partie fine

roman






par HARRY MANN











ZOMBI s.m. (zon-bi). Sorte d’épouvantail dont les créoles d’Amérique menacent les petits enfants.

Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle,
tome XVI, 1876.








CHAPITRE UN





Le jour où j’ai su que j’étais dingue, j’ai commencé par mettre ma Fiat Panda les quatre pattes en l’air. Je la regarde maintenant d’un œil chagrin, on dirait une tortue retournée sur le dos. Je pourrais redescendre dans la vallée, qui n’est pas loin, mais cela voudrait dire retourner en terrain ennemi. Après s’en être tirés par miracle, il n’en est pas question !  J’abandonne donc les clefs sur le contact, tire sur le col de ma veste noire, enfourne ma boîte de cigarettes dans une de mes poches profondes comme la gorge d’Aria Giovanni, puis sors de la voiture, dans des grincements affreux de carcasse en fer et les crissements des vitres éparpillées en miettes sur le sol. Enfin je redresse dans l’air monticole mon mètre soixante-dix, ce qui est la taille d‘un Bruce Lee, d’un Kurt Cobain ou d’un Tom Cruise, mais un centimètre de mieux qu’un Napoléon. Une couette blanche bouche l’espace interstellaire, le vent fouette mes cheveux et j’attrape la chair de poule. Je ne vois que des pentes violettes et brunâtres à l’infini, rien d’humain en vue, pas même un sillage pare-feu planté de pylônes pleins d’air, juste cette route qui se déhanche vers le ciel. Y a-t-il encore quelqu’un avec nous sur terre ? Je fais le tour de la Panda pour ouvrir à ma fiancée, déboucle sa ceinture, et l’aide à sortir. Elle porte sur elle un corsage blanc à dos nu, des jeans Lee Cooper et une paire de baskets malgré le mois de novembre glacial. Toutefois il ne parait pas que cette légèreté la gêne.
Nous marchons une bonne heure. Puis les nuages connaissent une déteinte, preuve que l’après-midi tire à sa fin. Alors je pense à Dieu, me faisant la réflexion que personne, personne ne s’imagine jamais vivre la fin. Or ce samedi soir dans les Apuanes, Loana et moi formons certes un couple tout ce qu’il y a de plus mignon, mais actuellement pincé entre les mandibules d’une guerre bizarre, encerclé par des forêts à n’en plus finir, et par des frondaisons plus sombres encore. Tout autour de nous se hérissent les crêtes crénelées du piège dont, seul, le ruban de la route maintient l’espoir d’en sortir ; et si j’ai mentionné Dieu au passage, c’est parce que nous fuyons le Diable qui est descendu sur terre, plein de fureur, sachant qu’il a peu de temps.
Encore une demi-heure de passée, Loana traine un peu plus la patte. La bise mène des raids au ras des cimes, elle orchestre les branchages en les ballottant, elle s’engouffre entre les troncs qui gémissent comme des bouteilles vides. La route monte sans arrêt, tandis que les ombres s’allongent. L’obscurantisme qui gagne du terrain me fait rechercher des yeux un abris, un bunker, mais je ne trouve rien. Le ciel est bientôt d’encre, l’éclipse d’étoiles totale. Elle n’est pas normale cette nuit  : elle est totalitaire. Je tiens la main de Loana, et aucune sorte de conseil ne me convaincrait de la lâcher, pour la raison que j’ai été emmené en esprit dans la nuit de l’Histoire, et y ai été tenté par les solutions de facilité qu’insinue le Diable à nos yeux. À toutes ses tentations, j’ai dis oui. J’ai peut-être bien tout perdu, peut-être, mais pas sa main.
Je chante à haute voix  :
— Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas. Si le loup y était, il nous mangerait. Mais comme il y est pas, il nous mangera pas.
Peu après, j’en suis certain, ils sont à nos trousses. Je peux presque sentir leur haleine faisandée souffler sur ma nuque. Qu’est-ce que je raconte, moi ?  ils ne sentent pas comme ça ! Et puis, comme nous atteignons un nouveau virage à gauche, je vois cette lueur, là-bas, qui brille. En nous avançant, la tache devient fenêtre, puis baie vitrée, pareille qu’un sapin de Noël. Je pousse Loana devant moi afin qu’elle escalade la butte en terre, puis qu’elle franchisse une haie d’épines. En traversant le buisson glacé, je sens que sa peau cède à des diamants. Un chien de garde se met à aboyer quand nous posons le pied sur sa pelouse glacée. Je ne m’en occupe pas, je pense seulement à la maison. Je tire sans pitié sur Loana, encore quelques mètres avant la sécurité. La piscine, il faut la contourner. Voilà, le cerbère déboule sur nous ; mais qu’il nous morde !  cela ne nous transformera pas en dogue ! L’animal de cent kilos lancé à grandes foulées d’un stade ralentit toutefois, halene une odeur, celle de ce qui vient après nous. Décontenancé, il hésite, le muffle à l’air, pendant que nous en profitons pour franchir sa propriété. Enfin, il se replie la queue entre les jambes et en poussant des couinements.
La demeure a deux étages. Obscures, il y a cinq fenêtres au premier. Des lustres électriques illuminent la grande baie vitrée à armatures en fer au rez-de-chaussée. Je vais tout contre, toque à la vitre, mais rien ne s’ouvre, personne ne répond.
— Ohé ! je m’époumone.
Nous longeons la maison, vite, car du côté du jardin, ils assaillent déjà la motte de terre et le fourré d’épineuses. Nous tournons à l’angle. Un peu plus loin, ma main touche du bois  : la porte est là, dont je tourne aussitôt le bouton. Elle est fermée à double tour, alors cette fois je me jette dessus en hurlant, sous les yeux de ma Loana, bleus et sans tain.
Des pas me font me retourner d’un bloc  : ils sont juste de l’autre côté de l’angle, en ombres chinoises sur la pelouse. Je donne les derniers coups de pieds contre la satanée porte de Fort Alamo. De la glace coule dans mes yeux turbides. Le moment est venu… ils tournent le coin !
Pendant une fraction de seconde, je vais pour m’enfoncer dans l’obscurité en beuglant Auf Wiedersehen, cochons d’enculés ! lorsque dans mon dos j’entends le verrou claquer. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’ouvre la porte à la volée, m’engouffre à l’intérieur avec Loana, et la referme au nez et à la barbe de deux figures de cauchemar qui tendaient déjà les bras pour nous atteindre ! Il y a une barre à l’intérieur, je la mets ; une chaînette, je l’accroche ; et le fameux verrou, je le tourne sur lui-même. Puis je reprends mon souffle, pendant que dehors les autres s’échinent à taper des poings contre la porte. Je n’ai pas à m’en faire de ce côté-là, elle est en bois de chêne.
Sauvés !  Bonne année pour les gnomes ! Blanche Neige est de retour à la maison ! me dis-je en me retournant pour embrasser notre sauveur. Seulement, devant moi, il n’y a plus personne, le hall est désert.






CHAPITRE DEUX





Regardez-moi, j’ai les nerfs en pelote, je me suis pissé dessus et mes cheveux sont trempés. Pourtant, si je peux encore en rire, c’est que je suis en vie ; si ce n’est pas le principal, alors qu’est-ce que c’est. Vous connaissez la musique, il y a autant de chaises que de survivants, moins une. Quand l’orchestre s’arrête de jouer, chanceux celui qui a trouvé la sienne, car il peut souffler une minute. Nous avons trouvé la nôtre, de chaise, ma Loana et moi, une chaise pour deux ; pas tout à fait à l’aise, Blaise, mais on ne gagne pas à tous les coups. C’est le destin, quoi.
Où est l’ange local qui nous a sauvés ?
— Il y a quelqu’un ?  je tente.
Pas de réponse.
— Ouhou !
Je traverse le hall, qui est grand comme un court de tennis, vers cette arcade en stuc d’où point la lumière. Après Loana, j’entre dans le salon-solarium que j’ai aperçu tout à l’heure, en plein feu de ses lustres. Loana se protège les yeux.
— Hé !
C’est peine perdue, là non plus il n’y a pas âme qui vive. Je ne comprends pas d’où vient alors que je me sens observé ?  Les poils de ma nuque se hérissent, étant donné que je me doute que Dieu nous surveille avec insistance. La baie vitrée elle-même est déserte, car pour le moment ils sont tous rassemblés à la porte à cause de la nourriture qui est passée par là. Bien entendu, ils viendront nous voir tout à l’heure.
— Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas…
J’arrête de chanter. Je n’avais jamais vu une baie vitrée de cette taille, ni posé le pied dans un luxe pareil. Mobilier, toiles célèbres, hi-fi, télé, bar à cocktails, tout ici fait baver d’envie. Le salon-solarium exhibe à nos yeux de chômeur-infirmière intérimaire la vie grand train menée par des gens comme vous et moi qui ont su remplacer avec succès la règle des vases communicants, laquelle veut qu’on partage ce qu’on a en trop avec nos frères moins favorisés, par la loi des vases clos qui instaure que ce sont les mêmes gens qui se gavent, se gavent, se gavent sans s’arrêter, quittes à devenir infâmes et gros. Fraternité, mon cul  : quand je vois ça, j’ai les crocs qui poussent comme tout le monde, et je me convaincs très facilement que l’homme est né pour être riche.
J’ai décidément envie de rencontrer le propriétaire de ces richesses, je retourne donc dans le hall y poursuivre mes recherches.
— Y a quelqu’un ici ?  je lance par chacun des deux escaliers qui ouvrent sur les autres étages de la villa ; y a quelqu’un ici ? Hé !
Comme j’attends vainement des réponses à mes questions, et puis que je rentre bredouille au salon-solarium, soudain, une sorte de battement de membre se fait à l’extrémité de mon champ de vision. Je tourne la tête, et à l’instant, vois un mec qui gesticule à mon intention. Juste avant, il n’y avait rien, et puis d’un coup de baguette sur le chapeau, voici un homme en train de me faire comprendre son horrible situation, vu qu’il se trouve de l’autre côté du double-vitrage, autant dire dehors. C’est un nain, gras du bide, et blanc comme un linge. On dirait Bisou. Il a une tête épouvantée et, ma parole, sa moustache n’est pas sans me rappeler un certain roi d’Italie, sorti des vases du temps, la bonhomie en moins, et un quintal à rajouter un peu partout sur lui. Et si c’était un descendant ? D’un monde pareil, je suis prêt à tout croire.
Je cours à la porte d’entrée dans l’idée de secourir le malheureux, par devoir, par miséricorde. Hé, une minute !  Si j’ouvre, qui entrera ? Avant de faire une bêtise, je tends l’oreille contre la porte. Voilà, les coups de poings cessent, remplacés d’abord par des appels au secours, un aboiement hystérique, puis par un cri d’anxiété, qui s’éloigne en courant. Étrange. Je retourne au salon-solarium, à temps pour témoigner de la course du nain et du même chien que tout à l’heure (en fait, c’est une chienne) devant dix d’entre eux qui les poursuivent. Je reviens donc à la porte. Pourvu que le nain arrive avant eux, me dis-je en me tenant prêt à ouvrir. Il n’y a pas de judas, mais si c’est pour revoir son regard d’animal traqué, ce n’est pas la peine. J’en ai la chair de poule rien que d’y penser. Tout à coup, un coup de tatane explose dans mon oreille, me faisant reculer précipitamment, mal au tympan, tandis que quelqu’un dehors passe la porte à tabac. Sorti sans ses clefs ? Gabi, me dis-je, le moment est venu de ne pas merder.
— Chi va là ?  je crie en commençant par enlever la chaînette.
— Ouvrez !  il répond dans un italien soigné et suraigu. Par Madonna ! Ouvrez vite, signor !
La barre y passe. Mes nerfs me supplicient, qui s’extraient de ma peau par tous les pores, comme des poils. La suite me laissera un souvenir un peu confus.
— Qui va là, j’ai dit !
— Ils arrivent, signor !  Je vous en prie !
Il mugit comme une énorme vache qui met bas ; mais je crois que j’hurle encore plus fort quand je le somme  :
— Votre nom, signor !
Lui  :
— Je suis Vittorio Emmanuele !  Par pitié !
Je réfléchis à la vitesse de la lumière.
— Victor-Emmanuel ?  Le roi d’Italie ?
L’autre ne répond rien pendant qu’une seconde passe bêtement à la trappe, et soudain il crie  :
— Mais non !  Je suis Vittorio Emmanuele Vanèsio !  Le banquier Vanèsio !
— Ah !
—  !  il fait d’une voix qui frise la démence. Mais qu’attendez-vous ?
Un ange passe. Je pourrais l’enculer ? Je jure qu’à ce moment j’ignore quelle conduite tenir. On dirait que ce soir il y a un collabo du capitalisme de l’autre côté de la porte, autrement dit un salaud de riche. Je respire mal, ma main est moite, le mauvais coucheur qui vitupère contre moi depuis l’extérieur ne peut pas le croire, mais il va devoir se barrer puisque je ne vais rien faire pour l’aider. En pensée, je mets déjà le couvert pour le banquet qui va s’ensuivre de l’entendre décamper comme s’il intéressait le Diable en personne. Tant mieux s’il l’éloigne de la maison d’ailleurs. Mais qu’est-ce qui a pu mettre autant de sauvagerie dans mon cœur ? Est-ce que j’ai fini par croire que je valais mieux que lui et ses amis banquiers ? Ne me fais pas rire, et ouvre la porte plus vite que ça.
Je finis donc par tourner le verrou. Je ne suis pas une bête, bordel.
— Entrez, cochon de riche !  je braille en tirant sur sa manche.
Le nain de tout à l’heure jaillit à l’intérieur de la maison, dont je referme aussitôt la lourde. Toutefois, je sens que ça ne se passe pas aussi bien, quelque chose m’empêche de rabattre complètement la porte, tout un bras est entré et gêne la fermeture, et il y a un quelqu’un au bout qui tire en arrière le nain, lequel se remet à mugir tout ce qu’il sait. Je ne sais pas, peut-être que ça lui donne du courage. En tout cas, dehors, on demande une victime, et avec des doigts osseux comme ceux qui se sont saisis de ses vêtements, le monsieur risque d’avoir du mal à se dépatouiller tout seul. J’ai une idée, que je mets tout de suite en application, et me jette de tout mon poids sur la porte afin d’écrabouiller le bras. Vraiment, Gabi, crois-tu qu’il puisse en souffrir ?  Peu importe, ce n’est pas lui faire mal que je veux, mais entamer son bras, le trancher aussi bien, le réduire à l’état de purée, c’est cela que je veux.  Je n’y vais d’ailleurs pas au sentiment, et la chair cède bien, mais pas les ongles, lesquels ne se desserreront apparemment pas pour si peu. Une charge après l’autre, je me lance contre le battant de la porte, les autres poussent derrière, le mufle de la bête essaie de passer entre le panneau et le chambranle, son odeur nauséabonde se répand par l’entrebâillement  :  bouche, que veux-tu ? Le nain hurle sans désemparer, ne s’arrêtant que pour reprendre son souffle. Je remets le couvert, encore, et encore, du sang saumâtre gicle sur le chambranle et sur moi. J’arrive au radius, quand celui que j’ai aidé m’aide à son tour, puisque tout en poussant des hurlements, il se met à se désaper à toute vitesse. Quand il a fini, le bras mutilé tire sur sa chemise et l’emporte dehors, et lui, il retombe sur le cul. Quant à moi, je shoote dans les orteils qui dépassent, et referme la porte dès que c’est possible, en ahanant parce qu’ils sont nombreux à pousser de l’autre côté.






CHAPITRE TROIS





Lorsque l’orchestre s’arrête de jouer, nous nous retrouvons chacun sur notre chaise (symbolique, hein), lui ramassé contre le mur, choqué par ce qui vient de lui arriver, moi dos à la porte, debout sur mes jambes qui flageollent, cherchant de la place dans mes poumons. Nous laissons passer une escadre d’anges, histoire de reprendre notre souffle, puis le nain réagit le premier. Il me regarde, l’affolement remonte dans sa gorge, et sa voix déraille quand il crie  :
— Par Madonna !  Qui sont ces gens, là ?
— Des gens, je réponds.
Il agite ses mains pour faire passer son message  :
— Vous appelez ça des gens, vous ?
Il est torse nu, il a des seins, des oreilles et une moustache à la russe. Son pantalon taille cinquante sent la merde et il roule des yeux en tous sens comme si je venais de lui demander de l’oseille. Par contre, il a de la chance, il ne paraît pas avoir été mordu, il est même en train de se refaire une santé vu la façon énergique qu’il a de relever ses tonnes de gras. Ces gros-là plient, mais ne cassent pas. Du coup j’ai des états d’âme, j’aurais préféré sauver un python.
— Ils sont tous morts, tiens !  je lui aboie dessus.
Et de rage j’attrape le tableau d’art le plus proche, de l’art moderne, et l’envoie se promener à l’autre bout du hall. Puis je frappe un interrupteur du plat de la main (les halogènes s’éclairent), et comme ça ne me suffit pas, j’enchaîne avec un coup de tête dans la porte, ce qui parvient enfin à doucher ma rage. J’ai alors très, très soif.
— Écoutez, je gronde.
Il me fixe de ses grands yeux de bureaucrate apeuré après mon esclandre.
— Écoutez, je martèle pour bien me faire comprendre, en pointant le doigt sur lui.
Il se signe.
— Écoutez-moi bien, te dis-je…
Je ne sais pas vraiment quoi lui dire, alors je me détourne et fais trois pas en direction des cocktails irisés que m’ont promis les bouteilles du bar tout à l’heure.
— Espèce de sale type !  il pleurniche dans mon dos.
Je m’arrête.
— Regardez ce que vous avez fait à mon Giacomo Balla !
Je me retourne pour le voir me désigner d’un air désolé la peinture démantibulée là-bas, une sorte de clébard dynamique qui pédale sur du linoléum au rabais.
— Vous ne savez pas combien il vaut ! J’attends vos excuses !
Ils meuglent dehors comme des vaches affamées.
— Alors c’est chez vous, cette morgue, je constate en exhibant mes canines.
— , fait-il.
— Il a dit . Hé, vous la rameniez un peu moins quand l’épouvantail vous tenait par le colback, pas vrai ? Je vous préviens, en ce moment je suis irritable et de mauvaise humeur. Rien ne me ferait plus plaisir que de vous remettre dehors pour vous voir danser une gigue sur le gazon.
— Gniii !
J’avise la console à touches encastrée dans le mur.
— C’est une alarme, ça ?
Il acquiesce sans mot dire.
— Alors il faut la mettre en marche.
De lui avoir remémoré ses agresseurs, ça l’a calmé. Quand on a chié dans son ben à cause de la frayeur bleue qu’on s’est payée, on relativise l’art moderne et tout le reste.
— Je serais vous, je lui jette en partant, je vérifierais aussi que les issues de la maison sont bien toutes fermées.
Je ne pense désormais plus qu’à une chose, car la soif me taraude, il y a urgence. Je m’en vais à toute vitesse vers le bar du salon-solarium. J’ai ce rendez-vous avec un fût de gnôle.
— Mais qu’est-ce qu’ils veulent, ces gens ? l’autre m’implore de sa voix mi-yaourt, mi-jello.
Je ne réponds rien. À quoi servirait d’ailleurs qu’il sache que c’est pour le bouffer qu’ils toquent à sa porte.






