Le roman continue. Les chapitres 10 à 12 se lisent en vingt minutes, où l’on voit Eugene et Kim Temple rouler l'un pour l'autre.
Plus tard, la gosse a retrouvé le sourire. On a tchatché tous les deux. Je lui ai exposé l’enlèvement de la fille au pair, ce que di Vaio avait oublié de mentionner par prudence dans sa petite causerie aux journalistes, ainsi que le sextuple meurtre et la découverte du nourrisson dans le congélateur, en échange de quoi elle m’a assuré du soutien total de la Rank 40 pour retrouver (ŸÁΩ#$?). On a évoqué aussi ma carrière, et une entrevue avec DIVINE Lightson, la perle de la télévision. Nous avons conclu un deal :
— Je veux commander la section, ai-je dit.
— Je veux ce snuff, a-t-elle dit.
Elle juge les autres à son aune, et l’ambition est un truc qu’elle comprend mieux que tout, et donc elle n’aurait certainement pas cru me cerner si je lui avais parlé autrement de mes motivations, et elle se serait méfiée.
— O.k.
Je triture ma dentition à l’aide d’un cure-dent, tout en observant l’écran de mon cellulaire :
tu avais encore raison
hijo de puta
Je tape :
spiritus promptus est, caro autem infirma
— Tu auras le soutien de la Rank 40 et même celui de DIVINE Lightson pour cette affaire. DIVINE Lightson ralliée à ta cause. Lieutenant Eugene Hang, m’affirme-t-elle en voyant d’ici le tableau à travers ses doigts pliés en forme de carré. Car cette affaire, c’est ton affaire, euh… si j’ai bien compris, tout doit passer par toi ? C’est d’accord, évidemment, mais en échange, tu nous donnes tout ce que tu as : informations, images, suspects, et tu nous laisses tirer les conclusions nous-mêmes, on est d’accord ?
??????
— On est d’accord ?
Et les Nerjee ?
— Ou-ouh ? insiste la gosse.
— Mh, fais-je.
Ah oui, pardon. Aucun des Nerjee n’a vu ou parlé à (ŸÁΩ#$?) depuis quarante-huit heures
d’après la mère pas de petit copain, pas d’ex
(C’est fiable; venant de Krueger)
Je jette un œil du côté de la vitrine, devant laquelle poireaute la limousine de la gosse, puis je balaie la salle du Starbuck du regard, pour tomber sur une ado aux lèvres déformées par un bec de lièvre et qui me fixe avec insistance.
— Je prends ça pour un oui, dit-elle tout en lâchant une nouvelle cigarette dans son verre.
— O.k.
— Tu peux m’appeler Kimmie, maintenant qu’on est en affaires toi et moi.
— Contente-toi de me présenter ta copine… comment s’appelle-t-elle déjà ?
— Idiot, sourit-elle.
— Si DIVINE Lightson est d’accord, alors tu sauras tout de cette histoire jusqu’au moindre détail.
— Elle est déjà d’accord. (Je hausse un sourcil.) C’est elle qui propose le deal. (Elle tapote sa boîte crânienne et tous les petits papiers qu’elle renferme.) Et elle est impatiente de te rencontrer.
Je savais qu’elle n’était pas venue à moi juste parce que j’étais garé dans West Main Street. DIVINE Lightson a appris que je me collettais l’affaire, et elle l’a aussitôt envoyée à ma voiture pour me parler.
La gosse signe la note et la rejette sur le plateau-repas comme un papier gras.
— On prend ta caisse, dis-je.
Puis je saisis mon casque, mes clefs et la clé d’enregistrement vidéo, et bourre les clients qui obstruent le passage, tenant leur plateau-repas devant eux, et attendant que des places se libèrent. Arrivé à hauteur de bec de lièvre, je croise son regard rivé au mien. Je ralentis une fraction de seconde, et mon casque décrit un arc de cercle. Enfin, je pousse les portes en verre Securit du Starbuck, et sors dans un brouhaha indescriptible de vociférations.
Il y a quinze degrés de plus dehors. L’air de la ville pue les détritus, les gaz d’échappement, et d’autres odeurs encore qu’a soulevé l’averse acide, maintenant terminée, de ce matin. Nous remettons nos masques antipollution pour braver l’air. À ma montre, le pH est à moins de 5,5. Quarante étages noirs comme l’enfer nous contemplent. Les boulevards purgent les flots de véhicules dans des crissements de pneus mouillés. Des millions de gens s’activent au fond de ces cañyons, anonymes sous la lumière électrique des réverbères. On replonge dans la fourmilière des anges, on disparaît dedans. J’essaie de dire quelque chose, mais le carnage automobile sur les rails en acier de la voie expresse, vingt mètres plus haut, pulvérise le moindre mot à peine sorti de ma bouche. (J’ai une brève pensée pour mes bouchons d’oreille restés sous le lit d’un appartement désert du Centre.)
Je vais à ma voiture en composant le numéro de Dixie pour la prévenir que je change de téléphone mobile et pour lui enjoindre de me relayer les rapports en provenance de l’Hôtel Central. Puis je me connecte au site du Bureau des Personnes Disparues, je programme le téléchargement de tous les dossiers de ces vingt dernières années et, pour finir, je jette badge électronique, bipeur et téléphone mobile encore allumé sur le siège côté passager. (Ainsi, il devrait pouvoir envoyer un signal pendant plusieurs heures avant que la batterie longue ne soit lessivée.) Puis je sors du vide-poche le portable de Ryker dont je désentortille le fil de cuivre qui le prémunissait contre les ondes radio. D’ici que ceux qui ont les yeux fixés sur la puce de mon portable comprennent que je ne suis plus dans ma Lexus et ne se mettent à me chercher sur la base d’un autre signal-judas, j’aurai de nouveau changé de visage.
