le besoin de manger, même l’écrivain y a droit, il fallait donc que j’obtienne de l’argent puisque je n’ai pas encore trouvé le moyen de m’en passer, mais tu sais cela toi aussi, de plus en plus de facettes du diamant taillé de notre civilisation sont définies par le marché, à commencer par les hommes (c’est cyclique, c’est inévitable, à chaque fois que l’on connaît une période de stabilité économique le but de la vie est d’immobiliser d’épargner de capitaliser selon les lois d’un marché dont tu connais les vertus éthiques)
je me suis dit, on est en France, on gère bien les vétérans de guerre, les malades du cancer, les retraités, les mères divorcées, les intermittents du spectacle, les handicapés, alors pourquoi pas un phénomène comme moi, l’écrivain non-publié ? en France on aime la chanson française, on lit, on regarde des séries télévisées, alors je me suis dit, si on apprécie les artistes en France, on va m’aider
de Harry Mann au Président du Conseil Général, dans le cadre d’un contrat d’insertion professionnelle :
Actuellement sans activité rémunérée, je passe l’essentiel de mon temps à l’écriture de romans et de nouvelles. Jusqu’à présent mes écrits n’ont pas été acceptés par les différents éditeurs que j’ai contactés, cependant mon travail me satisfaisant, je crois possible de trouver mes lecteurs dans un avenir proche, auquel cas mon travail actuel deviendrait un travail futur rémunéré.
Harry Mann
réponse du Président du Conseil Général à Harry Mann (courrier recommandé avec accusé de réception) :
OBJET : Mise en demeure avant suspension
Monsieur,
Vous êtes bénéficiaire du RMI.
Vous indiquez dans votre contrat être sans activité rémunérée et vous consacrer à l’écriture de romans et nouvelles.
Nous vous rappelons que le RMI est le dernier filet de protection sociale et qu’il est une étape transitoire permettant, grâce aux actions menées par le bénéficiaire, l’accès rapide à une autonomie financière.
Le projet présenté ne semble pas avoir de lisibilité économique à court terme.
Nous vous demandons donc d’engager des recherches actives d’emploi et de les justifier.
En l’absence de démarche, et sans réponse de votre part, une proposition de suspension de votre allocation RMI sera soumise à l’avis de la Commission Locale d’Insertion avant d’être examinée par le Président du Conseil Général.
Vous avez la possibilité de faire connaître vos observations et vous pouvez vous faire accompagner, le cas échéant, de la personne de votre choix.
Je vous priz d’agréer, Monsieur, l’expression de ma considération distinguée.
Pour le Président du Conseil Général
Et par délégation, etc.
l’expression de Sa considération distinguée me laisse inquiet, me considère-t-il comme une cible distinguée ? je lui parle d’art et Il me parle de lisibilité économique à court terme, j’ai les pieds qui décolle du sol et Il me tient les chevilles pour ne pas que je m’envole, qu’est-ce qu’Il cherche à faire ? m’obliger à chercher un travail, n’importe lequel ? en menaçant ainsi de me couper les vivres ? est-ce là ce qu’on appelle la réalité ? ou plutôt devrais-je dire, est-ce là ce qu’on a décidé qu’était la réalité en France ? nos vies se résument-elles à trouver très vite une place sur le marché, en fait dès le CP où on apprend à lire à écrire à compter avec des chiffres qui ne sont pas encore des euros, ce qui ne saurait tarder ?
faute d’imagination on aime la réalité dans ce pays, mais moi je rêve d’être écrivain, oui, et j’aime en rêver, et j’aime encore mieux rêver dans ce pays gouverné par la réalité de l’argent, et je me sens comme un enfant en face de ces adultes qui me soupçonnent de vouloir rêver à un autre moment que le soir et ailleurs que devant ma télé, et pour que je comprenne que j’ai fait à un autre endroit que là où on m’avait dit de faire, l’un d’eux, un président, m’a donné une bonne fessée, ses termes sont violents
Alors bien-sûr je continuerai de rêver, leur réalité c’est tellement chiant.
Bien-sûr écrire ne me rapporte pas d’argent, mais, c’est mon métier.
ceci étant réglé je n’ai pas pour autant répondu à la question de savoir comment j’allais désormais payer mon déjeuner
Commentaires