Le quoi ?
— Le massacre de West Main Street. Ça fait déjà la Une sur le réseau.
— C’est exactement ça : pour les détails sordides, il n’y qu’à surfer sur le réseau.
— Mon chou, dit-elle d’un ton lassé ; sache que c’est moi qui diffuse les informations sur le réseau. Je t’ai choisi parce que t’as l’air moins rêche que ce politicien puant, là-bas. (Elle hausse les sourcils.) Dis-donc, tu ne vas pas me décevoir en m’envoyant sur les roses ? J’ai vu des inspecteurs de l’U.P.D. et de l’E-Police sur place, et un représentant de la mairie. Comment ça se fait que vous n’ayez pas encore pu identifier les coupables ? Ça traîne, non ? Quel est le problème ? (Elle met ses poings sur les hanches.) Je vais te dire… étant donné les élections municipales dans deux semaines… ça sent bon, cette affaire, sinon pourquoi vous nous feriez des mystères ?
On est capable de perdre les élections si on ne retrouve pas la fille, mais aussi de les gagner si on la retrouve vivante.
— T’as qu’un flic comme source possible ? je m’enquiers.
— Sûr que non, mais il faut bien que je commence quelque part, si tu vois ce que je veux dire. Tu veux que je te paie ?
— Mh.
— Tu veux un accès à mon corps ? (Elle sourit.) Sérieusement, tu sais ce que je peux faire pour toi si tu m’aides à faire ce scoop. Ou peut-être que tu es content comme ça ? Tu as dû renoncer à l’appartement en ville pour pouvoir t’offrir une Lexus avec ton salaire de Police Angel ? (Ses cils applaudissent.) Si tu es sympa avec moi, je te renvoie l’ascenseur qui t’emmènera en haut.
Mon œil suit ostensiblement la courbe de son tailleur adhésif, fait le tour de ses fesses, admire le galbe de sa poitrine en faisant fi des vêtements et tout en me disant que cette gosse n’a absolument aucune idée du prix d’une Lexus Rangoon toutes options.
— On est d’accord ? me sollicite-t-elle.
— Qui est-ce qui t’a envoyée ?
— Mais personne ! ment-elle effrontément. (Je grogne quelque chose.) Pardon ?
— Monte, je regrogne.
Elle jette un œil vers les voitures garées plus loin.
— C’est que…
— Monte ou je démarre sans toi.
— D’accord, fait-elle sans atermoyer plus longtemps.
Bienvenue…, fait la voix de soprano de ma voiture.
Elle n’identifie pas la journaliste car son immatriculation est vraisemblablement sur une des listes de protection des données personnelles, la rouge ou la violette, ce qui la met à l’abris des représailles.
Vous êtes entre de bonnes mains, reprend la Lexus. Sécurité o.k. Éthylotest o.k. Ce véhicule est couvert par la police d’assurance numéro 54-155468819623868. N’oubliez pas de brancher votre ceinture avant le départ ; ceinture magnétique branchée, cinquante pour cent de chance en plus de survivre à un crash.
Je démarre avant que di Vaio ait vu monter la gosse, et au moment de passer devant la pelouse des Punditz, j’applique ma main sur sa nuque pour la forcer à se baisser, ce à quoi lle obéit au poil.
— Donne-moi quelques trucs à me mettre sous la dent, dit-elle ensuite en se redressant quand je tourne dans Fremont.
Je déclenche le pilotage automatique.
Merci, Eugene. Pilotage automatique enclenché. Lecture du M.A.S. optimale. Vous êtes entre de bonnes mains, Eugene Hang et mademoiselle…
— Merci, Mae, et fin de conversation.
— Donne-moi des détails croustillants, grand mec.
— Tu veux des bretzels ?
— À propos du massacre, idiot. Une minute, s’interrompt-elle. (Elle baisse la tête.) Rosario ? C’est moi, mon chou… oui… j’aimerais que tu montes en voiture. Je ne sais pas… attends. (Elle me regarde par-dessus des lunettes aussi noires que les collines de pneus de la Pauma Valley.) Où va-t-on ?
— Je n’ai pas petit déjeuner.
— C’est moi qui offre, grand mec ; et à son interlocuteur invisible, un crapaud de merde assez petit pour tenir dans son oreillette : je te rappelle dès qu’on s’arrête.
— File de gauche, Mae. Au feu, à gauche.