La gosse m’attend dans la limousine, une Chrysler Laogai HQE rouge métallisé d’environ vingt-deux pieds de long, dernier modèle, télé à holovision embarquée, caisse insonorisée, finitions ivoire et bois, et habitacle aussi spacieux qu’un salon. Elle croise les jambes, très à l’aise, mais c’est l’autre type que je reluque en m’asseyant à mon tour. Des cheveux longs et blonds dépassent de sa casquette des Angels of Anaheim, et d’emblée, je trouve que ce serait une bonne idée de les teindre dans une autre couleur, rouge par exemple. Il se tient les jambes écartées, les mains libres posées sur l’aine, et regarde nonchalamment la circulation sur Atlantic tout en mâchant un chewing gum gros comme une balle de golf, que de temps en temps il se cale contre les dents, ce qui assortit sa joue d’une bosse proéminente. Quand je l’entends mâcher en salivant, l’envie me prend de la lui arracher.
— Eugene Hang ; Rosario ; Gary, la gosse nous présente. Rosario est mon cameraman.
— ‘lut, fait-il sans me regarder, en touchant sa casquette.
— Salut blanc-bec, je lui retourne.
Il ne bronche pas.
— Durango Street, ordonne-t-elle ensuite à Gary, le chauffeur chinois, lequel acquiesce en me zyeutant dans le rétroviseur central. Ce n’est pas exactement ma limousine, m’explique-t-elle en se tournant vers moi ; DIVINE m’a prêté la sienne.
L’écran du portable s’anime d’un :
reçu 5/5
Puis elle appuie sur un bouton qui lève une cloison de verre sans tain entre le chauffeur et nous, ce qui fait que nous le voyons conduire sans que ce soit réciproque. Il passe le bras dehors et signale aux voitures de s’arrêter, tandis qu’il s’engage dans la circulation d’Atlantic.
— Roses Hill ? je m’enquiers.
— Et oui, répond-elle en ôtant ses bottines mouillées. C’est chez DIVINE.
Soudain le tee-shirt du cameraman se met à bouger tout seul, et l’instant d’après, deux gros rats en surgissent, auxquels la gosse tend les bras pour leur faire passerelle vers ses épaules. S’ensuit le spectacle amoureux d’une greluche de la télé, cajôlant et caressant ses créatures, et leur parlant affectueusement en coréen. D’après ce que j’ai compris à l’aide de mon vocodeur, l’un s’appelle Samch’ok, l’autre Yongdok.
— Je peux appeler mon chauffeur pour qu’il nous suive dans ma voiture ? je demande.
J’appelle Mae pour qu’elle rentre à l’Hôtel Central. La gosse, elle, se détend le dos en gémissant, et le bouton de nacre est à deux doigts de me sauter dans l’œil. Aux pointes des seins qui tendent le tissu du chemisier, je devine qu’elle ne porte pas de soutien-gorge aujourd’hui. Personne ne dit rien. Des klaxons retentissent à l’extérieur, une sirène de police remplit l’espace entre les façades, et la pluie se remet à tomber, qui tambourine sur le toit de la limousine. La vermine apprivoisée, dont la gosse flatte distraitement le menton, concentrée qu’elle est sur l’intimité de ses involutions cérébro-spinales, me dévisage fixement de ses petits yeux mauvais et dans des tremblements que ne parvient pas à calmer la main humaine. Ce sont des vrais, auxquels je retourne un mien regard contre eux.
Le silence s’éternise, mais il n’y a qu’une journaliste pour que cela finisse par gêner.
— Et sinon, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? à part flic bien entendu. Tu as une petite amie ?
Je la regarde.
— O.k., j’ai compris. Soif ? suggère-t-elle en ouvrant le minibar. J’ai du champagne.
— Je ne bois pas de ce jus d’orange-là.
— J’ai du jus d’orange.
— J’ai eu ma dose. Il y a du lait là-dedans ?
Elle secoue la tête.
— Canada dry ?
— Là on est d’accord.
— Donne-moi un Canada dry, alors.
Ce qu’elle fait. J’attrape la petite bouteille, referme mes dents sur le goulot et, d’une pression, la décapsule net. Elle ouvre des yeux, et sert deux flûtes de Taittinger pour elle-même et pour son acolyte, un sourire admiratif frappé au coin des lèvres.
— Allô ? je grogne en réglant la mollette du cellulaire de Ryker sur la fréquence de mon oreillette. Allô ?
Puis c’est au tour de la gosse de répondre à un appel, de sorte qu’une double conversation s’engage à l’intérieur de la limousine.
« Bonjour, mon frère, fait une voix mielleuse dans le creux de mon oreille, pendant que la gosse blague à propos du temps. Je m’appelle Michael Lee ; connais-tu Seigneur-Jésus ? (Je renifle, abouche la bouteille de Canada dry, et m’envoie quinze centilitres de ce breuvage cul sec.) Sais-tu qu’il t’aime et qu’il veut te sauver de la mort éternelle ? (M’envoyer en l’air avec lui, j’entends dire la gosse.) Nous vivons dans le mal, et le mal nous fait souffrir tous les jours. Nous avons besoin de lui, qu’il fasse que notre douleur ne soit pas vaine, mais qu’elle nous rende meilleur par le miracle de la sublimation. Le mal sert le bien, la douleur n’est pas vaine. Seigneur-Jésus peut te sauver. Aimerais-tu en savoir plus ?
— J’en sais déjà trop, dis-je en raccrochant.
— Tu ne crois pas non plus à ces superstitions ? me demande la journaliste en clignant de l’œil.
Je la regarde une seconde, puis je me ravise, et rappelle l’apôtre.
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