CHAPITRE QUATRE





Salon-solarium, me revoilà. Ma parure, ma poupée en porcelaine, ma lazurite, est collée comme une mouche dorée au papier sirupeux d’une peinture du New York des années folles. Pas plus folles que d’autres d’ailleurs, bien moins folles que les miennes par exemple. Elle m’entend, tourne la tête vers moi, me suit des yeux, et de la voir là-bas qui se balance sur ses hanches, mon cœur se gonfle. Gabi ! Oh, Gabi ! Gabi l’obscur. Je regarde les choses en face  : plus rien n’est comme avant. Pareille à l’Histoire qui rattrape le tyran, cette révolution par le vide ne laissera que des ruines de notre civilisation. Comme dit le Baroche, qui s’y connait en Mozart, Lacrimosa dies illa, qua resurget ex favilla !
J’arrive au bar. J’attrape la main courante en cuivre, me hisse sur le tabouret, et m’accoude, à demi tourné vers le grand séjour, avec dans l’idée que je vais attendre que le barman revienne. Et puis je trouve cette idée à enfermer avec les autres dans une cellule capitonnée. Je redescends donc et me sers moi-même un verre de la première bouteille qui me vient sous la main, un truc transparent. Ensuite, avanti !  comme un nourrisson qui a sauté une tétée. Je ne trouve aucun goût au liquide, mais ça chauffe et ça émèche, le reste je m’en fiche. Je m’en sers un autre, et comme je n’ai pas l’habitude de m’arrêter en si bon chemin, un troisième passe par la trappe. Ainsi que je le prévoyais, me voici en train d’avancer doucement vers l’état du plus-rien-à-foutre.
— Pardon, fait une voix dans mon dos ;  je n’aurais pas dû vous traiter de sale type tout à l’heure. Vous n’êtes pas un sale type du tout puisque vous m’avez sauvé la vie. Vous êtes un type bien, signor.
À entendre sa voix pleine de componction, je sens un iceberg glisser le long de mon échine.
— Je vous ai dit que je m’appelais Vittorio, continue-t-il. Mais vous, vous ne m’avez pas dit votre nom, et comme votre visage m’est complètement inconnu, vous voyez ?
Il s’intercale dans mon champ de vision à moi. Il me sourit, en plus.
— Vous êtes français, d’après l’accent ?
Sans le perdre des yeux, puisant mes cigarettes de ma poche profonde comme le cul d’Aria Giovanni (pour ce que j’en sais), j’en choisis une, et la tasse soigneusement contre le comptoir. Puis je ratisse une pochette d’allumettes qui traînait là. L’instant d’après, la fumée gonfle mes poumons, et je referme le couvercle sur les douze cibiches qui me restent pour la soirée, et elle promet d’être longue, la soirée.
— Je m’appelle Gabriel, je dis en regardant ma fumée monter. Mais ne vous avisez pas de m’appeler Gabi.
— Enchanté, Gabriele, il me dit sur un ton affable, et en prononçant mon prénom à l’italienne. Vraiment, grazie, grazie mille pour tout à l’heure !  Vous m’avez vraiment sauvé la vie.
Il me tend une main ouverte. Je la vois et je me dis que si je sers la main d’un banquier, je charrie avec les principes, et les principes, c’est tout ce qui me reste.
— Sale type, il bafouille confusément. Je ne sais pas pourquoi vous me détestez. Espèce de sale type.
— Ça va ? je grogne en amorçant le geste d’une gifle.
Puis je prends sèchement une taffe.
— Le téléphone fonctionne ici ?
— No, la ligne marche plus, répond-t-il calmement. J’étais sorti chercher mon cellulaire dans la voiture, quand ces gens ont envahi ma propriété.
Je rapproche subitement mon visage du sien en lui serrant le poignet avec fièvre  :
— Vous avez bien dit “voiture” ?
—  !  Elle est dans le garage, la Lamborghini Murcielago. Vous voulez faire un tour avec ?
— Avec joie.
Après tout, il a quand même bon fond, ce banquier, me dis-je tout en recrachant de la fumée par les narines.
— Mais elle n’a que deux places, renaude-t-il.
— Les clefs ? je requiers en tendant la main.
— Mais avec les gens qui sont à l’extérieur, si vous sortez maintenant, vous n’arriverez pas jusqu’au garage !
Il a raison. Avec le nombre qu’ils sont là-dehors, je doute qu’on puisse en avoir le temps sans devoir les repousser à coups de marteau, ce qui est trop risqué au vu de la règle d’or  : une morsure et t’es fichu. En plus, je suis crevé, j’ai besoin de dormir.
— Vous l’avez récupéré, votre portable ? je demande.
— . Je vais prévenir les carabinieri pour qu’ils nous secourent.
Il produit un téléphone portable dans la paume de sa main, en regarde l’écran la lèvre pendante, et puis compose un numéro. Il porte ensuite l’appareil à son oreille et attend.
— Ça passe, ici ?  je m’étonne.
Il lève le pouce. Quelques secondes plus tard cependant, il doit se résigner. Il coupe le portable et regarde Loana, tout sourire perdu  :
— Le réseau a mis le répondeur.
Des millions de gens en train d’appeler des millions de gens, en pleine panique générale, j’imagine que les opérateurs sont débordés. Vittorio soupire, puis s’étire en jetant les bras d’un côté et de l’autre, puis s’interromp subitement et, d’un geste vivace, porte la main à son cou  :
— Ah, c’est pas de chance, l’individu m’a griffé. Je saigne un peu je crois. J’ai mal et, oh !
Il retire quelque chose de sa peau.
— Regardez ! Qu’est-ce que c’est, ça ?
— Un ongle, je dis.






CHAPITRE CINQ





— Par Madonna ! s’écrie-t-il en jetant la chose loin de lui.
Puis, sans prévenir, un bourdon se met à vrombir par embardées dans le living-room sur l’air de The Show must go on ! Nous nous regardons.
— On dirait que ça passe quand même, je dis.
Ce n’est pas son téléphone pourtant, il le nie lui-même en secouant la tête. Quant à moi, le jour où j’en posséderai un, les sénateurs auront de vraies dents. Je me tourne alors vers Loana, me resouvenant qu’après Dieu, c’est Queen qu’elle adore. Bon, c’est le sien. En deux secondes je l’ai rejointe, et la saisissant doucement par la taille pour ne pas l’effaroucher, je lui fais les poches de son jean.
— Salut, beauté, je lui dis comme elle me regarde faire.
Elle m’entend, ça, je le sais. J’ai une voix pareille à du sirop de chloral sur elle. Puis que je trouve le truc dans une de ses poches arrières, je l’extrais, lit le numéro entrant, appuie sur une touche, et me le fourre contre le tuyau de l’oreille, avant d’annoncer  :
— Ouais.
(— Gabe, c’est moi, une voix d’anglo-saxon dit à l’autre bout.)
— Je m’en doute.
(— J’suis à Paris, dans une cabine… no, dans un bar. Écoute, j’sais pas si j’peux parler longtemps.)
— S’il te manque des jetons…
(— Il n’s’agit pas de j’tons ! J’ai les j’tons ! J’suis dans l’pétrin, mon vieux !)
Il parle en mangeant les mots comme des frites, c’est donc coton pour l’interrompre, d’autant qu’il y a de l’écho sur les ondes.
(— Le Baron Samedi existe. J’les ai à mes trousses. D’you onderstond ? Ils m’pourchassent !)
— Mais qui “ils” ?
(— Les zombies !)
J’écrase ma cigarette et décide d’aller faire les cent pas dans le salon.
(— T’es t’jours là ?)
— Des zombies, je marmonne, j’en ai aussi, figure-toi.
(— Pas des blagues, Gabe, j’suis sérieux.)
— Tu veux que j’appelle la police ?
(— La police ??? Gabe ! La police est finie !)
— Je me disais bien.
(— Rends-moi service, mon vieux  : vas chez moi, j’ai tout mis sur Hyde.)
Son disque dur s’appelle Hyde.
(— Ces derniers jours j’y ai tout mis, tout c’qui s’est passé. J’ai écrit pendant trois jours et trois nuits. Écoute, va au bureau, sous l’coussin du fauteuil en skaï il y a une enveloppe avec deux clefs. La grosse, tu t’en fous. La p’tite est la bonne, c’est celle d’mon appartement. Vas-y et lis tout. Ensuite on décidera quoi faire… Oh !  whot can I do ?)
— Du calme, je dis. D’accord, j’irai lire ton truc. Mais où est-ce qu’on se retrouve après ?
(— Je n’sais pas, j’improviserai. Ici je n’dors jamais deux fois dans l’même lit. J’serai là-bas…)
— Au fait, je ne suis pas en France !
(— Le mot d’passe…)
— Je ne suis pas… je commence d’articuler avant qu’un soudain remue-ménage m’interromp fort discourtoisement.
De la vaisselle brisée, des meubles renversés, et la voix de mon pote qui s’approche et qui s’éloigne, comme si on cherchait à lui arracher le combiné des mains.
— Mark ?
(— Ils m’ont r’trouvé ! jappe-t-il. Le mot…)
Il y a un coup sec, j’aurais dit un coup de ronflant, mais ce doit être le téléphone qui a heurté le sol en tombant de ses mains. J’entends du tumulte, et enfin le biiip… biiip… biiip… de la ligne coupée. On a raccroché, mais ce n’est sûrement pas Mark qui a fait cela.
Je reste sans voix. Lors, le portable bourdonne derechef.
— Mark ? fais-je précipitamment.
(— Bonjour ! la voix enregistrée d’une femme que je n’ai pas l’honneur de connaître me répond. Star Wars épisode VII arrive. Envie de cadeaux, de sonneries et de faire le plein d’infos ? Composez…)
J’éteins le téléphone, écœuré.





CHAPITRE SIX





Vittorio a juché son mètre cinquante-cinq sur un tabouret de bar, de sorte que ses pieds balancent maintenant dans le vide.
— Il y a des zombies à Paris, je déclare mornement.
— Ce n’est pas grave…, commence-t-il, avant de s’interrompre net  : des… comment avez-vous dit ?
— Zombies.
Il se marre, jusqu’à ce qu’il remarque mes yeux fixes.
— Mais non, mais non, se rassure-t-il lui-même. Je les ai vus, ces gens sont vivants. Euh… ils sont vivants, n’est-ce pas ?
Je hausse les épaules en cherchant mes cigarettes.
— Bon, bon, reprend-il. En attendant, faîtes comme chez vous. Pourquoi vous n’enlevez pas votre manteau, vous n’avez pas l’intention de repartir tout de suite, n’est-ce pas ?  Restez, s’il vous plaît, vous et votre femme. Est-ce que c’est votre femme ?  Si elle est d’accord, bien entendu, vous dormirez ici cette nuit.
— Fermez-la, Vittorio, je maugrée. Je n’arrive pas à réfléchir.
D’abord il se tait.
— Sale type, je l’entends me susurrer ensuite.
Je fais s’embrasser une allumette et ma semelle rugueuse. Mark a mentionné le Baron Samedi. Tout ce que je sais à propos de lui, c’est que c’est un dieu haïtien, qu’il vit sous terre, et qu’il est le gardien des esprits et des cimetières. Pour croire à cette superstition, Mark est resté enfermé bien trop longtemps dans son bureau, car je sais que cette fois, il n’y a pas de génie du complot qui éclate de rire dans l’ombre, il n’y a que des zombies qui se répandent dans toutes les directions par amour pour nous.
Je remarque alors qu’on s’est arrêté de frapper à la porte. Vittorio est descendu du tabouret et se dirige maintenant droit sur Loana. Je fais un bond d’un mètre quand je réalise cela.
— Laissez-la tranquille, nom d’un chien !
Il se retourne, m’observe un instant, puis revient s’asseoir à côté de moi. À bien regarder ses yeux de bœuf aux longs cils, j’ai soudain l’affreuse révélation qu’il m’aime bien en dépit de mon affreux karma.
— Je vais fumer moi aussi, si ça ne vous dérange pas de m’en donner une, Gabriele ?  il requiert.
Quand je suis dans le plus-rien-à-foutre, peu m’importe d’être serviable.
— Grazie mille, me remercie-t-il en baissant la tête.
Il tire une latte, tout en se remettant à lécher ma copine de ses yeux au yaourt.
— Faites comme si elle n’était pas là, je gronde.
Il soupire  :
— Bon, je vais passer des vêtements propres, puis nous reparlerons de tout cela à tête reposée.
— Changez de slip aussi, je dis d’une voix unie. Vous vous êtes assis sur une marmotte, apparemment.
Il regarde le tabouret, me regarde, puis se détourne et s’en va vers le hall.
Il vient juste de partir quand un choc assourdi attire mon attention du côté de l’immense baie vitrée. Alors je les vois qui s’approchent un à un, les jambes raides, hésitants, comme des enfants timides. Et tous de s’arrêter de la même façon, en se cognant le front ou les genoux contre la paroi invisible. De toute évidence, la lumière les subjugue, car ils restent là, à la merci des halogènes, une faim brutale dans le ventre. Certains m’observent, d’autres non. En pompant sur ma fag, j’en dénombre bien quinze, alignés le long du double-vitrage, tel un stock d’articles pour nécrophiles. Certains sont moins abîmés que d’autres, je remarque. Je frissonne malgré ma pelisse, et pour me venger, j’adresse un bras d’honneur à tous ces morts-de-faim.
J’ignore combien de temps je passe ainsi à les contempler, l’esprit vide comme un cadavre.
— Ils ne sont pas affolants ? Vittorio me dit du bout de ses lèvres pulpeuses une fois de retour. Je ne sais pas comment vous faites pour rester calme.
— J’ai pris l’habitude.
— Vous n’avez pas peur ?
— Si, bien-sûr, mais j’ai encore plus peur du ridicule… qu’est-ce qui vous prend ?
Parce que, quand je remarque enfin le costume qu’il porte, je me demande s’il n’est pas fou dans sa tête !  Il porte des bottes de cavalier, un costume militaire d’apparat et tout l’attirail d’un maréchal d’Empire pur jus, avec galons, épaulettes, médailles polychromes, képi, pompons et, ah !  le sabre à poignée d’or qui lui bat le cul.
— La vache, je trouve à dire, avant de me renverser en arrière bouche grande ouverte.
En me voyant, Vittorio se met à rire lui aussi, et nous rions ainsi ensemble une bonne minute. Ça fait du bien de rire. Quand on a fini, Vittorio s’essuie la commissure des yeux et se sert un drink très simple  : vodka et quatre cubes de glace.
— Ça fait du bien de rire, me confie-t-il.
— C’est ce qu’on dit quand tout va mal, j’affirme tout en dégottant une seconde bouteille de Martini.
Je fais tourner le bouchon de métal plusieurs fois sur lui-même.
— Vous ne me demandez pas pourquoi j’ai l’honneur d’être déguisé ?
Je ne réponds rien, m’en foutant assez. J’observe avec intérêt le Martini remplir mon verre. Lui me regarde drôlement, je ne sais pas pourquoi. À l’autre bout du salon, mon laudanum s’émeut, et va jeter son dévolue sur une des méridiennes qui tiennent compagnie au meuble de la hi-fi. Elle n’a pas l’air du tout dans son assiette.
— Les morts marchent, je fais, moitié en rêvant. Moi, je dis que les morts sont plus heureux d’être déjà morts que les vivants d’être encore vivants. L’Ecclésiaste quatre deux.
— Qu’est-ce que vous dîtes ?
Je me mets à flipper soudain, et regarde Vittorio droit dans les yeux  :
— Vous avez mis l’alarme, hein ? Vous l’avez bien mise ? Parce que… ils vont essayer d’entrer toute la nuit !  Les connais… ils sont patients… ils ne lâchent jamais, au sens éternel du terme ! Ce qu’ils veulent, c’est nous bouffer… et ils nous boufferont dès que l’orchestre aura fini de jouer !
Vittorio est effrayé  :
— Quel orchestre ?
Il se raffermit ensuite et sourit de toutes ses dents  :
— Sì ! Bonne idée ! On va mettre de la musique ! Ne vous en faîtes pas, il ajoute avec des gestes. Dès qu’on a la ligne téléphonique, on appelle les carabinieri, ils arrivent dare-dare. Demain, tout cela est un mauvais souvenir.
Je ne l’entends pas de la même oreille  :
— Une chose est sûre, je lui dis en pinçant son costume d’opérette à l’épaule  :  les zombies finissent toujours par entrer.
Il se débarrasse de ma main comme d’un scorpion indiscret, et il prend un air dégoûté pour me tancer  :
— Ne dîtes pas des sottises !  Ces choses-là arrivent je ne sais pas où ! Chez les nègres, peut-être… à la rigueur. Mais pas chez nous.
— Qu’est-ce qui est une sottise ?  je grogne.
— Les zombies. Cela fait deux fois que vous les appelez ainsi. Veuillez les appeler autrement, s’il vous plaît.
J’ai un rictus, libre à lui d’y voir un sourire. Il m’observe en train d’allumer une autre blonde en penchant la tête de côté. J’ai repris, parce que perdu pour perdu, me suis-je fait la réfléxion, le cancer sera un moindre mal désormais. Nous ne vieillirons pas.
— Ils rentreront, j’affirme tout en secouant l’allumette.
Puis, plus calme  :
— Mais bon, sachant qu’ils mettront plus que la nuit pour entrer, il faut en profiter avant de se tailler d’ici la bite entre les jambes. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Bien dit ! Rocco serait entièrement d’accord avec vous.
Je fais le tour du bar et trouve un bocal à bretzels plein.
— Qui est Rocco ? je demande.
— Rocco ? Rocco est mon ancien amant, m’avoue-t-il sans ambages.
— Vous êtes pédé, Vittorio ?
— Pas pédé ; homo.
— C’est pareil !
— Ce n’est pas…
— Au fait, je le coupe, si vous étiez dans le garage quand je me suis pointé tout à l’heure, qui est-ce qui m’a ouvert ?
Je repense au bruit du verrou qui tourne quand le Paradis s’ouvre pour nous laisser entrer.
— C’est Drosera qui a fait cela, il me répond.
J’ouvre des yeux ronds.
— Drosera est ma bambina.
— Et depuis, je devine, elle se cache sous son lit, terrorisée par les bruits qu’ils font dehors, pas vrai ?
— Pas du tout ! Elle écrivait son journal intime quand je suis monté me changer, tout à l’heure.
Je tousse et écrase ma cigarette pendant qu’il picore un bretzel du bout des dents. Si je continue à fumer autant, je n’aurais bientôt plus besoin d’allumettes.
— On prend l’apéritif ?  se réjouit-il.
La vie a fait crédit à cet être-là. Plus pour longtemps, aussi vrai que c’est Dieu qui tient la caisse. Bon, croquant-croquant son bretzel bourré d’acides gras saturés, voilà que Vittorio s’intéresse de nouveau à ma copine.
— Dites, il faut que je vous pose une question.
— C’est pas le moment, je rétorque. Depuis une heure, j’essaie de réfléchir.
— Allez, décompressez maintenant. Eux, ils sont dehors, et nous, nous sommes dedans. On prend l’apéritif, c’est le signe que tout ne va pas si mal que ça, n’est-ce pas ?
— Elle est bien bonne, dis-je. C’est vrai, quoi, qu’est-ce que j’attends pour sauter de joie ?
Quand notre préoccupation numéro un est la survie minute par minute, qu’est-ce qu’on attend, en fait ? les américains ? le messie ? Flash Gordon ?
— Je voudrais juste savoir…
— C’est pas vrai !
Il jette un coup d’œil furtif à Loana.
— C’est à propos de votre ragazza, il me chuchote. Dites-moi, Gabriele, n’y voyez pas d’offense, mais pourquoi porte-t-elle une muselière ?