Entendu, Eugene.
Au feu, la voiture s’engage sur Alhambra, où un million d’autos migrent dans les deux sens, ce qui nous promet une belle pollution au CO2 si les goutelettes qui irisent le pare-brise ne se transforment pas bientôt en averse, ce qu’on ne va pas tarder à savoir vu les puits de nuages qui plafonnent au-dessus des immeubles. Sur le pare-brise, le plan en demi-teinte du GPS évolue à mesure. Derrière nous, les parages d’Alhambra, quartier démembré il y a dix ans par le huit degrés six sur l’échelle de Richter, et relevé depuis en terrasses pavillonnaires pour la middle class. Nous traversons désormais une zone de bâtiments à un étage pour concessionnaires et leurs parcs à voitures : Mahindra, Honda, Toyota, Hyundaï, Lexus, Chrysler, Dodge, Ford, et nous longeons un purgatoire de pâtés de maisons, et nous passons sous des grues-tours, et nous abordons les immeubles sortis de terre de part et d’autre Atlantic.
La gosse ramasse précautionneusement un sachet de cocaïne vide, l’examine, et le rejette sur la banquette arrière.
— On est d’accord, tu fais bien partie des Police Angels ?
J’inspecte ce que je porte sur moi, ma chemisette estampillée L.A.P.A.D., mon short estampillé L.A.P.A.D., mes rangers noires, ma ceinture alourdie du matos suspendu à elle, et enfin ma casquette estampillée L.A.P.A.D. et accrochée par l’attache au rétroviseur central. J’ai la bouche sèche.
— Je plaisantais ! rit-elle. Qu’il est mignon… il croit tout ce que je dis. Écoute…
Elle produit un paquet de cigarettes transgéniques et me le tend dans un entrebâillement de son chemisier sur les deux mères Theresa des nichons.
— Tu fumes ? Non ; tu baves. Tu sais que tu n’es pas mal non plus ? J’adore les barraqués comme toi. Tout ce qu’on dit sur les petites coréennes qui soi-disant ne mouillent pas pour les noirs… c’est totalement absurde. (Elle sourit de ses trente-deux dents sans défaut.) Je peux ? demande-t-elle en me montrant sa cigarette.
Sur le pare-brise, les goutelettes se transforment en un nuage flou de pluie, et les feux arrières qui me précèdent s’étoilent en suivant le rythme du balai ronflant des essuie-glace, et les eaux du ciel mènent leur tapage sur la tôle. Les voitures roulent lentement.
— Concernant notre deal… commence-t-elle ; euh… où est-ce qu’on va ?
Tout droit, dans Atlantic. Brusquement, j’ai aimanté le gyrophare sur le toit, débranché l’agent-pilote, et mis plein gaz. Je vais de droite à gauche, zigzague entre les voitures, et à fond de chevaux, je brûle tous les feux qui se présentent. À ce train-là, j’arrive en moins de dix minutes à l’endroit voulu, où je coupe la route à un gros quatre-quatre, et me gare en dérapant et en soulevant des gerbes d’eau sur le trottoir. La gosse est crispée sur son siège, les deux mains agrippée à la poignée au-dessus de la portière.
— Mince ! fait-elle.
Je déboucle ma ceinture, et, sans un mot, je sors de la voiture sous une pluie battante. (Je vais devoir remplir un formulaire pour l’utilisation de mon gyrophare.)
— Allô, mon chou ? je l’entends bredouiller à son camarade.
Les ampoules au néon des réverbères se rallument et se réteignent au fure et à mesure que le ciel s’obscurcit. Le soleil s’est levé il y a une heure à peine, pourtant voilà qu’il fait de nouveau nuit, du moins c’est l’impression que j’ai.