CHAPITRE SEPT





— Ce n’est pas une muselière, je le gronde. C’est un bâillon-boule.
— Est-ce que c’est vous qui le lui avez mis ?
J’enfourne quatre bretzels en même temps et les massacre à coups de dents sous ses yeux de merlan. Il fronce les sourcils.
— Laissez-la en paix, je grogne, c’est tout. Si vous la touchez, ou si vous lui parlez, je vous fous dehors.
— Pourquoi vous êtes méchant avec moi ?  en remet-il une couche. Nous sommes du même côté, vous et moi…
— Non !  je lui aboie dessus.
Et le fusille du regard. L’instant d’après, je saute à pieds joints par terre, et la partie vitrée du salon-solarium de s’exciter en me voyant arriver vers elle à grandes enjambées. Au passage, j’enfonce le bouton marche/arrêt de la télévision, une Grundig gargantuesque qui chuinte en s’éclairant. Une idée que j’ai eue. Les zombies l’ont dans le champ de vision et ne se gênent pas pour aussitôt la zieuter, ainsi que Loana, qui arrête de se balancer pour regarder elle aussi la blonde éruptive de la Rai Uno promener ses nibards devant son public. C’est un vrai plaisir que de les voir désormais baver et remuer des lèvres comme des nouveaux nés en suivant des yeux les ciseaux de ses jambes époustouflantes. Leurs paupières ne bougent plus d’un cil. La neige qui s’est mis à descendre du ciel noir les saupoudre de sucre glace, ce qui ne les incommode pas, car il semble que la télévision les ait hypnotisés en beauté.
— Qu’est-ce que vous leur avez fait ? me demande Vittorio depuis son bar.
— Je leur ai servi un bol de corn flakes.
— Scusi ?
— De la poudre aux yeux, si tu préfères.
— Hein ?
— Du soleil pour les caves. Ils adorent ça.
Satisfait de mon effet sur la gente morte, je vais chercher mon verre et la bouteille de Martini qui va avec, et retourne ensuite du côté des sofas.
— Je commence à avoir faim, Vittorio.  Il y a sûrement de quoi becqueter, ici ?
— Becqueter ?  il répète sans comprendre.
— Manger. Je ne veux pas crever le ventre vide, si je peux choisir.
— Ah ! sì !  mangiare !  Le traiteur va arriver bientôt, et alors nous aurons plein de choses à déguster, tout est prévu pour la fête.
Je tourne la tête vers lui.
— Quelle fête ?
— J’organise une soirée costumée ce soir, il m’explique.
— Qu’est-ce qu’on fête ?
— C’est l’anniversaire de Drosera aujourd’hui, alors j’ai invité du monde à venir à la maison.
— Un traiteur ?  Des gens invités ?  Mais redescendez sur terre, Vittorio ! Il ne viendra personne ce soir !
— Bien sûr !  Ils seront là à partir de vingt heure, s’ils ne sont pas retardés par la neige. Restez, vous serez des nôtres.
J’ai la lèvre pendante, et ne dis rien, parce qu’il a vraiment l’air d’y croire. Il faut qu’il est bon fond tout de même, Vittorio, pour vouloir m’inviter à l’anniversaire de sa fi-fille.





CHAPITRE HUIT





Il est vingt heure, mon horoscope me dit que c’est samedi, on se calme. Le bocal à bretzels coincé entre les cuisses et les zombies dans le dos, j’enfonce les touches de la télécommande, histoire de zapper entre le talk show d’une blonde à réaction, un télé-mélo, un match de Serie A et une chaîne de téléachat, à croire que personne n’est au courant. Ah, enfin, à la chaîne d’informations, on débite des informations sur la situation, toutes choses que je connais par cœur. Le seul scoop vient du président Sylvio  : il a fait donner l’armée ce matin. Hourra.
De temps en temps, je jette un œil sur Loana  : elle s’ennuie ferme, les yeux rivés sur le magma d’images qu’émet l’écran. Une chose est sûre  : elle comprend autant ce qui se passe que Sylvio et moi réunis.
« …pour échapper aux extraterrestres, d’abord Gianpetro Rosso a lancé son téléviseur par la fenêtre, puis il s’est jeté dans le vide, du treizième… » Les zombies sont des extraterrestres ? « …s’est offert un clone de son chat décédé deux ans auparavant pour cinquante mille dollars.  — Je ne vois absolument aucune différence entre Little Pussy et Pussy ! Selon les biotechniciens toutefois, l’animal a peu de temps à vivre… » J’ai déjà entendu ça. On dit que le clonage reproduit l’âge des cellules, c’est-à-dire que sous les apparences d’un chaton plein de santé, l’animal est condamné à brève échéance. Little Pussy est un zombie ? « …kitchen “Grand Chef” complet avec tous ses accessoires pour un prix exceptionnel aujourd’hui de… »
Les craquements du gravier sous des pneus et le ronron d’une voiture attirent mon attention. Vittorio, qui regardait entre ses pieds assis sur son tabouret, son verre d’apéritif posé à côté de lui, se jette d’un coup sur ses pieds et vient me solliciter d’un sourire vingt-quatre carats, ce que voyant, je remets le son. « …sud-coréen mort d’épuisement devant un jeu en réseau sur l’internet… » On dit que les zombies seraient des gens morts de faim devant l’écran et dont le cerveau continuerait d’être alimenté par un courant électrique. Mais on dit beaucoup de choses.
— Je suis embarrassé, se plaint Vittorio en se tordant les mains. Je n’ai pas le courage d’aller ouvrir la porte tout seul.
Étant donné que je fais comme s’il n’était pas là, les yeux fixés sur l’écran de télévision, il joint les gestes à la parole  :
— Je vous supplie, Gabriele !
— Oh, on sort les grands mots maintenant ?
Il se met entre la Grundig et moi, mains jointes, un peu pareil à ce pauvre type désargenté qui pénètre la semaine dans son bureau, génufléchis et prie, soit en geignant, soit dignement, ce qui au final ne change rien à la veste qu’il prend.
— Aidez-moi. Si vous ne le faîtes pas pour moi, faites-le pour Drosera, c’est son anniversaire !
— Pourquoi ?
— Mais pour lui faire plaisir, Gabriele !
— Hé ! je dis en me démanchant le cou pour voir la télévision ; je croyais que vous étiez pédé, Vittorio ?
Dehors, obnubilés par l’écran lumineux, les zombies ne sentent pas arriver l’employé, scotchés qu’ils sont au tunnel de réclames pour du bonheur conditionné en boîtes, en tubes et en packs. Je me marre, il y a un jeune homme qui fait fonctionner son déodorant Axe, ce qui fait avoir une bouffée de sexe à la femme qui le respire. « Plus t’en mets, plus t’en as ! » Les zombies, eux, ça ne les fait pas rire.
— Pas pédé, homo. Mais vous avez raison, je le suis. Vous ne trouvez pas qu’un homme est plus facile à satisfaire ?
— Aucune idée, dis-je distraitement.
— Drosera est la fille que j’ai eu de ma femme.
— Magnifique.
— Ma femme est morte en couche il y a plusieurs années.
— Super.
Je le regarde.
— Hm ; et avec qui êtes-vous maintenant ?
— Avec un homme incroyable. Il s’appelle Benito.
— Benito ?  Comme Benito Mussolini ?
Il acquiesce.
— Aidez-moi, Gabriele.
— Il est invité, Benito ?
— Bien sûr.
Il regarde sa montre, puis il regarde Loana.
— Au début de sa vie, il transportait des pierres pour trois fois rien. Maintenant, il fait construire dans toute l’Italie des édifices qui le rendent plus riche de seconde en seconde.
Il se tourne vers moi.
— N’est-ce pas que vous allez m’aider ?
J’ai besoin d’une nouvelle cigarette. Ayant arrêté comme tout bon ex-fumeur pour une banale question d’espérance de vie, j’ai replongé à la minute où le conducteur de la Lancia Lybra m’a regardé de son sale œil et que Loana m’a crié  : Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas qu’il n’est pas normal ?
Je gratte une allumette sur ma semelle et l’appose au cylindre blanc.
— Vous êtes courageux comme Benito, moi pas. S’il vous plaît, aidez-moi à faire entrer ce brave traiteur.
« …un homme de quarante ans a été arrêté par la police alors qu’il se cachait sous son lit. Il a aussitôt avoué que c’était lui qui avait frappé puis poignardé sa propre mère parce que, disait-il, elle lui avait reproché sa consommation excessive de cannabis… » On dit que fumer du shit te transforme en zombie. Mais qu’est-ce qu’on peut dire aussi comme conneries.
— O.k., dis-je en posant la télécommande sur le canapé en cuir.
— Vous acceptez ?
— Que les choses soient limpides comme de l’eau de piscine entre nous  :  je ne le fais que parce que je meurs de faim.
— Gabriele, enfin, vous parlez ainsi, mais je sais que vous n’êtes pas si égoïste. Vous m’avez ouvert tout à l’heure, n’est-ce pas ?  Vous faites le dur, mais en réalité vous avez bon fond.
— Non ! je beugle. Je n’ai pas bon fond !
Je me jette sur lui, il s’écarte d’un bond, et je me dirige à grands pas vers le hall. Est-ce dû au retour de la blonde avec vue ? Ou à la nourriture qui vient de bouger ? Toujours est-il que Loana se met à gémir, et les zombies à caresser le double-vitrage à coups de poing et en s’excitant comme des demeurés à qui on a montré où était le pot de mousse au chocolat.





CHAPITRE NEUF





Vittorio me poursuit dans le hall en tricotant du mieux qu’il peut sur ses jambes de goret. Il est vingt heure quinze, mon horoscope avance  :  faites le vide, méditez, si vous savez comment faire. Je remarque alors que je n’ai toujours pas quitté mon manteau, comme si je m’attendais à tout instant à devoir fuir cette planque éventée. De fait, on ne sait jamais d’avance quand cela se produira.
Je gagne la porte, et pendant que Vittorio déconnecte l’alarme, je plaque une oreille circonspecte contre le battant. La sonnette trille soudain trois fois de suite comme une alerte rouge dans un sous-marin nucléaire.
— Vous savez que si les lazares arrivent à entrer, je chuchote lugubrement, il y aura sous peu trois cadavres au pensionnat ?
— Ne dîtes pas de bêtises, il chuchote pareil. Un lazare est déjà dans la place, vous le savez bien, et nous sommes toujours en vie. Mais ce n’est pas grave, elle est avec vous.
Le mélange d’alcool et de sang se remet à bouillonner dans mes veines quand j’entends ça. Je le fixe et  :
— Qui va là ?  je somme à haute voix, les muscles tendus comme des chiens d’arrêt.
Depuis l’autre côté de la porte, une voix masculine me répond, aussi calme qu’un cyprès toscan par beau temps  :
— C’est le trattòre, signor.
— O.k. Il y a quelqu’un avec vous ?  je m’enquiers à travers la porte.
— No, signor. ‘suis tout seul.
— Vérifiez, je fais sèchement ; et regardez bien partout. Si quelqu’un approche, courez en hurlant.
— ‘vous assure, signor, à part vous et moi, il y a personne d’autre.
Ce singe-là n’est pas au parfum, sans quoi il ne serait pas aussi calme. J’espère au moins que si les lazares se radinent, il n’oubliera pas de crier, car il va bien falloir que j’ouvre si je veux me nourrir autrement qu’en piochant dans le bocal de ces putains de bretzels. Alors j’enlève ce qui empêche que ceux qui viennent de l’extérieur entrent à l’intérieur, et vice-versa, à supposé qu’un dingue veuille sortir dans un moment pareil. Vittorio transpire à grosses gouttes. J.S. Bach plaque les accords de sa Toccata en ré mineur BWV 565, j’en ai des frissons partout dans le dos. Pourvu qu’il n’arrête pas de jouer. Puis je tire résolument à moi le battant et jette un œil sur le traiteur  : ses cheveux lui arrivent au cou, bouclés à la diable et bruns, et encadrent un visage aux pommettes larges, rougies par le froid. On dirait le numéro 3 du Milan AC.
— Ça m’a l’air réglementaire, je dis.
Il a empilé les caissons isothermes à côté de lui, la camionnette ne tourne plus, les abords sont silencieux. On entendrait presque tomber les confettis de neige qui traversent le faisceau des phares allumés. Il neige en Enfer.
— Ils ne viennent pas ici, Vittorio me dit à l’oreille. Votre ruse de Sioux fonctionne à merveille, Gabriele. Bravo !
— Je ne suis pas Sioux, je rétorque ;  je suis Mohican.
Il me tape amicalement dans le dos.
— Vous avez raison.
Nous nous écartons pour laisser le passage au traiteur. J’ai les mains moites, mes Sebago tasse la neige toute fraîche, il caille.
Un moustique me pique.
— Nom de Dieu, je susurre entre mes dents, tout en pensant “Dieu”, “plaies d’Égypte”, “malheur”.
Les phares découpent des jambes, mais ce sont ses yeux que je remarque tout de suite, tombés comme des cerises en juin. Pas étonnant qu’il ait pu arriver jusque là, parce que la télévision, pour lui, c’est comme jouer la Symphonie fantastique à des parpaings, tirer des fléchettes en plastique sur un bison, ou acheter Playboy à Jésus. Enfin, je me comprends.
— Du calme, dis-je à Vittorio ; on ne fait rien. On est sous le vent, donc, logiquement, il ne peut pas savoir qu’on est là.
Le lazare porte un tee-shirt noir avec « FUCK YOGA » marqué dessus en grosses lettres mauves, et arbore autour du cou l’écharpe bleue de la Sampdoria de Gênes. Il ne bouge pas, et tant que ça dure, moi non plus. Un corbeau se détache de l’arbre décharné planté derrière lui. En deux coups d’ailes, il s’est posé sur son crâne. Puis il se penche et se met à picorer ses orbites à coups de bec. C’en est trop, je ferme la porte.
— Alora, et moi, ‘fais quoi maintenant ? le livreur me demande.
— Vous avez vu ce type là dehors ? je m’enquiers.
— .
— Il n’avait pas l’air frais, pas vrai ?
— .
— Pas les yeux en face des trous ?
— Sì, signor !
— C’est parce qu’il est mort, compris ?  mort !  morto !
Il me dévisage, et puis soudain il se marre. Je regarde Vittorio, qui hausse les épaules, puis mon front se plisse pareil à un tapis comme je m’interroge sur ce qui peut bien le faire marrer.
— Bianco come un morto !  il lance, et ça le fait plier en deux tellement il trouve ça drôle.
Vittorio attrape la facture, qu’il déplie pour lire la somme, dégaine un Bic noir, et pose le carnet de chèques sur le mur afin d’y tracer les inscriptions magiques. Aussi riche qu’il est cependant, il ne peut pas féticher son stylo bille pour que l’encre monte au lieu de descendre. Le voilà donc qui s’interrompt pour le secouer.
— Ubbriàco fràdicio !  l’autre hurle. Stanso morto !  ah !  ha !  ha !
J’en ai assez, je débarrasse le plancher. Il n’arrive plus à s’arrêtern, ses saccades me poursuivent encore quand j’atteins le salon-solarium. Au bar, j’allume une cigarette aussi sec. Puis que je regarde devant moi, je croise malheureusement mon visage dans le miroir qui fonce le mur en face de moi  : j’ai des caves en dessous des yeux, le teint hépatite C et les cheveux collés aux tempes. J’ai l’impression de voir un zombie à la TV, sous l’œil de la môme fouettard, de la Grundig et du tortillard des pauvres, pauvres lazares, que Dieu les jette dans son Enfer.