Je me réfugie sous l’auvent miteux d’un ancien hôtel Hyatt transformé en squatt. Mon portable vibre, et je le laisse faire pour lever la tête et regarder passer un cargo aérien. Il survole Atlantic cinq mètres au-dessus de la circulation, et il s’avance ainsi dans les sillons des immeubles, bouchant la vue des cieux noirs, et sa lenteur hiératique impose à ses habitants ses deux énormes écrans de télévision posés dos-à-dos et sur lesquels le visage scintillant de la femme parfaite apparaît dans sa pleine démesure. Son sourire quasi-divin brille sur les immeubles-murs, et sa voix synchrone descend sur nous, chaude et distrayante, et elle résonne contre les immeubles-murs comme celle d’une prêtresse immortelle. Juchée sur son char pachydermique, elle décline pour nous le bonheur humain à tous les temps, et le bonheur humain réside dans l’énergie nucléaire, et les champs de céréales mutantes, et l’accès au réseau des réseaux, et les trajets en avion low cost, et les supermarchés de l’information, et les crèmes anti-âge, et les thérapies géniques, et les crédits à la consommation, et les gadjets affectifs, et les parcs de loisirs géants, et les agences de voyages low cost, et la retraite en Floride, et les plats cuisinés, et les sodas anxyolitiques, et les vêtements en cellophane low cost, et les chaussures en polyester low cost, et les maisons préfabriquées low cost.
— Plaudite ! Plaudite ! fais-je à travers mon masque antipollution et en saluant de la main la femme-ville. (Mais elle ne fait pas attention.)
Puis je me détourne d’elle pour répondre à l’appel :
« C’est toi ? fait la voix grésillante de Dixie. (Je l’entends mal, les intempéries dispersent sa voix comme des gouttes d’eau.) T’en as mis du temps pour répondre !
— Ça y est, tu m’as au téléphone maintenant, alors parle.
« T’as cinquante pères, Eugene. Les hôpitaux n’ont rien donné. Restent les porcheries privées et toutes les salopes de gonzesses qui font accoucher… comment ça s’appelle déjà ?
— Des sage-femmes.
« Ouais ; il y en a bien dix milles rien qu’à Alhambra.
— Le médecin généraliste des Punditz s’appelle Celeste Anand. T’aurais dû commencer par là. Dans le cas où (ŸÁΩ#$?) fréquentait un autre médecin, procure-toi son bilan de santé au Central, et prends connaissance de celui qu’elle consultait pour les examens prénatals. C’était pas compliqué.
« Ouais ; fais-le toi-même.
— Non ; c’est : tu t’en occupes et tu ne me casses pas les pieds avec ça.
Les eaux grises dévalent le caniveau à toute vitesse, et des flaques grossissent aux endroits où la chaussée s’est affaissée en formant maintenant des lacs. La gosse arrive en courant se réfugier auprès de moi, et elle rit absurdement comme ses cheveux sont trempés par la pluie.
« C’était pas la journaliste, là ? me demande Dixie au téléphone. (Elle reste sans réponse.) Tu fais joujou avec le feu.
— C’est bien ça, ma poule.
« Ne m’appelle pas “ma poule” !
— Continue comme ça, tu feras carrière dans la police.
« D’accord, bougonne-t-elle sur un passage de rapport de sa Ford Typhoon. C’est la migraine ? Alors je t’emmerde, Eugene, parce que j’en ai rien à foutre ! Va te faire enculer !
— Qu’est-ce que tu fais après ?
« No entendio !
— J’ai demandé : qu’est-ce que tu fais après ?
— Je suis censée rendre visite à l’entreprise qui employait George Punditz : Eternal.
(Développement, fabrication et commercialisation de cellules-souches embryonnaires.)
Un éclair déchire les ténèbres.
— Autre chose ?
« No.
— Préviens-moi si t’as du nouveau. Krueger et di Vaio vont me mettre des bâtons dans les roues. Mais ne m’appelle plus sur mon cellulaire, ils risquent de se méfier, et ta couverture tomberait comme une culotte avant l’amour. (À chaque fois qu’ils nous voient ensemble, elle me déverse des bennes d’injures en mexicain, en américain et dans une demi-douzaine d’autres langues, à s’y méprendre. En outre, Krueger l’a empêchée une fois déjà de me mettre une balle entre les deux yeux, ce qui fait que depuis ce jour-là, ils croient tous que ce lourdaud m’a sauvé la peau.) Je te donnerai un nouveau numéro. Retrouve-moi au Starbuck sur Atlantic si c’est urgent.
« C’est qui, la journaliste ?
— Je serai dans le Starbuck.
Je bondis hors de mon abris, et la gosse essaie de me suivre en tricotant sur ses bottines, baissant la tête sous la pluie acide. Là-haut, les nuages venus en nombre de l’océan plombent L.A. sous une chape charbonneuse, on jurerait qu’ils ont décidé de nous ensevelir sous des tonnes d’eau. (Il n’est pas normal ce temps.)
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