CHAPITRE DIX





Il y en a d’autres, il y en a partout, j’en vois qui se déplacent sans faire de bruit, et leurs bras passent. La femme en serviette agrippe Loana. Gabi ! hurle-t-elle. Je vais lui tenir la main, et reste ainsi plusieurs minutes à lui caresser le bras. Elle continue d’observer la télévision sans moufter, ainsi qu’elle l’a fait toute sa vie, s’interrompant seulement pour aller renifler dans le bocal à bretzels que j’ai laissé traîner sur le canapé. Je le lui enlève, ces choses-là peuvent la tuer. La blonde astronomique dévide sa pelote pendant ce temps-là, et les épouvantails s’en savonnent agréablement le cerveau  : « …quarantaine de squelettes mis au jour dans les ruines de la cité royale maya de Cancuén, au Guatemala. L’analyse des os, et notamment du crâne, montre que les victimes, y compris le roi et la reine, ont été sommairement exécutées d’un coup de masse. Ce massacre pourrait avoir marqué le début de la fin de cette civilisation précolombienne… » Comme on dit, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. C’est formidable de savoir cela.
Je tousse, et puis j’écrase ma cigarette contre le cendrier en verre, m’en rallumant une autre dans la minute, et me demandant combien de temps la fin du monde va-t-elle encore durer. Je jette un œil sur les zombies, pour remarquer que l’un d’eux s’intéresse à moi. J’ai réussi à attirer son attention, je ne sais pas comment. C’est une brutta, comme les italiens appellent cela. Elle porte une robe de mariée, lacérée par les épines de la haie qu’elle a dû franchir pour nous suivre. J’aperçois à travers les trous la dentelle lavande de son soutien-gorge. Des épines déchirent ses joues, ses bras, ses mollets, mais le sang ne coule pas. Elle a faim. Je sais jusque dans mes os qu’elle guigne la nourriture. C’est moi, la nourriture.
Soudain, la cigarette me brûle les doigts. Vittorio rentre à son tour dans le salon-solarium, seul.
— Où est Paolo Maldini ?  je veux savoir avant de liquider mon verre.
— Paolo Maldini ?  Moi je viens vous demander instamment de rattraper Gianlucca Blu !  Il faut l’empêcher de partir !
— Mais pourquoi ? je m’étrangle.
— Parce que je veux qu’il vienne à notre soirée…
— Mais pourquoi il est reparti ?  je braille en courant à la porte d’entrée.
Je me dis que cet inconscient va se faire racketter les jambes, les bras, les yeux, les oreilles, les boyaux, les couilles, le cœur et tout ce qu’il a s’il retourne cette nuit au bercail, qui n’est plus qu’un vaste Purgatoire, comme chacun sait. En tournant dans le hall, cependant, un courant d’air me fait ralentir. Parvenu à la porte, horreur, je la trouve seulement entrebâillée !
— Je ne l’ai pas vu sortir ! Vittorio me dit en flippant. J’étais aux toilettes !
— Fermez-la !
Je barricade la porte et m’adosse contre elle, le cœur aussi calme qu’une mitrailleuse. Il me faut une arme maintenant, je me dis, c’est clair. À ce moment, la lumière du hall connaît une baisse d’intensité, suivi d’un hurlement de fillette éventrée !  Mon sang ne fait qu’un tour, je talonne Vittorio qui sautille vers les escaliers. Il y a urgence, la fillette continue de hurler comme si on lui enlevait la rate, un tueur est peut-être parmi nous. Je défourraille au vol une canne du seau à parapluies et la brandis devant moi quand je monte l’escalier à mon tour. Or un zombie ne craint que les coups portés à la tête, un bon marteau à déclouer me serait donc plus utile qu’une canne pour leur montrer comment je m’appelle. Je me souviens d’un film de Sam Raimi, ce qui me fait rechercher avec les yeux de l’esprit où je pourrais plutôt me dégoter une tronçonneuse thermique. Puis, les rugissements en esprit du moteur deux temps d’une Husqvarna quarante-cinq centimètres cubes s’estompent, pour laisser place à la révélation du sabre de Vittorio qui disparaît par une des portes du palier. La fillette cesse de hurler, mais quand je parais à mon tour dans la chambre, la canne au clair et prêt à tout, elle ouvre de grands yeux et se remet à crier.
— Rangez ça !  son père me supplie. Vous la terrorisez, enfin !
Je jette un œil au cas où, mais tout a l’air o.k. ici. Le père caresse les cuisses grassouilettes de sa fille en lui susurrant des paroles tout ce qu’il y a de plus rassurantes.
— N’aie pas peur. Gabriele est notre ami, il est là pour nous protéger.
Il s’attendrit  :
— Oh, viens là, bambina, que je te sèche les larmes, piccole italiane. Là, dis maintenant à papa ce qui s’est passé.
Je ne veux pas en savoir plus, je m’approche en catimini de Vittorio, saisis son sabre par la poignée, et, discrètement, recule hors de la pièce. Sur ce, la sonnette de la porte retentit en bas.






CHAPITRE ONZE





— Un de vos invités, Vittorio ?  je braille du palier.
— Vous voulez bien ouvrir, Gabriele ?  Vittorio m’enjoint depuis la chambre.
Je n’y crois pas d’être devenu le portier de cette maison. Arrivé en bas, je colle mon oreille au panneau de bois, j’ai l’habitude.
— Qui vive ?  je crie.
— Cesare, une voix de basse répond. Il n’y a pas de zombies ici, vous pouvez ouvrir.
— Vous êtes sûr ? Regardez encore une fois.
— Il n’y a personne, il s’esclaffe. Vittorio, ouvrez !
— Je ne suis pas Vittorio !  je brame.
Ce sabre que j’ai en main est un cadeau du Ciel. Je me sens comme Bruce Willis, David Caradine, ou Uma Thurman. Je tourne la tête pour vérifier mes arrières, puis je le lève, léger comme une plume d’acier, et le brandis de la main droite, tandis que de l’autre j’ouvre.
Sur le pas de la porte, il y a un homme d’un mètre quatre-vingt-seize, provisoirement surpris par ma dégaine, avec au bras une môme en platine massif d’un mètre quatre-vingt toute emmitouflée d’un nounours brun. Comme animal de compagnie, on a fait pire. Circonspects, ils se demandent bien qui je suis, à la vue du sabre dressé au-dessus de leur tête, tel un dard de Damoclès, et de mes yeux injectés de sang qui piquent ma pâleur troglodytique.
Je leur fais signe de la fermer, le temps pour moi de jeter un coup d’œil dehors. La neige decend en silence des ténèbres, personne ne lui a dit de s’arrêter. La pelouse disparaît désormais sous une épaisse fourrure blanche, et une Saab 9-7X toute noire a atterri comme par enchantement devant la résidence. À part ça, rien qui m’inquiète.
— Vittorio !  l’homme à la blonde oxygénée rugit soudain à quelqu’un se trouvant dans mon dos. Vous voilà !
— Cesare !  s’exclame Vittorio en posant le pied en bas. En quoi vous êtes-vous déguisés ce soir ?
L’homme à la blonde oxygénée tend le bras pour un salut impérieux, s’élargit d’un sourire de représentant en munitions pour fusil d’assaut AK 47, et amorce le mot « ciao » en se servant de sa langue comme d’un opercule. Mais il ne peut le finir, car dans l’intervalle, un mètre quatre-vingt de blonde platine met ses doigts écartés devant sa bouche. Un cri féminin suraigu remonte comme un jet de vapeur depuis son ventre, les diams de la couronne tressautent à ses oreilles, et l’angoisse qui envahit ses yeux noisette à croquer n’est sûrement pas due à des règles surprises. J’en déduis qu’il se passe quelque chose, alors je tourne sur moi-même, pour voir tout de suite que le génois qui s’approche de Vittorio par derrière ne préfère pas les bretzels. Alors la grâce de Saint Bruce m’inspire, le Martini pur qui coule dans mes veines aussi sans doute. Je détends mon bras sans trop réfléchir, et l’arme en tournoyant devient une vapeur rutilante de peroxyde d’azote, ce que voyant, le rictus de Vittorio s’évanouit aussi sec. Le sabre rate sa tête d’un cheveu, puis s’en va transpercer sa vraie cible en pleine poitrine. Le zombie est catapulté en arrière sous l’impact, il s’en va rebondir plus loin et, happé par l’escalier, disparaît sous terre. L’électricité connaît une baisse de tension pour fêter ça. La blonde, elle, s’affaisse sur elle-même, comprenant soudain que ce qui s’accrochait aux cheveux du génois n’était pas de la mie de pain trempée dans du sirop de groseille. Vittorio n’a pas vraiment une mine superbe non plus.
Cesare s’avance, mais je le devance, en lui suggèrant civilement d’aller vite refermer la putain de porte s’il veut vivre, et puis de s’occuper ensuite de sa femme qui est tombée par terre.
— Ça va, la santé ?  je m’enquiers quand j’arrive aux côtés d’un Vittorio aussi hébété qu’un hérisson sur l’autoroute.
Il me regarde, la peau diaphane en diable, sourit faiblement, et me touche le bras de ses doigts sans force.
— Vous êtes méchant.
Je l’examine attentivement.
— Rebranchez l’alarme, je dis avec douceur.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Notre invité n’avait pas de carton. Je m’en vais donc en faire de la génoise, j’affirme en crânant. Prépare les amandes !
— Oh, machin, vous êtes vachement courageux ! la blonde s’écrie soudain depuis les bras de son homme qui l’a soulevée de terre.
— Ta gueule, Ilona, celui-ci l’enjoint.
Mais elle n’a pas plus d’attention pour lui que n’en a une boîte de caviar de béluga pour un pizzaïolo. Vittorio me presse le mollet  :
— Sauvez-nous la vie, mais je vous supplie de ne plus employer le sabre. Promettez-le moi.
Je le regarde en coin, un peu à la manière de Saint Bruce quand il annonce qu’il va tarter à lui tout seul la bande de terroristes, et je lui dis  :
— Bon, d’accord. Mais avez-vous une tronçonneuse à me prêter ?





CHAPITRE DOUZE





Le moment venu, grandiose mais tendre, je me présente en haut des marches, porteur du Tanfoglio “Force 99 Carry” que Vittorio m’a prêté contre la promesse futile que je ne prendrai pas de risques insensés. À défaut de tronçonneuse donc, j’élève l’arme noire et les seize balles de 9 mm qu’elle contient, et m’apprêtant à descendre, j’annonce à l’obscurité  :
— Alea jacta est.
Puis je m’arrête, scrutant dans l’escalier, et je jette  :
— Monte, croque-mitaine !  Monte, affreux génois !
Et d’une main solennelle, je retire la sécurité. Saint Bruce m’accompagne, oui, cependant j’ai beau plastronner, cette descente de cave me donne quand même les foies. Je ne peux compter que sur moi-même, cela veut dire. J’aurais préféré un pouvoir surnaturel, un pouvoir du genre de celui des X-Men, de Jeanne d’Arc, ou de Josué quand il fait s’écrouler Jéricho, mais pas de rire. Je touche du saint, j’espère me comporter comme les héros. J’appuie sur l’interrupteur, l’escalier s’éclaire, mais pas tout de suite de zombie en vue, le mien a dû se relever et s’embusquer un peu plus loin. Si toutefois il attend un rasage propre, je m’en vais le satisfaire dans les grandes surfaces en lui administrant seize de ces suppositoires qui empêchent la repousse.
Allez, quand il faut y aller, faut y aller. On est samedi, qui est un soir comme un autre pour crever. Mon pied droit se pose sur la dernière marche, le gauche le dépasse, touche la suivante, et ainsi de suite. Quand j’arrive enfin en bas, je suis tendu comme un chien de revolver. J’ai déjà fait ça, abattre un zombie je veux dire, et chaque fois c’est le même topo  : le sang qui ronflent aux oreilles, les vannes de l’adrénaline grandes ouvertes, le corps en haleine. Les hooligans appellent cela  : le buzz !
Le sous-sol est silencieux. Explorons. Je me trouve pour l’instant à l’intérieur d’une petite pièce qui fait antichambre. L’une de ses portes bée devant des ténèbres d’où provient le ronronnement régulier de la chaudière à charbon. L’autre porte maintient la fraîcheur d’une glacière fermée comme l’arche d’Alliance, c’est ce que m’a dit Vittorio avant que je ne descende. Je m’occuperai plus tard du souterrain sous voûte, troisièmement, dans lequel vieillit du vin sous les espèces d’un nombre incommensurable de bouteilles, paraît-il.
Je me décide pour la chaudière. On dirait le ronron d’un cargo. Je passe un bras par l’ouverture à la recherche d’un interrupteur, et bientôt la lumière jaillit d’un néon blanc industrie, sous un plafond en parpaings. Il n’y a personne, ici. La chaudière vrombit plus fort comme je m’en approche. Il y a deux portes de plus, et une issue sans porte. Jusqu’à preuve du contraire, les zombies ne savent pas les rouvrir, aussi je tourne les oreilles à celle qui est fermée, et me dirige vers celle de la réserve de charbon. Elle est entrouverte, j’entends un bruit provenir de l’intérieur. J’en attrape froid aux os. Ma main se crispe sur le grip du revolver. Ensuite, m’abrutissant de courage, je me décide à avancer droit sur sa tanière. Arrivé à la porte, je la repousse de ma main libre, de façon à ouvrir davantage mon angle de tir.
— T’es là ?  je l’interpelle.
Je regarde derrière moi, puis, l’arme braquée à deux mains sur les ténèbres, je passe d’un côté à l’autre de l’ouverture.
— Allez, viens. Viens me voir, mon petit. Viens donc, ne fais pas ton timide.
Je suis en train de tâtonner le mur intérieur en espérant y trouver l’interrupteur le plus vite possible.
— Petit, petit, petit…
C’est alors qu’une microavalanche de charbon se produit exactement en face de moi. Ni une ni deux, je tire à trois reprises, avant de battre en retraite. La chaudière me lime les tympans à force, mais dans la réserve, au moins, plus rien ne bouge. Alors j’avance prudemment, et par chance, trouve cette fois l’interrupteur, pour découvrir en bas du tas de truffes noires le petit cadavre du chat que je viens de tuer. À part ça, rien à signaler.
Je ressors du tender, à l’écoute, et au moment où, un meuglement monte par-dessus le vrombissement de la chaudière, guère loin de moi. Même un bœuf bâillonné dans la buanderie ne pousserait pas un cri pareil.
— C’est par là que tu te planques ?  je crie en me dirigeant vers les bruits.
S’il savait, Saint Bruce ne serait pas peu fier, il me taperait dans le dos, voire. J’emprunte maintenant le couloir à pas lents, or que le zombie se tait, comme il m’a sûrement senti venir.
— Où es-tu, idole des goules ?
Je m’éponge le front du revers du poignet, et continue d’avancer.
— Fais bien attention quand même, parce que aujourd’hui il y a une couille dans le bouillon.
J’arrive au niveau de deux portes qui se font face  : celle de droite est close. Alors, logique comme un démineur devant les fils d’une bombe, je me dis qu’il est à gauche. La Sampdoria n’a plus qu’à faire ses valises pour la Serie B, parce que mes balles, Jésus les guide désormais. Je me plaque contre la paroi. Mon cœur fait autant de bruit qu’un tambour vaudou, quand tout à coup, je deviens fou, je me débusque devant l’antre en faisant gicler les balles, pour finir mon action de l’autre côté de l’entrée, dos au mur, le revolver bouillant à deux centimètres de mes dents.
Puisque rien ne se passe après l’esclandre, je lâche d’une main le Tanfoglio pour tâter le mur intérieur. À la lumière qui crève les ténèbres, je ne vois personne, et de toute évidence les vociférations de la poudre n’ont servi à rien. Je jette un coup d’œil au couloir derrière moi, et j’entre.
Apparemment, je me trouve dans la lingerie, détail qui m’avait échappé malgré que Vittorio m’ait fait répéter deux fois la disposition des pièces avant de me laisser descendre. Un chariot chargé de linge blanc reçoit un coup de pied au passage, puis je fouille l’ombre sous le gros lavabo. Merde, où est-il ? Je baisse mon arme pour réfléchir à la question, lorsque, en me retournant, je trouve la porte en face du couloir grande ouverte, et le génois qui s’avance vers moi, le sabre encore planté entre ses côtes ! Ses bras se tendent, je n’ai que le temps de lever le revolver en criant à tue-tête  :
— A.S. Livorno Calcio !  et de lui tirer dans le front, car je sais d’expérience que le bât blesse à la tête.
Sauf que ma balle s’incruste dans son cou. À présent il me tombe dans les bras, fait sauter mon arme, me voilà projeté dans les cordes, recevant tout sur le paletot. J’ai le dessous, mais j’arrive à prendre sa gorge à temps pour l’empêcher de me mordre. Je me sens mal, putain, sa gueule décomposée me souffle ses effluves au visage.
— Saint Bruce !  j’invoque en le retournant la situation d’un coup de reins.
Je ne sais pas si je vais m’en sortir. Il meugle, cette fois à une main de mes oreilles. Ses doigts labourent mon manteau, mais il ne cède pas, tandis que par contre ses ongles se retournent, s’arrachent, et tombent comme des pelures. Il essaie de choper mes biceps pour les faire lâcher prises. J’ai vu sur les globes aveugles qui ventilent le devant de sa tête.
— Jeanne d’Arc !  je m’époumone tout en bougeant très rapidement.
Pour le coup, il mord à pleines dents la dalle de béton. En m’agenouillant sur son dos, je le saisis par les mâchoires et, les maintenant closes, je lui dévisse la tête. Étant donné qu’elle est à demi-pourrie, ses vertèbres cèdent facilement, et comme ça ne suffit pas pour le mater et qu’il se débat toujours, je prolonge le mouvement, je tire de toutes mes forces, j’arrache tous les ligaments, et voici, à la fin de ma rotation, il me fait face, la tête tournée à cent quatre-vingt degrés.
Ceci fait, et bien fait, je me redresse. De mon zombie, il n’y a plus que la vilaine bouche qui bouge. Je l’empoigne par les orbites creuses et m’en sers comme prises pour le traîner dans le couloir. En ahanant, je réussis à le faire glisser jusqu’à la chaudière, et pendant tout le temps que cela me prend, il n’arrête pas de meugler, parce qu’il a toujours une faim à manger sa race. Ce qui me fait dire que si j’avais su ce qui nous attendait en Italie, j’aurais choisi le train-train gnian-gnian d’une vie cucul à la campagne au lieu du tourisme. Voilà ce qui arrive quand on prend sa voiture pour n’importe où. Et alors quoi, ça serait arrivé de toute façon.
Penchés au-dessus de l’abîme, et on y est tombés, malgré qu’on ait pu être prévenus, parce que « pour votre sécurité, les fenêtres sont équipées d’entrebâilleurs. Si vous les désarmez, cela dégage la responsabilité de l’hôtel. » C’est ce qui est écrit sous l’unique fenêtre de la chambrette que j’occupe avec Loana à l’intérieur d’un clapier à lapins souligné au néon bleu, un domicile d’une nuit, planté dans l’ornière de l’A7. La nuit est tombée, nous nous sommes arrêtés pour faire l’amour et dormir. Nous allons demain vers l’Italie où l’on trouve toutes choses admirables, comme le maroquin, la lumière et le football. Loana est blonde, pétulante et brille dans la nuit. Je l’aime, je l’adore parce qu’elle m’aime, pulvérisant la règle d’or qui veut que le beau aille avec le beau, et que les disgracieux s’assortissent entre eux. Elle est belle et je suis laid. Elle est la chose que j’attendais et qui m’est arrivé. Elle m’a transpercé de ses yeux bleus, et puis elle a dit  : je t’aime, je t’aime aussi, je t’aime, Gabriel. Dès lors c’est tous les jours Noël, et 14 juillet aussi quand Gabriela aura quitté le moule d’orfèvre que l’artiste a rempli, et séché ses yeux noirs comme l’Atlantique.
Je me souviens, nous voulions voyager comme ceux qui ont de l’argent à droite. Mais aujourd’hui…
— Aide-moi, je t’en prie !
Aujourd’hui l’histoire de la Renault 14 TS gris métallisé s’est mal terminée et nous foulons de la terre à zombies. Je dessers mon nœud de cravate et allume une cigarette. Ceci fait, je retrousse mes manches de chemise.






CHAPITRE TREIZE





— Le voilà !
Ilona revient du salon-solarium, des verres à la main.
— Vous l’avez eu ?  Vittorio me demande.
— Qui ? je demande.
— Mais le mort !
— Pas des masses mort, vous savez, je fais en soufflant un nuage toxique de fumée. Il était déjà mort quand je lui ai réglé son compte.
— Ah, Gabriele ! il dit en souriant. Vous avez encore raison.
Je le regarde avec méfiance.
— Vous voulez que je vous dise ? Je vais vraiment avoir besoin d’une tronçonneuse, parce que le corps ne passe pas en entier par le trou de la chaudière.
Son sourire s’immobilise à mi-chemin. Il se rassoit, effaré, et il bégaie  :
— Vous… vous…
— Affirmatif  : le puzzle congolais, trente-deux morceaux plus la tête.
J’entends le froufroutement que fait Ilona quand elle s’effondre d’un bloc, sans toutefois que les verres ne se renversent, l’instinct j’imagine.
— Mais ne nous fâchons pas pour ça, je dis dans un rictus carnassier  : je peux négocier.
Je m’assois à mon tour, histoire de souffler un peu. À côté de moi, je sens Vittorio qui respire à fond. Je me recule pour pouvoir l’examiner plus à mon aise  :
— Vous la sortez d’où la chaudière ? C’est une antiquité, non ?
Il a l’air de ne pas savoir.
— Si, j’ajoute en hochant la tête. C’est une antiquité.
Je tire une taffe.
— En tout cas, comme four, ça le fait. Il ne restera même pas une dent pour dire que ce zombie-là a un jour existé. À condition bien sûr que je puisse le…
— Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas procéder différemment ?
Je tapote ma cigarette pour en faire tomber la cendre.
— Non.
Ilona, là-bas, reprend vie. Tant bien que mal elle se relève, et ce qui n’était encore dans mon souvenir qu’une forme opulente avec deux seins formidables et deux verres tout aussi enthousiasmants, devient un mètre quatre-vingt d’une Dale Arden plus vraie que nature. De deux mains sous le nombril à la naissance des grands frères cagoulés par un soutien-gorge orange, la peau de son ventre est on ne peut plus lisse. Ses épaules dévêtues ont des rondeurs émouvantes, ses cheveux lâchés sentent les lys. Dale Arden. À quel moment Flash Gordon arrive-t-il pour nous sauver ? Ah pardon, on est dans la réalité.
Arrivée près de nous, elle se campe sur sa hanche et avance le pied droit, découvrant par la fente de la robe une cuisse galbée comme on rêverait d’en voir plus souvent.
— Cette jambe est au poil, je juge sans bouder le coup d’œil. On peut voir l’autre maintenant ?
Elle s’efforce de froncer les sourcils, et je constate que c’est moi qu’elle regarde ainsi.
— Qu’est-ce qu’il y a ?  je m’enquiers.
— Vous voulez bien arrêter de dire des trucs horribles ?
— Je dis ce qui me plaît, chérie.
— C’est vrai, Vittorio confirme. Il est comme ça.
— Mais on pourrait pas parler d’autres trucs que ces machins morbides ?  elle suggère, avant de rougir  :  et arrêtez de me regarder comme ça !
— Comme quoi ?
— On dirait que vous voulez me violer !
— Je vous promets de vous demander la permission avant.
Elle papillonne naïvement de ses cils aussi longs que des insomnies, et pour le coup, j’ai vraiment envie de m’allonger sur elle pour la lécher comme un cornet de glace au melon. Elle se tient devant moi et se penche peu à peu pour donner son verre à Vittorio, et aussi près que possible de mes prunelles malfaisantes encore. Au voyeur ! Je souffle un nuage de fumée grise sur les cloches de Pâques, ce qui a pour effet de faire battre en retraite leur propriétaire, une main plaquée sur elles. Puis Ilona me balance, avec l’air aussi outragé d’une nymphe surprise dans son bain  :
— Peut-être bien que vous avez besoin d’un verre, machin, comme ça vous direz plus des choses horribles. Et puisque vous aimez sûrement pas mes daïkiris, je retourne au bar vous préparer ce que vous voulez.
Là-dessus elle s’en va dans une salsa de postérieur.
— Un Martini sur de la glace sera au poil, chérie !  je lui lance.
— Un Martini et au lit !  conclut-elle sans se retourner.
Elle disparaît dans le salon-solarium. Je trouve que Dale Arden est d'enfer, même si c’est pas LA Dale Arden, puisqu’en vraie elle a les cheveux bruns, alors que celle-ci les a blonds. Seigneur !  qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?  C’est justement parce qu’elle a teint ses cheveux que c’est elle !
— Vous pourriez l’enterrer ?
Vittorio disperse d’un coup de cuillère à pot les volutes de ma cigarette.
— Comme les hommes, il a droit à une sépulture, ajoute-t-il. C’était un homme.
— Pourquoi pas un cercueil capitonné pendant qu’on y est !
Il me regarde sans faire de commentaire, et puis il hoche la tête  :
— Ilona vous a tapé dans l’œil, avouez-le.
— Elle a dynamité mon slip, vous voulez dire !
Il s’esclaffe.
— Vous êtes drôle, Gabriele ! Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.
— Ça me ferait mal.
Je le vois qui se gratte dans la région du cou.
— Au fait ! comment va cette griffure ?
— Ça va, dit-il.
Je tire ma cigarette d’une pichenette ; elle explose en étincelles contre le mur.
— Ça va, ça va ? ou bien ça va… ça va ?
— Ça va bien, je vous dis ! s’énerve-t-il en se mettant brusquement debout.
Je lève les mains. Des éclats de rire s’échappent du salon-solarium. De plus, j’entends monter les accords de Vampiriques Fredaines des Happy Meals, l’un des groupes préférés de Loana. Chaude ambiance.
— Pardon, il faut que j’aille m’occuper de mes invités, Vittorio me dit.
Loana est restée toute seule là-bas.
— Si on enterre quelqu’un dehors, je lui explique en me levant à mon tour, ils le déterreront pour le bouffer. Un corps inhumé, c’est une pomme de terre pour eux. Maintenant il faut que vous me disiez où je peux trouver Cesare.
— Pourquoi ?
— Il faut que je le tue pour avoir Ilona, non ?
Je me fais marrer tout seul, c’est dingue.
— Gabriele ?
— Quoi ?
— Vous avez enfin ôté votre manteau, cela veut-il dire que vous commencez enfin à vous détendre ?
— Mon manteau ? L’autre l’a mis en charpie pendant que j’étais en bas. Il l’a arrosé ensuite avec son sang pourri quand je lui ai fracturé la jambe pour essayer de le faire entrer dans la chaudière. J’ai dû me résoudre à le brûler.
Vittorio se rembrunit.
— Vous êtes dégoûtant.
— Et ma tronçonneuse ?  je réitère.
— Je ne sais pas. Peut-être en trouverez-vous une dans la cuisine ?
— Idiot.
Une idée me vient tout à coup.
— Et une housse pour ranger les costumes, vous en auriez une ?





CHAPITRE QUATORZE





Dans mon rêve, je suis assis sur le trône, en slip bleu électrique, reclus ici parce qu’il fait tellement chaud dans la chambre d’à-côté que je ne peux rien me mettre, ni fermer l’œil. C’est peut-être la fameuse canicule de Noël ? En tout cas, je me sens poisseux et de mauvaise humeur. Loana essaie de dormir dans le lit, ses cheveux blonds ramenés sur son visage comme un voile de mariée. La cabine des w.c. est en plastique ; parois, faux plafond, sol en plastique ; douche en plastique, tout ça dans la couleur des crèmes au caramel. Une couleur pareille, il vaut mieux ne pas la regarder quand on est murgé, parce que c’est tout à fait le genre à vous rappeler que votre œsophage est aussi un canal à vomi. Si j’ai quelque chose à dire à l’architecte qui a choisi cette couleur parmi des milliers d’autres, je le dirai volontiers avec des pruneaux ! Une aération ronronne quelque part, qui rappelle vaguement le ressac de la mer. La cabine est silencieuse à part cela, et hormis chaque fois que je bouge, car le moindre mouvement est amplifié comme dans une caisse de résonance. Loana dormant juste à côté, je n’ose pas remuer un orteil. Il va bien falloir que je pisse pourtant !
Une chambre compacte, des w.c. compacts, et un torrent d’eau compacte, pour évacuer la merde compacte des hommes. De nos jours, il vaut mieux avoir l’esprit compact si on veut s’en sortir. La chasse se remplit en chuintant, je me déteste pour l’avoir déclenchée. Lorsqu’elle s’arrête enfin, le ronron de l’aération reprend le dessus.
Quand je ressors de la cabine, je découvre Loana debout.
Elle ne dort pas, elle ne dort plus. Elle est seule au milieu de trois fripouilles qui tentent de la faire parler, en l’occurrence un homme et deux femmes, tous les trois très, très beaux, et bien élevés.
— Ne fais pas ta timide, l’homme l’encourage en souriant. On est tous des amis ici.
— Attention, la brune se marre.
— Tu n’as rien à craindre, l’homme souriant poursuit.
— Elle n’est pas normale, regarde ses yeux !
— On dirait des boîtes à gants !
Leurs rires stridents m’empalent les oreilles. Quand l’homme avance la main et touche les seins de Loana, je sors le carton rouge, je fonce droit sur eux comme une mouche sur la bière.
— Touchez à vos fesses !
Le salon-solarium est illuminé par la TV et des centaines de lampes électriques, ampoules, loupiotes, halogènes, néons, lampions, et même une dentelle de cierges qu’un chauve est en train d’allumer. J’ai les paupières qui font du morse lorsque j’arrive auprès d’eux. D’abord je repousse Il Bimbo del Oro, ou peu s’en faut que ce ne soit pas lui, j’attrape ensuite ma pauvre belette qui ne sait plus où donner de la tête. Seulement, quand je veux l’attirer vers moi, il y a de la résistance, ce qui est normal au vu de la première brune, une bonne sœur, qui la retient par la main.
— Bas les pattes, ma sœur !  je la menace.
— Elle n’est pas qu’à vous ! elle me rétorque en me griffant la main.
— Aïe !
Sous les rayons d’un regard aussi sombre que celui de Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest, je manque d’air, des spaghettis remplissent mes poumons, putain, je crois même que c’est un harmonica que j’entends dans le fond.
— Gabriele, elle me dit d’une voix qui se voudrait intimidante. C’est Gabriele, oui ? Nous ne voulons pas lui faire du mal, m’assure-t-elle. Laissez-nous nous en occuper un peu.
— On aimerait savoir le prénom de cette beauté, Il bimbo requiert en souriant.
— Vas jouer plus loin, toi, je réponds sans le regarder.
Il sort une Lucky Strike et l’allume. Je tire bien sur le bras de ma Loana, mais la bonne sœur aussi, de sorte que c’est match nul quand le blond me souffle dessus un gros nuage de fumée. Je tousse, et lui, il sourit de toutes ses dents. Il porte le rouge et l’or de l’A.S. Roma, n°10 dans le dos, avec floqué PIRELLI au niveau du plexus solaire. Un mètre quatre-vingt de corps de rêve, attacanti de l’A.S. Roma depuis 1992, champion du monde en 2006, et mince, il a quand même un site web personnel, une ligne de vêtements, des écoles de foot à son nom, et un visage qui véhicule une bonne image du sport. En plus, il écrit des livres. Cela dit, si j’embrasserais peut-être les genoux du vrai Francesco Totti, qu’est-ce que j’en ai à battre d’un vulgaire sosie ?
— Les pieds carrés font de la pub pour des pneus maintenant ? je persiffle. C’est pas de pot.
— Attends ! Il Bimbo fait à la bonne sœur aux yeux de Claudia Cardinale en l’arrêtant de la main.
Il souffle sur les mèches de cheveux qui lui retombent sur le front.
— Les pneus, c’est parce que nous courons si vite, fait-il.
— Devant une équipe de zombies, ça je te crois. Mais est-ce que vous courez pareil sur le terrain ?
— C’est vous le zombie ! fait la bonne sœur en riant.
Elle tire sur le bras de ma Loana. Je tire bien moi aussi, mais pas assez fort. Cette salope ne lâche pas d’un pouce, et je subis stoïquement mon second nuage de fumée.
— À la Lazio, ‘sais pas, Il Bimbo dit. Mais chez nous, on a déjà des pieds. Les français, vous bavez devant nos pieds.
— Surtout qu’ils jouent chez vous, les français.
La bonne sœur s’accroche comme une succube à sa victime.
— Mais vous allez lâcher ma copine, oui !  je lui aboie dessus.
— Aide-moi, enjoint-elle le voyeur.
Mais lui, il a désormais trouvé mieux à faire.
— Tu me fais rigoler, francese, il me dit avec force gestes. Tu la ramènes alors que ton pays n’a gagné qu’une coupe du monde.
— O.k. Temps mort.
Je lâche Loana d’une main, écarte du bras Il Bimbo et sors de ma ceinture le Tanfoglio “Force 99 Carry” de Vittorio pour le pointer sur la violeuse.
— Lâchez-la tout de suite.
Elle émet un chuintement dédaigneux, mais son regard furibond se voile d’encore plus d’ombre, cependant qu’à contrecœur elle lâche ma Loana. Je la fais passer illico dans mon dos.
— Au fait, comment on t’appelle, francese ?
— Appelle-moi maître, je réponds.
Il rigole.
— Je ne suis pas vraiment français, je rétorque en le regardant dans le blanc des yeux.
Il pince les doigts et agite comme cela les mains.
— Mais alors, tu es quoi  : monégasque ?
J’ai besoin d’une fag, alors je rentre le flingue dans ma ceinture et j’en fiche une aussitôt entre mes lèvres. Puis, en quelques bouffées rapides, j’entoure Il bimbo d’une belle pollution.
— Je m’appelle Gabriel, je déclare. Ma nationalité, c’est Paris, du Paris Saint-Germain.
Je regarde l’effet que ça produit sur le visage d’Il Bimbo.
— Ah, on rigole moins maintenant !
— Pardon ?  Pari Sante Germane ?  ânonne-t-il.
La bonne sœur explose de rire, ce qui attire vers nous les regards des invités qui sirotaient jusque là tranquillement au bar. Sur ce, le romain me dédie un sourire piqué d’ironie.
— Viens, je fais à Loana en leur tournant le dos ; on s’en va, bébé. Ces gens ne nous aiment pas.
Dans la bergerie, la bergère en colère. Je pousse Loana devant moi, et, en me dirigeant vers le bar, je beugle à tue-tête  :
— Pariiis est magique !





CHAPITRE QUINZE





Soudain Vittorio me bouche la vue de l’oasis du bonheur avec son corps insaturé. J’ai beau regarder à travers lui, je ne vois plus ni les bouteilles, ni les verres à l’endroit, comme à l’envers, ni quoique ce soit.
— Vous avez toujours le Tanfoglio sur vous, Gabriele ?  il me demande. N’est-ce pas que vous l’avez ?
— Le quoi ?  je m’enquiers en plissant les yeux.
— Le revolver. Celui que je vous ai prêté, oui ?
Il remarque alors Loana derrière moi, et son visage s’éclaire  :
— Buena séra, signorina !
— Attention, maugrée-je.
— Faites comme chez vous, lui fait-il en confidence. Ah, il ne faut pas hésiter, hein ?  Si vous avez un besoin, n’importe quoi, je suis là !  Si la muselière vous gratte…
— Hé ! j’interviens.
— Je peux vous prêter un bâillon en soie, et des chaînes, si ça vous plaît à tous les deux. Tout ce que vous voudrez !
— Elle ne peut pas vous répondre, enfin !
— Bien sûr, vous avez raison, il me dit. Mais ce n’est pas une raison pour être impoli avec elle.
La bonne sœur ne peut pas s’empêcher de s’en mêler quand elle nous a rejoints.
— Qu’est-ce qu’elle a, elle est malade ?  Elle est toute pâle, on dirait du marbre. Elle a besoin d’une aspirine. Vittorio, va chercher une aspirine, mon chéri.
Je sursaute.
— Mais elle n’a pas besoin d’aspirine !
— Si ; elle en a besoin.
— Mais non !
— Et vous aussi, il vous faut quelque chose pour ta tête.
— Je n’en crois pas mes oreilles ! dis-je en prenant Vittorio à témoin.
— Ne soyez pas sans cesse en train de la défendre, elle me dit en effleurant l’épaule de Loana de ses ongles peints. Laissez-moi vous aider. Vous verrez, je vais bien m’en occuper.
— Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui a besoin d’aide ? je demande en sentant la peur se frayer un chemin.
— Vous avez l’air de ça va pas du tout, elle dit.
— Au contraire, je dis d’une petite voix. Je nage dans le bonheur.
Elle secoue la tête.
— Laissez-vous faire.
Je me rebiffe.
— Je n’aime pas qu’on me dise ce que je dois faire.
— Vous ne pouvez pas tout contrôler, Gabriele.
Cette fois elle promène amoureusement ses doigts graciles sur la joue de Loana, ce n’est pas triste.
— Prêtez-la moi, susurre-t-elle.
— T’as pas l’impression de m’énerver, là ?  je fais en ramenant d’un coup Loana derrière moi.
Claudia Cardinale me fait les gros yeux.
— Plutôt avaler une tronçonneuse que de te la laisser, dis-je en lui tournant le dos. Vipère !
— Arrêtez de vous disputer, enfin ! Vittorio intervient.
Puis qu’il me rattrape, il pose sa main sur mon épaule. Je le braque avec un Albanais ceinturé de bâtons de dynamites dans chaque œil.
— Le revolver, il me redemande ; vous l’avez, oui ?
— Bordel de bordel, de quoi est-ce que vous avez peur, Vittorio ? je crie à moitié. Pourquoi est-ce que vous aviez caché l’arme sous votre oreiller ?
Loana essaie de partir, telle une fillette attirée par le tourniquet des sucettes, mais je la retiens à temps par le poignet. Si je la laissais partir en cavale, il me faudrait bientôt des jumelles pour la surveiller.
— Qu’est-ce que vous faites des fous, là-dehors ? il me rétorque en regardant le sol, avant de se signer. Il y a plein de détraqués qui courent sur ma pelouse, des cambrioleurs, des voleurs de voiture, des bolcheviks et tutti quanti !  Qu’est-ce que je fais si je suis attaqué ? QU’est-ce que vous faites à ma place ?
Il transpire à grosses gouttes de peur concentrée, cela se voit. Je ne vais pas le caillasser parce qu’il a vu trop de journaux télévisés. Moi aussi j’en ai regardés, et des kilomètres, et bien sûr j’ai les jetons pareils que lui. Seulement ma raison sait, elle, que contrairement à ce que disent les Charlton Heston, les balles ne résoudront jamais que les problèmes de voisinage, même en tirant des pralines 38. Quand on sait d’ailleurs que lorsque le voisin est armé, le réflexe est de s’armer à son tour, il y a de quoi se poser des questions, non ? Non, les événements historiques sont constitués de courants plus profonds que cela, et il ne faut pas confondre le tyran sur sa planche de surf et le tsunami qui l’amène sur nos côtes.
Quoique les temps ont chang. Les zombies se multipliant comme des lapins, ce n’est sûrement pas trop avaler de journaux télévisés que de vouloir mettre k.o. le plus possible de ces cauchemars sur pattes. Merde, les zombies sont peut-être une conspiration des marchands d’armes ?
— Rendez-moi le Tanfoglio, Gabriele.
— Espèce de parano.
Ça fait rigoler ceux du bar.
— J’ai le droit d’avoir une arme, dit-il en secouant ses mains pour mieux se faire comprendre. On est en démocratie, ici !
Je lance mon bras pour lui calotter la tête.
— Une démocratie qui vote Bénito Mussolini, c’est une démocratie qui vous plaît, crème d’abrutis ?
S’il fallait encore enfoncer le clou, mais ce n’est pas la peine  : il a compris que je ne lui rendrais pas son arme.
— Je suis déshydraté à dix pour cent, Vittorio, alors maintenant poussez-vous, que je puisse remédier à ça.
Mes mots tombant de mes lèvres retroussées, la porte d’entrée se rappelle à notre bon souvenir, et cette larve de Vittorio me regarde.
— Même pas en rêve, je grogne.
J’attrape Loana et repousse l’italien sans ménagement pour franchir les derniers mètres qui me séparent du bar.
— Mais j’ai peur !  gémit-il.
— Je m’en cure le nez, je réponds. Et eux, là, ils sont apparus par génération spontanée ?
— Cesare les a fait entrer.
— Ben voilà, dis-je en levant les bras.  Il n’y a qu’à demander à Cesare.
Non ; si l’un ou l’autre de ces trous du cul ramasse une pleine bouchée de dents sur le crâne pour avoir ouvert à n’importe qui, et j’imagine sans peine un de ces zombies là-dehors en train d’appuyer sur le bouton de la sonnette, ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Ce n’est pas Gabriel Espérandieu qui a organisé une sauterie dans les montagnes par les temps qui courent, certainement pas !





CHAPITRE SEIZE





J’ai rencard avec un Martini glacé. Côté bar, il y a du beau monde au balcon, moins fatiguant à regarder que, côté jardin, la bande à bobos du muséum d’histoire naturelle. D’emblée, je remarque qu’il y a des nouveaux venus dans le lot, des spécimens qui risquent de nous obliger à revoir nos certitudes sur les monstres. Un frisson me fait rentrer la tête dans les épaules. Je ne devrais pas regarder, mais si je ne le fais pas, qui le fera ? J’en vois qui se balancent sur leurs jambes, d’autres qui se cognent le front contre le double-vitrage, encore et encore, comme des lapins dépenaillés fonctionnant sur piles éternelles. Il y en a qui sont à quatre pattes, et d’autres qui se démanchent le cou pour tenter d’apercevoir la télévision. Et il y en a deux qui arrivent après les autres, main dans la main, recrachés par la nuit noire au milieu d’une chute de gros flocons blêmes, comme un couple dans une boule-paysage qu’on remue pour que tombe la neige. De les voir, mon cœur s’arrête, car à côté de ces deux-là, les autres passent pour des prix de beauté !
La bonne sœur tète un haut verre couleur Curaçao en compagnie d’un jeune éphèbe comme on les sculptait jadis à Florence. Il a la figure d’un puceau, porte une toge blanche de Carrare qui drape son corps en laissant entrevoir un torse crémeux, et ses cheveux frisottés fleurissent de narcisses. Il chausse des sandales lacées jusqu’aux genoux, du quarante-cinq à vue de nez. Enfin, la bête assoupie à ses pieds est de toute évidence plus gros qu’un simple matou tacheté. Je l’enjambe, m’accoude auprès de ce type que j’ai déjà rangé parmi les choses belles et admirables que compte l’Italie, comme la dolce vita, Sienne, Venise, le cinéma, et puis la forme du pays elle-même, qui est celle d’une botte, comme chacun sait. À mon coude droit, Il bimbo fume sereinement. En face, j’ai vue sur un nu qui me tourne le dos, et mon regard, de plonger dans une chute de reins à couper le souffle, a le vertige, car cette femme a été inventée, sinon par Satan lui-même, du moins par un publicitaire. Rien que ses muscles dorsaux qui jouent au chat et à la souris sous une cascade de cheveux érotiques feraient courir Benoît XVI. D’ailleurs, je suis sens interdits devant tant de splendeur, avant que de draguer, je ne peux pas m’en empêcher, une poignée de noix de cajou dans un bol en verre, et de mes yeux arracher la robe bleue que porte la créature, et enfin de sauter à pieds joints dans sa culotte en satin blanc pour y commettre les versets vingt-huit, vingt-neuf du chapitre cinq de Matthieu, que le Seigneur Jésus me vienne en aide !
— Alora, parigino ?  Il Bimbo m’interroge.
— Une grande tribulation, je réponds, rêveur, avant d’ajouter à l’intention de la barmaid  : Martini Bianco sur de la glace, s’il vous plaît !
« Si ton œil est pour toi une occasion de pécher, arrache-le !  car il est plus avantageux pour toi qu’un seul de tes membres meurt, mais que ton corps entier ne finisse pas en Enfer. » Le Seigneur Jésus n’a jamais eu le nez collé aux chutes du Niagara des reins de la femme.
Il Bimbo m’offre une cigarette. Je décline, j’ai les miennes. Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas qu’il n’est pas normal ? Loana qui remue au bout de mon bras. La lassitude me surprend, elle brûle mes yeux, que je dois fermer quelques secondes. Tu ne vois pas qu’il n’est pas normal ? Je pique du nez. Mon voisin raconte à la barmaid un match de la Roma tout en fumant tranquillement sa Lucky Strike, la bonne sœur susurre quelque chose au demi-dieu souriant, et le chauve nous tourne autour avec ses allumettes. Ne me laisse pas, je t’en prie ! Des nouveaux invités de Vittorio, il en vient sans arrêt. Purée de merde, qu’est-ce qui va nous arriver.
Puis un éclat de rire proche résonne, ce qu’entendant je me redresse brusquement.
— Pronto !  je crie. Où est la bairmaid ?
— Are you nut ? la robe bleue me retourne avec des icebergs dans la voix. I’m not “la barmaid” !
Je me fige, la reconnaissant. Les palmiers d’Hollywood boulevard caressent mes cils, je vois mieux tout à coup. Je vois  :  LE PACIFIQUE !
Cependant, Loana en a profité pour se démarquer  : elle fait des vagues au milieu du salon, et voilà qu’elle se penche à présent au-dessus de l’illumination d’église que le chauve a déclenché. Elle va s’enflammer si je ne la sauve pas dans l’instant, alors je saute du tabouret, et la ramène à la maison, en prenant soin qu’elle ne renverse rien au passage.
Une fois rentré au bar, il y a un plein verre de Martini Bianco et cinq glaçons en train de s’y consubstantialiser qui m’attendent. Chic !  Mais plus de damnée serveuse, elle est partie. Sans toucher au verre, je trempe mes lèvres dans le liquide qui affleure, et puis je souris complaisamment, à personne en particulier, car dans la vie il y a des compensations.
Le demi-dieu se tourne alors vers moi, et comme il me contemple en souriant, je lui fais un clin d’œil.
— Je te présente Gabriele, la bonne sœur dit. C’est un francese invité surprise de Vittorio. Je te préviens, il est susceptible, et très possessif.
Le sourire du demi-dieu se fige dans le formol. Je sens ses yeux de sphinx découper ma peau pour mieux voir mon âme en cache-sexe planquée à l’intérieur.
— Je m’appelle Rocco, dit-il.
Ma bouche se met à bâiller toute seule, je ne peux pas l’en empêcher. Je pourrais bien essayer de dormir un peu en attendant que le jour se lève, mais la porte d’entrée sonne, et resonne, et un brouhaha de parlote grossit dans le hall, il y a du tirage dans cette villa. Tout le monde n’est pas encore mort, il faut croire.
— Beau specimen !  je dis en zieutant le demi-dieu de la tête aux pieds. Vous féliciterez votre mère de ma part.
Loana s’agite de plus en plus à mesure que les gens continuent d’entrer.
— Mamma è morta, le demi-dieu rectifie sans sourciller.
Mon sourire se brise, tel un œuf cru. Lui, il porte la coupe de Marsala à ses lèvres sans me perdre de ses yeux verts, comme du raisin blanc. Moi, j’avale le poussin. Lui, toujours en me regardant, il repose sa coupe et me dit d’une voix de cerf en rut  :
— J’irai la prendre sur Pluton. Il faudra bien que je la prenne.
Je déglutis.
— Qui ça ?
— Ma mère.
Il fabule, tandis que mes pieds se soulèvent du sol. Je monte vers les plafonniers du ciel de salon, en bas les épis ploient sous les grains, les grappes gonflent, les enfants entonnent des refrains, les mères donnent leurs globes dorés à de jeunes italiens, les cloches de San Martini fredonnent, et de tout l’horizon souffle un vent puissant de déraison.
— Ben ça, fais-je. De quel Olympe est-ce que vous descendez, vous ?
— De la Suisse, francese. De la Suisse de Jupiter.
Ça me fait une belle jambe. Je regarde en bas son énorme chat qui m’observe, et décide de me refroidir le réacteur à coups d’apéritifs très frais.
— Quel dommage que la barmaid ait disparue, je ronchonne.
— È bella, no ?
— , j’acquiesce en apercevant avec horreur mon visage dans le miroir d’en-face.
— Avec un cul sublime, il claironne.
Je suis si laid que ce n’est pas possible.
— Vous voulez la connaître, Gabriele ?  il me propose.
— Hein ?  je sursaute.
— Si vous voulez la connaître, c’est ce soir. Emmenez-la dans une chambre, prenez-la, régalez-vous.
Mon beau lys arraché se met à gémir parce qu’elle veut se promener au bois des cierges brillants. Alors, tout en éloignant mes chevilles de la panthère domestique, j’agrippe son bras avant qu’il ne soit hors de portée. Ensuite, j’écarte une mouche bleue accourue pour la hanter, et remets un peu d’ordre parmi les mèches tombées devant ses yeux. Son corsage glisse et une bretelle apparaît, que délicatement je rajuste. Sa peau est si blême. Le demi-dieu me regarde faire. Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas qu’il n’est pas normal ?
— Tout va bien, il l’apaise lui-même, et dès lors elle cesse de tendre son bâillon-boule vers le salon.
Du hall s’envolent les corbeaux de la sonnette d’entrée, puis qu’une clameur cristalline et des brans d’animaux se rapprochent, la bonne sœur s’enchante  :
— Il est venu avec ses bacchantes !
Bacchantes  :  partouzardes vêtues de robes bleues taille dix ans et s’ébattant avec les satyres sur les talons de Pan parmi les forêts, les prairies, les salons.
— Ça c’est…
Je ne finis pas, car les fillettes dans des corps d’actrice porno viennent d’arriver dans le salon-solarium et se répandent partout où il y a un sofa, une méridienne ou un fauteuil. De jeunes italiens pleins d’allant leur courent après. La barmaid mène le bal, et ses cheveux bruns volent au ralenti autour de sa tête, et deux pigeons essoufflés gonflent sa devanture, et nos regards se croisent. Elle me sourit. D’instinct je rapproche Loana de moi. Puis elle tombe à genoux devant la chaîne hi-fi. Mon cœur s’est arrêté de battre  : pour lui, la musique est finie.
— Quand elle chante de son cul, c’est divin, le demi-dieu m’explique d’une voix extrêmement persuasive. Vous devez l’essayer ce soir.






CHAPITRE DIX-SEPT





— Non merci, dis-je  :  je suis fiancé.
— Non ; vous êtes stupide. Pour le délire, il faut que vous aimiez dans une autre vallée que la vôtre. Vous êtes fiancé, mais qu’est-ce que ça change ? Si vous aimez la vie, vous devez aimer aller de branche en branche.
J’ai un rictus en éclusant mon verre, cependant que la robe bleu place Stairway to Heaven sur la platine.
— J’aimerais bien me poser sur ma branche, je dis en reposant doucement mon verre.
— Ce soir, il m’annonce en me fixant, je dois me coucher sur votre copine, et vous sur ma bacchante. Je veux goûter le miel salé de votre ragazza. Et vous, essayez-vous de nier que vous crevez d’envie d’ôter la robe bleue de ma fémina ?
— Vous êtes complètement cintré.
— , et vous, vous êtes pleutre et provincial. Il faut que vous vous libériez. La vie, c’est le délire. Si vous n’éclosez pas, vous allez finir amer, comme une endive.
« Ferme ta malle ! » une voix sage me conseille fortement ; « Ne lui réponds surtout pas ». Mais moi je ne suis pas sage, je m’insurge  :
— Je finirai comme j’ai envie ! La merde soit sur vous et vos leçons sur comment je dois vivre !
Ilona, reine des soiffardes, ramène ses fesses là-dessus et, au milieu d’un magnifique lever de soleil orange, pose sur le bar une bouteille de Veuve-Cliquot frappée. Aussitôt que je l’ai vue, je me suis senti altéré.
— De quoi vous parlez ? elle nous demande.
— De quoi veux-tu qu’ils parlent ?  la bonne sœur lui répond. De sexe !
Ce qui la fait rire comme une otarie. Alors le demi-dieu pose doucement sa main possessive sur le bras de ma Loana.
— Mais arrête !  et de la main je frappe la sienne à faire faire des tours à sa montre.
— Elle me plaît, susurre-t-il. Je saurai m’en servir avec parcimonie. D’abord, j’enlèverai ses vêtements, et quand elle n’aura plus un fil sur elle, j’attacherai ses chevilles à ses poignets à l’aide de lanières. Puis je la ligoterai avec d’autre lanières, de sorte qu’elle ne pourra plus remuer hormis ses yeux et le bout de son nez. Ensuite, j’enfilerai des crochets par les lanières, et j’en glisserai un autre dans sa feuille de rose, et je la soulèverai lentement du sol en tirant sur les chaînes rattachées aux crochets. Alora, elle sera à l’horizontale, à cinquante centimètres au-dessus du sol quand je m’approcherai. Alora seulement j’enlèverai la boule que tu as mis dans sa bouche, et j’entrerai mon membre à la place.
Le bouchon de champagne détonne entre les mains d’Ilona, suite à quoi de la mousse se met à en jaillir à plein tube.
— Espèce de nécrophile, je grogne en me détournant.
La panthère domestique gronde. Je lui jette un œil circonspect.
— Ne boudez pas, c’est stupide, insiste-t-il. Vous viendrez regarder si c’est votre bon plaisir.
Je lui tourne ostensiblement le dos pour m’intéresser au profil du Bimbo del Oro. La porte de la villa sonne. Tandis que dehors on se tape la tête contre la vitrine, on fait la fête ici, joie et licence à tous les étages !  Demain seulement on tue. C’est le moment pour le chauve à lunettes que tout le monde ici appelle le Poète de déclarer  :
— La vie devrait toujours être comme une pièce de théâtre, et action et audace.
Je lui jette un œil par-dessus mon épaule.
— Ce qui est beau est méritoire. Le reste ne vaut pas la peine de se baisser. L’amour, l’art, la guerre, ne vivez que par extraordinaire !
— Oui, oh, moi aussi il m’arrive des choses incroyables, je dis. L’autre jour j’ai déchiré l’emballage en aluminium d’une plaque de chocolat, et bien en dessous, il y avait un deuxième emballage ! J’en suis resté comme deux ronds de flanc.
— Arme la proue de la Ferrari, fait-il, et cingle vers le monde pollué, afin de larguer sur lui des tracts qui chantent ta liberté !
— Ça rime, et après ?
— Alora, si vous ne voulez pas m’abandonner la ragazza, vous m’attachez et vous mettez une boule rouge dans ma bouche et vous baisez la robe bleue devant moi.
Je vois Ilona qui grimace.
— Mais si vous préfèrez me baiser…
— Rocco ! elle se marre. Tu es plein comme un cratère !
— Qu’est-ce que vous attendez pour vivre d’aventure ? le demi-dieu veut savoir sincèrement.
— ‘lui répondez pas, machin, Ilona me dit. Robe bleue est bonne, j’ai pas dit le contraire, mais c’est pas pour ça qu’elle fait le sexe comme une lapine. Depuis que je la connais, je l’ai jamais vue toute nue avec un homme.
C’est donc un genre d’icône, je le savais.
— Alors que moi, on m’a déjà vue, sourit-elle. Il suffit de demander.
Je cherche la main de mon bouquet fané, parce que c’est elle que j’aime, que quelqu’un comprenne !
— Vous avez des chaînes attachées aux pieds, le demi-dieu dit ; pourquoi ne les enlèvez-vous pas ? La question n’est pas tant  :  que ferons-nous quand ils auront trouvé le moyen d’entrer ?  que  :  qu’allons-nous faire d’ici là ?
La bonne sœur applaudit, la porte sonne, et Il bimbo me tapote gentiment l’épaule en descendant de son tabouret. Il n’a rien dit de toute la conversation, et maintenant il me lâche en emportant avec lui sa flûte de champagne.
La porte sonne, sonne, sonne. Des êtres arrivent régulièrement. Eros Ramazotti par les baffles. J’ai envie de lâcher du lest. Qu’est-ce que ça peut leur foutre ce que je fais du restant de mes jours ?
Mais si tu n’as que des heures ?
— D’abord, qu’est-ce que vous lui trouvez à Loana, je maugrée. Elle n’est plus si fraîche qu’un homme comme vous veuille encore la cueillir.
— Vous êtes encore plus stupide que je pensais. Comme tous les autres, ajoute-t-il en englobant le salon du bras. Vous dites que cette jeune femme aux cuisses galbées et en robe bleue est une belle chose ? Je dis moi que vous ne devez pas en jurer avant d’avoir vu son cadavre marcher.
Je lâche mon verre. Tombé de son tabouret, Rocco me regarde en tenant sa main en coupe sous son nez éclaté  : il n’a pas l’air plus d’un quart-de-dieu à présent.
On se calme.
— J’aime le danger ! j’entends celui que tout le monde appelle le Poète nous confier pendant que Ilona éponge ma chemise et que je me ressers un verre d’une main tremblante. Dès l’aube, j’érigerai un beau charnier avec tous ces philistins qui s’empressent à nos portes !
C’est cela, nous nous sommes enterrés vivants dans nos bureaux, nos maisons, nos appartements. Les zombies nous assiègent pendant ce temps, comme ils font toutes les nuits depuis qu’un brin d’apocalypse arpente notre terre, pareil à ce cavalier qui va et vient sur sa monture couleur verdâtre. Dorénavant, il n’y aura plus de havre.





CHAPITRE DIX-HUIT





L’aube nous fait sortir des entrailles d’août de l’hôtel, il faudra au moins la fraîcheur novembrienne des rayons solaires sur notre peau lors du petit-déjeuner en terrasse pour nous redonner un peu le goût du vivre. Une fois requinqués, j’appuie sans arrêt sur le champignon, jusqu’à ce que l’Italie surgisse au bout d’un tunnel. Loana est radieuse comme jamais. Le bras passé par la fenêtre grand ouverte, elle chante un tube d’Eros Ramazotti à tue-tête. Elle est joyeuse, elle badine en amoureuse, elle piaffe quand Gabriela aura quitté le moule d’orfèvre que l’artiste a rempli, et séché ses yeux beaux comme l’Atlantique.
— Gabi…
Elle me regarde.
— Oh, Gabi, souffle-t-elle  : elle bouge…
Elle dépose ma main sur le globe de son ventre. Le soleil derrière elle rehausse ses cheveux blonds, le vent étrille son corsage blanc, et ses yeux céruléens pétillent à la vue de ses chers villages perchés à gauche, étranglés par la Riviera à droite. Elle rit.
Ils ont tous des voitures neuves. Une berline noire fait l’essuie-glace, une autre roule tête baissée, ses yeux plissés comme à l’attaque, les proies s’égayant devant elle, une triologie de chars se livre une course à couteaux tirés. À ce moment-là, la Lancia Lybra 1.9 JTD break est comme une ombre encore lointaine dans mes rétroviseurs. Comment font-ils en Italie pour éviter les accidents à ce train-là ? parfois, je me demande.
Devant nous, un camion antédiluvien s’engage, pareil à un pachyderme qui poserait une patte sur la piste de Monza. J’accélère pour l’éviter, je frotte son bat-flanc, et ça passe.  Mais à deux cents à l’heure, la Lancia Lybra derrière nous n’a pas cette chance  : elle file tout droit dans le camion.
— Mon Dieu !
Loana regarde derrière nous au bruit de la collision. J’arrête la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence, un peu plus loin. Là-bas, le camion s’est couché sur toute la largeur de la deux voies, la Lancia Lybra retournée sur le toit est en miettes, et le chauffeur éjecté ne bouge plus, face contre terre. Devant nous, les dernières voitures s’évanouissent. Puis, un étrange silence s’installe. Le soleil glacial nous défie du ciel.
— Vas-y, Gabi ! crie l’infirmière à côté de moi.
J’enclenche la marche arrière et recule à toute vitesse. Plus près du drame, j’entends alors distinctement le crash des voitures qui se tamponnent de l’autre côté du camion, pareilles à des verres lancés contre un mur. Je m’apprête à sortir, la main sur la poignée, mais Loana me saisit le bras.
— Attends, dit-elle.
Je lui fronce les sourcils. Ses ongles m’entrent dans la chair, et je remarque qu’elle ne me regarde pas, mais quelque chose derrière moi qui lui fait écarquiller les yeux et rentrer sa voix au plus profond d’elle-même. Je tourne la tête. Au même moment, le conducteur de la Lancia Lybra vient taper son visage contre ma vitre. D’un grand trou parmi ses cheveux, il saigne. Il ne devrait pas pouvoir bouger, pourtant il remue les lèvres. On dirait qu’il veut parler.
— Gabi, ne fais pas ça.
Je descends ma vitre, juste de quoi laisser entrer un filet d’air. Le conducteur articule des mots, je ne comprends rien, et puis il griffe la peinture métallisée. Je baisse un peu plus ma vitre. Il approche sa bouche de mon oreille, et le temps de penser beignet à la fraise, il me dit… il me dit que…

— En voiture, il faut toujours mettre sa ceinture.
Je lève les yeux au ciel  : s’il y en a un qui n’a pas la tête à faire la fête, il faut toujours qu’il soit à côté de moi.
— À quarante ans, les femmes se mammographient. Le chômage crée la précarité, qui crée l’insécurité. Les terroristes construisent des bombes atomiques miniaturisées.
L’homme absorbe une gorgée de grappa, bien que ce ne soit pas l’heure.
— Automobile, cancer, insécurité, voyous, terroristes, guerre, etc., etc., et vous pouvez ajouter les zombies maintenant, tout cela dope la consommation. Croyez-moi, plus les gens ont les chocottes, meilleur c’est pour le commerce.
— La peur engendre le fascisme, qui entretient la peur.
Est-ce que c’est lui ou est-ce que c’est moi qui vient de dire cela ? Je zieute vers Cesare, car c’est bien lui qui me taille une bavette depuis tout à l’heure.
— Les coups de chaud font s’ouvrir les porte-monnaie comme des moules fraîches, dit-il. Au fait, très fort d’avoir mis la télévision pour scotcher ces enculés, là-dehors. Vittorio m’a dit qu’on vous devait cette ruse de Sioux.
— Je suis Mohican, je rectifie d’un air distrait.
Je bois, je bois, mais il n’y a rien à faire, je vois toujours son voisin, à poil, hormis des gants blancs et une cravate noire, qui colle Ilona contre le bar avec Call-girl serenade en fond musical. Il a fréquenté les bancs de muscule plus que moi la cuvette des toilettes, ramé davantage que moi pendant toute une vie merdique, soulevé plus de fonte qu’un cariste avec son Fenwick. Ilona l’appelle Adrian. Ses cheveux ont la noirceur des Tournesol, sa peau fleure bon l’huile d’olive biologique et il se penche vers sa voisine pour lui transmettre quelque phrase sibylline, suite à quoi Ilona se cambre et rit un peu trop fort.
— Des gens comme vous et moi, c’est ce qui manque le plus, Cesare me confie. On va sauver le monde, chacun à notre manière.
C’est un miracle, sa femme se fait draguer, et il n’y voit que du feu. Elle se tourne maintenant face à la salle pleine de gens qui la connaissent et qui se rassemblent autour d’elle. Elle leur sourit, regarde l’homme à poil, puis de nouveau la foule, avant d’ôter théâtralement son soutien-gorge orange.
— La société pour laquelle je travaille planche déjà sur un projet qui rendra la chair humaine impropre à la consommation, Cesare embraye. On va sauver le monde, mais il faudra raquer.
Il marque une pause.
— Vous m’écoutez, oui ?
Je le regarde  : il a quitté son costume Gucci pour s’attifer en empereur rose, couleur flamand rose, ça fait peur. Ses cheveux sont gris fer, bouclés et courts. Il porte des lauriers. Enfin, il fume des Appomattox™ transgéniques en les tenant coincées à l’attache de son annulaire et de son index, comme un big cheese qui se respecte.
— Écoutez-moi bien, Gabriele ; Gabriele, c’est ça ?
Je déglutis pour lui répondre  :
— C’est ça. C’est bien ce qui est écrit sur mon slip en lettres flamboyantes.
— , il acquiesce en m’accordant un sourire. Ce dont je vous parlais, c’est que pour échapper à ce nouveau fléau, l’homme doit devenir un mutant. Oui, c’est comme je vous dis, l’homme doit muter rapidement en une sorte de surhomme s’il veut survivre. Or aujourd’hui le génie génétique permet cela.
Il claque des doigts.
— Dieu crée l’homme, l’homme crée Semen-Contra, Semen-Contra recrée l’homme au fur et à mesure de ses besoins d’évolution. Est-ce que ce n’est pas beau, ça ?
— Franchement ? Non.
— Scusi ?
— Je pense que plus la musique est forte en boîte, plus on dit de conneries.
Cesare, ça le fait rigoler. Du coup, il me trouve encore plus sympathique, et m’offre grand ouvert le paquet de ses Appomattox™ de Virginie. J’en prends une, et ce faisant, mes yeux se déplacent d’un iota pour ne pas rater ce qui se passe derrière lui, car Ilona est en train d’allumer la poudre. En fait, elle joue à saute-jarretelle avec plusieurs italiens, provoquant une mini bousculade de ce côté-ci du bar.
— L’alcool, ça me rend folle !  ulule-t-elle.
Son mari reste de marbre.
Moi, ce qui me rend dingue, c’est de savoir que nos amis là-dehors finiront bien par gâcher une si belle nouba.





CHAPITRE DIX-NEUF





« Le royaume des cieux est pareil à un homme qui a semé de bonnes graines dans son champ. Mais, pendant que les gens faisaient la bringue, l’ennemi vint, épanda de l’herbicide au milieu du blé et s’en alla. » Seigneur, si Tu tardes trop, il n’y aura bientôt plus un brin de blé vivant sur la surface de la terre. Heureusement qu’en T’attendant, nous savons quoi faire  : rester vigilant et réagir au moindre présage. En effet, si on ne se garde pas aux piqûres des mouches venimeuses, des moustiques en hiver, à l’eau qui devient trop rouge, aux grenouilles qui tombent du ciel, à la poussière changée en souris, aux ulcères, à la fièvre aphteuse, aux plaies d’Égypte, à la descente des ténèbres, à nos enfants sans tête ou aux sauterelles qui bondissent dans le ciel, ils nous prennent au dépourvu, nous font descendre à la prochaine station. Mon cas est un exemple  : la veille, à Florence, j’avais passé pratiquement une nuit blanche à jouer aux cartes avec le Baroche, Patricia Arquette, et deux autres carabiniers rencontrés à des kilomètres de là. Loana s’ennuyait ferme. La tête posée sur ses bras, elle ne jouait pas. C’était chez le Baroche, au dernier étage du Palazzo Vecchio, sur la Piazza della Signoria où se joue tous les ans le Calcio Storico Fiorentino.
— Maintenant c’est chez moi, le Baroche nous avait expliqué en passant devant le David.
Je suis en train de gagner outrageusement. Vingt-six mille euros en petites coupures multicolores s’entassent devant moi comme les feuilles mortes en automne, lorsque le soleil se lève et illumine d’un jour nouveau ma dernière main.
— Par ici la soudure ! Un roi, deux as et deux huit.
— Hé !  Mauvais augure !  le Baroche s’écrie.
— Quoi ?
— Paire de huit et paire d’as, il m’explique. Nous, nous appelons ça une main de mort.
Je regarde Patricia Arquette.
— Banco bidon, fait-elle.
Pas besoin d’un autre avertissement, on repousse précipitamment nos chaises, on laisse la partie en plan et on se dirige tous vers la sortie.
— Où est l’ascenseur ?  je crie au Baroche en poussant Loana devant moi.
— ‘marche pas ! Prends l’escalier !
Il nous laisse nous engouffrer dans l’escalier et nous rejoint en bas. Battisti retient la porte, et quand nous passons devant lui, je l’entends qui marmonne, de mauvaise humeur.
Quand nous sortons en trombe du palais, je tremble, je sue, et mes lèvres sont crayeuses, rien que les habituels symptômes de la peur. À la suite du Baroche, nous courons nous abriter derrière la fontaine centrale et Neptune. Il était temps, car sourdant comme des ombres de l’ombre, ils se dandinent vers la porte du Palazzo, à trente, quarante, pareils à des poupées mécaniques. Il en vient à présent de tous les côtés.
Plus tard, échappés du piège, nous remontons la Via dei Calzaivoli, en courant jusqu’à la voiture “sauve-qui-peut” des carabiniers, garée un peu plus haut.
— T’es venu comment, toi ?
— À pinces, je réponds.
— Et le Poète est à cheval !  Dirty dogs !
— Je sais masser, sinon, je suggère en regardant droit dans les yeux la fameuse femme à la robe bleue.
— Je dois être demain à L.A. !
Elle ne m’a pas écouté.
— Qui va m’emmener à l’aéroport ?
— Le demi-dieu ? je propose, et voyant qu’elle ne comprend pas, je précise  : Rocco ?
— Rocco est fou ! s’exclame-t-elle.  Il rêve de me ligoter et il a fait le vœu d’inviter les freaks à coucher !
— Ne parlez pas d’eux comme ça. À leur manière, ils sont gentils. Ils sont venus nous apporter la Bonne Nouvelle, vous savez.
Elle me regarde, et avec une expression de dégoût dans les yeux, elle me dit  :
— Dirty dog ! Tu crois vraiment que s’ils étaient les gentils, ils auraient les gueules qu’ils ont ?
Là-dessus, elle tourne les mollets et s’en va, me laissant me demander ce que j’arrache en premier, de ma bite ou de ma main, selon si on considère qu’une branlette des familles est, oui ou non, “une occasion de pécher”.
Un cri de joie happe mon attention vers la droite. Ilona. Ses cheveux sont répandus sur le bar, ses seins tendus comme deux mangues vers les mains de ses admirateurs. Je me dis que si les mutantes de Semen-Contra lui ressemblent tous, sautons et batifolons immédiatement dans le consommé génétique voulu par leurs apprentis sorciers !  Ilona lobbyise pour ce que vend Cesare, je n’en ai plus le moindre doute maintenant, vu que je viens à l’instant d’être convaincu.
— Olé !  je dis en rattrapant ma nana comme elle essayait encore de s’échapper, ainsi que son instinct le lui disait bien.
Puis je m’enquiers auprès de Cesare  :
— Vous n’auriez pas une laisse par hasard ?
Le semen-contrien se marre. Il cueille un plat d’amuse-gueule au nez et à la barbe d’une bacchante en tablier et rien en-dessous, et le pose entre nous deux. Je glisse une autre Appomattox™ gratuite au sommet de l’oreille et me mets à picorer consciencieusement les feuilletés, les toasts et les minipizzas, car au vrai, avec tout ce que j’ai bu, j’ai comme qui dirait la dalle qui s’ouvre d’un coup.
— Il faut vous faire vacciner contre la morsure des zombies, Cesare m’annonce le plus sérieusement du monde. Je vous inocule le virus, et après votre corps le reconnaît et fabrique les anticorps nécessaires.
— Ça fonctionne ?  je fais la bouche pleine.
Il mastique une olive, puis il me répond sans me perdre des yeux  :
—  ; possibile.
— Sur ma copine aussi ?
Il crache le noyau en plein cendrier  :
— J’ai emmené une pleine valise de vaccins avec moi, il me dit. Elle se trouve actuellement dans le coffre de ma voiture. Normalement, le vaccin coûte dix mille euros, mais à vous, je vais vous faire crédit.
— Pourquoi ?
— J’aime la France, et vous êtes un ami de Vittorio, et Vittorio est mon ami, cela compte.
Il lui prend un air songeur.
— Au fait, j’ai aussi des hormones de croissance, à cent euros la boîte de comprimés. Si vous voulez vous ballader avec un gros sexe, il ne faut pas hésiter. C’est comme je vous dis. J’ai aussi des additifs d’hormones féminines, si vous voulez vous faire pousser des seins  :  œstrogène, progestérone…
Je le regarde, et me remets à mâcher ma minipizza sans rien dire.
— Bon, il fait en me tapotant l’avant-bras et en me montrant ses dents blanches. Je vous fais l’injection du vaccin tout à l’heure, qu’est-ce que vous en pensez ?
— J’en pense qu’on est bien loin de Ris-Orangis, mon vieux.
Je déglutis une bouchée.
— O.k., j’ajoute ; tout à l’heure, ça me va.
— Bien, bien. C’est le bon choix, croyez-moi. Très enchanté d’avoir fait votre connaissance, Gabriele. À tout à l’heure donc pour ce que vous savez. Ciao !
Il ne jette pas un regard à son épouse du dimanche quand il s’engouffre dans le salon-solarium, impérial dans ses cothurnes noir Éthiopie. Ilona descend à son tour de son tabouret et le suit, et disparaissant tous les deux dans la foule pour y faire Dionysos sait quoi, je me retrouve seul avec les petits fours. Rassasié, je fais descendre ma cigarette de mon oreille et me la mets en bouche. Une minute, il ne m’a pas dit si le vaccin avait été testé ! Je le cherche aussitôt des yeux pour le lui demander.
— Cesare !  Hé, Cesare !  je l’interpelle par-dessus les têtes, mais il ne m’entend pas.
Dix mille euros, ça représente une paye. Je tire sur mon Appomattox™ transgénique en me disant trois choses  :  1) j’ai du pot de connaître un type qui veuille bien me vacciner contre la bave d’épouvantail ;  2) amen, mon frère, tant mieux pour toi, mais qu’est-ce que ce sera pour les autres qui n’ont pas dix mille euros ?  et 3) ma cigarette n’est pas allumée, je tire dessus pour rien. Je demande donc du feu à un aviateur italien de la première guerre mondiale, lequel me donne l’heure. Je hausse les épaules, tire sur le bras de Loana, et m’éloigne. J’ai quelques questions à poser à Cesare.





CHAPITRE VINGT





C’est à Pise même et dans ses faubourgs, jusqu’en la plus petite ruelle et vers les étages les plus élevés de la cité. Les zombies qui commandent le Monte Pisano se donnent une grande garden-party pour célébrer leur faim, et comme Dieu est absent, et qu’ils se trouvent en nombre, ils mangent et boivent en pleine liberté, comme Ezéchiel onze six sept l’a annoncé, je cite  :  « Vous avez multiplié les cadavres des vôtres dans cette ville, vous avez rempli ses rues de cadavres. C’est pourquoi l’Éternel vous le dit  :  les cadavres, c’est la viande, et elle, c’est la marmite. »
La cathédrale, le cimetière, le baptistère et le campanile, bâtis en marbre de Carrare, renferment entre leurs flancs la provende fraîche sous les espèces de pauvres touristes pris au piège, et semblent aux macchabées dans leur blancheur opulente aussi solennels et impénétrables que tout le reste. Les mutilés de guerre s’y sont traînés sur leurs béquilles, les poupées mécaniques sur leurs guibolles malhabiles, à chaque minute il en arrive d’autres. Par toutes les rues il en débouche constamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac, et les touristes assiégés voient du haut des étages de la tour penchée, entre les colonnes de cartes postales et les étalages de monuments miniaturisés, courir les cadavres de cuisines, sur les pelouses bêler les gueules enfarinées, contre les côtes marmoréennes de l’arche gratter les béliers. Le soleil se couche, et le parfum d’urine des pavés de rue rend encore plus lourde l’exhalaison de cette foule qui sue.
Les garde-manger de Pise ne sont pas suffisants, on leur a alors montré les étrangers présents. Il y a sur la Place des Miracles des hommes de toutes les nations, des suisses, des portugais, des espagnols, des éthiopiens et des corses. L’américain se reconnaît à sa taille, et le français à ses failles. Des anglais, qui se sont par imprudence barbouillés de vermillon solaire, ressemblent à des statues de corail. Ils s’allongent sur les coussins de verdure, ils mangent accroupis autour de grands tas, ou bien, couchés sur les tapis d’écarlate, ils tirent à eux les morceaux de chair, et se rassasient appuyés sur les genoux, dans la pose carnassière des hyènes quand elles dépècent leur provision.
D’abord il leur est servi des cerveaux à la sauce blanche, puis toutes les espèces d’os charnu que l’on arrache sur les squelettes, des bouillies de chyme, de fèces et de langues, et des oreilles au cumin enlevées par des dents en ivoire jaune. Les pains de fesses aspergées de sperme alternent avec les gros fromages de tête, et les cratères pleins de sang bordeaux, et les vases pleins de lymphe auprès des bouches glutineuses. La joie de pouvoir enfin se gorger à l’aise dilate tous les yeux.
Les tables débordent de viandes  :  livreurs, footballeurs, supporters entiers, gigots de grand-mères, employés en sauce, étudiantes en beaux-arts frites et retraités confits. Dans des gamelles en terre flottent, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Les pyramides de cadavres s’éboulent, et l’on n’a pas oublié quelques uns de ces enfants à gros ventre et à joues roses dont on s’engraisse en bâfrant. La surprise des nourritures nouvelles excite la cupidité des estomacs. Les français s’arrachent les seins de fillettes qu’ils croquent avec le téton. Des blacks se déchirent la bouche aux piquants rouges des piercings. Les grecs, plus blancs que des ossements, jettent derrière eux les épluchures de vieillards, tandis que des slovènes hurlant comme des loups dévorent des portions entières de visage.
La nuit tombe. On retire les barricades des rues et l’on apporte des lance-flammes. À leur vue, les zombies grondent, ce qui met les militaires en larmes.





CHAPITRE VINGT ET UN





Minuit, païens !  Après ce qui m’a semblé être des heures de recherches infructueuses, que Cesare se fasse bouffer par les zombies, me voici de retour dans le salon-solarium, bredouille. Après l’étage (pour l’avoir bien observée, la griffure de Vittorio s’infecte rapidement), après le sous-sol (le génois claque des dents tout seul dans le noir), après la cuisine (ait fini un verre de mint-juleps posé sur le vaisselier), après les toilettes (me suis vu offrir une bouteille de gin Bombay Sapphire à moitié pleine), et après le jardin, quand j’ai eu ouvert la fenêtre d’une chambre et hurlé le nom de Cesare à l’immense foule des zombies grouillant tout autour de la maison, je me suis avoué vaincu, je me suis dis  : il n’y a rien à faire, rien à penser, il doit se mouvoir sans cesse pour que je le rate continuellement ainsi. Puis j’ai eu en tête de prendre un verre.
Il y a un monde fou dans le salon-solarium. D’un bras j’éloigne vigoureusement les branches de la forêt de gens, en les éclaboussant au passage de Martini. De l’autre, j’entraîne mon amour derrière moi. J’ai une Kool intacte au bec, qui me la donnée ? La personne à qui je demande du feu est la présidente des États-Unis tenant par la main un verre de vodka Absolut à la fraise. D’accord, ce n’est peut-être pas ce qu’elle boit. Elle me sourit poliment en me tendant un briquet mondain et argenté. Il faut que je trouve d’urgence quelque chose à dire, n’importe quoi.
— Madame, fais-je ; mais où est Bill ?
Ma blague dans le coin la fait sourire un peu, puis elle me prend par l’épaule et me désigne, que le marteau de Thor me foudroie sur place si ce n’est pas vrai ! un grand type aux cheveux platine adossé à une des colonnes du salon, un stetson sur le chef, et un verre de bourbon à la main.
Quoique je contemple, la réalité s’envoie en l’air. C’est l’occasion rêvée de trinquer à la santé de ce monde, le seul que nous ayons. « Bon voyage, où que tu ailles ! »  me souhaite une voix féminine non-indentifiée, comme un lâcher d’oiseaux aux ailes fluorescentes. Je me retourne d’une piève, en agrippant l’épaule d’un gigolo, mais des seins me poussent dans le dos, je repars de plus belle.
Je balance un moment entre des cinéastes et des compositeurs, des danseuses de ballet et des navigateurs, des scientifiques brûlants et des marchands, des pantins et des visiteurs de l’Enfer, du Paradis et du Purgatoire ! J’éclate de rire. Je fais sept tours sur moi-même. Où que je regarde, ça se défonce, ça sniffe et ça colle. Le champagne chuinte à mes oreilles. J’ai vraiment besoin de m’asseoir. Je sens soudain que je plonge vers le plancher des vaches plein de taches, lorsque tout à coup apparaît le bar, qui me rattrape de justesse. Comme je me raccroche à lui, chope le bord opposé, et me remets tant bien que mal sur mes pieds, j’ai encore la présence d’esprit de ramener Loana près de moi, au moment où elle allait de nouveau s’esbigner.
Enfin, je peux respirer. Je regarde à côté de moi, et remarque que Frankie est là, les coudes posés sur le comptoir. Elle fume négligemment une cigarette en contemplant la salle derrière ses lunettes noires. Signe particulier, elle hoche la tête en rythme avec la musique.
Frankie est une femme, et elle mesure bien dix centimètres de plus que moi. Elle a des cheveux coupés très courts, on dirait un bonnet de laine dorée. Elle porte un fourreau en cuir qui laisse ses épaules nue. Une jambe souple dans une botte noire prend appui sur le marchepied de son tabouret, entrouvrant la fermeture à glissière jusqu’à mi-cuisse.
Une minute !  Comment est-ce que je connais Frankie d’abord ?
L’ai-je rencontrée à Florence ?  Quand Loana et moi y sommes arrivés, et qu’ils avaient bouclé la rive droite de l’Arno pour créer un sanctuaire ? Il fallait montrer patte blanche pour pouvoir franchir les barrages de l’armée, je me souviens. Ils disaient, les militaires, que si Florence tombait, elle entraînerait avec elle la Toscane toute entière. Alors, refoulés sans pitié, nous avons pris plein sud, plein pot, moi au volant de la Fiat Stylo d’emprunt, Loana sanglée comme d’habitude. Puis nous avons su éviter les accidents, les auto-stoppeurs armés et les morts errant sur l’asphalte. Nous avons grappillé un peu plus de temps devant l’épidémie de zombies. Enfin, nous avons fini par tomber en panne d’essence sur la Fi-Si, à mi-chemin entre une station Q8 et une Tamoil. Heureusement, les pompes pullulent en Italie  : Q8 ou Tamoil ?  Tamoil ; chez eux tu te fais servir. Je fais le tour de la voiture et j’ouvre le coffre.
Une fois à la station, je fais un inventaire des lieux. Il y a des Panda, des Punto et une Multipla, toutes laissées en pâture par leur propriétaire mort. Il y en a un qui gît devant une Alfa Roméo 159 toute noire. Il gigote bien, mais il lui manque trop de membres pour me créer des histoires. En revanche, je dois me méfier de l’obèse qui étire les entrailles d’un des pompistes en uniforme, ainsi que de cet autre, là, qui rentre et qui sort un pistolet de super dans l’orifice d’une Fiat Ulysse.
Un des pneus de la 159 a éclaté en tapant contre le trottoir, ma préférence va donc à la Multipla garée devant une des pompes, le pistolet de sans plomb encore rentré dans le cul, le bouchon par terre avec les clefs dessus. Je m’approche sans hâte, il s’agit d’attirer l’attention de ces messieurs le moins possible. Une fois parvenu à la voiture, étant donné que j’ai besoin d’un maximum de carburant, je rappuie sur la détente pour finir de faire le plein. Mais soudain, il y a du remue-ménage à l’intérieur du magasin. Presque aussitôt une douzaine de zombies se précipitent dehors en se marchant dessus tellement ils sont pressés de mettre leurs dents sur la denrée. C’est moi, la denrée.
J’attends le dernier moment. Quand l’ombre du premier d’entre eux recouvre ma nuque, je jette le pistolet, replace le bouchon et plonge dans la voiture aussi sec. Quand j’enclenche la première, et que la voiture bondit de l’avant, le pompiste agrippe in extremis le cadre de la portière, et y reste accroché. En troisième, je déboule hors de la station, et met le cap au nord. À contresens sur la Fi-Si, quatrième, cinquième, je roule comme un dératé, croise une Audi A8 en tenue de mariée, puis une Renault Mégane au klaxon enfoncé, et arrive rapidement en vue de la Fiat Stylo. Je laisse ronronner la tigresse dans le moteur de la Multipla, tandis que j’en sors du côté du passager pour en faire le tour.
Au nord comme au sud, il n’y a pas âme qui vive, seulement les traces invraisemblables de la débâcle, quelques panaches de fumée qui masquent çà et là des portions de ciel, et des vaches mortes en train de brouter des veaux à même l’herbe. Dans le lointain, les sept sirènes de Poggibonsi mugissent sans fin, car il n’y a plus personne pour les arrêter.
Arrivé au niveau du pompiste incrusté à ma portière, je lui décoche une châtaigne en pleine tête qui la fait rebondir violemment contre la tôle. Puis je l’attrape par les aisselles, et en tirant dessus de toutes mes forces, je l’arrache du cadre de la voiture pour le balancer un peu plus loin. Loana est toujours dans le coffre, chétive et recroquevillée comme une petite crevette grise. Je la prends dans mes bras, et la dépose doucement à l’avant de la Multipla. Une Saab 9000 lancée à toute berzingue manque de me tuer comme je contourne de nouveau la voiture. En ouvrant la portière du côté du conducteur, j’en profite pour décocher celle-ci dans la tronche du pompiste qui la relevait tout juste. Enfin, je m’assois au volant, j’attache la ceinture de Loana, et c’est reparti.





CHAPITRE VINGT-DEUX





Nous ne sommes pas rentrés dans Florence la première fois, alors est-ce à Sienne que nous t’avons rencontrée ?
— Non.
C’est vrai, et de toutes façons les contrades avaient refermé les portes de la ville comme aux pires heures de la Grande Peste. À la radio, j’entends que les morts-vivant marchent sur Rome par les Maremmes, et puis que la Manhattan de la Toscane se retranche en les attendant, que Volterra fulmine, que Assise prie et que Pise ne répond plus. Quant à Gênes, depuis des heures elle est prise. L’état d’urgence est décrété en Ligurie, Émilie-Romagne et Toscane, en Ombrie même, et dans les Marches. Le président Sylvio Berlusconi parle d’une guerre à livrer contre un envahisseur de type inconnu, il assure que les militaires sont sur la brèche, il tait en revanche qu’au train où l’épidémie se répand, il y aura bientôt plus de morts que de vivants. Ailleurs dans la communauté européenne, Paris est portée pâle, Londres subit un blitz de zombies, Berlin brûle et Ankara invoque Allah. En Chine maintenant… J’éteins la radio, puis je regarde Loana pendant de longues minutes en caressant l’onde de ses cheveux blonds.
— Ne te fais pas de bile, chérie ; nous serons là tous les deux quand Gabriela naîtra.
Nous l’accueillerons dans ce monde, nous prendrons soin d’elle, la protégerons, l’élèverons avec amour, la porterons, et la suivrons des yeux pas à pas sans jamais, jamais pécher contre elle. À la fin, c’est elle qui nous enterrera.
— Je ne t’abandonnerai jamais, jamais, ma Loana.
La voiture qui nous précède avance de cinq, six mètres, aussi je redémarre la Multipla et la rejoins, pare-chocs contre pare-chocs. Le barrage des carabiniers coupe la route à cent mètres de là. Ils nous ont rangés en deux files, de façon à laisser une voie libre pour les allées et venus des véhicules de secours. Les voitures s’entassent en attendant d’être contrôlées, passage obligatoire pour tous ceux qui désirent continuer leur route vers le Latium. Depuis une heure, nous prenons notre mal en patience, tout comme des milliers d’italiens qui ont tout quitté pour échapper à ce qui vient après nous, et retomber un peu plus loin, hors de portée de la mort qui marche.
L’air pulse au-dessus de la foule de voitures, à perte de vue, de piétons et de charrettes. L’attente s’allonge. Il y a des blessés que les carabiniers mettent en quarantaine en même temps que ceux de leur famille qui pleurent en jurant qu’ils ne les abandonneront jamais. Il y a des morts que d’autres carabiniers achèvent d’un coup de matraque sur la tête. L’après-midi s’écoule. Des gens légèrement mordus ont le temps de mourir puis de se ranimer au milieu même du convoi, semant le chaos jusqu’à temps qu’on puisse à les neutraliser. La parasitectomie va son train. L’homme a désormais un Beretta à la place du cœur. On élève des charniers, on creuse des trous, des fosses aux sorcières, pour qu’on ne puisse pas dire après que le gouvernement n’a rien fait.
Après ?
Les heures passent, j’avance, je m’arrête, j’avance, je m’arrête, puis c’est notre tour, lorsqu’un carabinier s’approche et frappe à ma vitre.
— Bonjour, monsieur, dit-il lorsque je l’ai baissée. Avant toute chose, je vais vous demander de parler.
— Bonjour, dis-je.
— Je vais vous demander maintenant de couper le moteur et de sortir tous les deux de votre véhicule.
Ce que j’accomplis au poil.
— Non ; laissez vos papiers tranquilles, monsieur. Je m’en fous, si vous saviez… pourquoi ouvrez-vous la portière à la place de votre femme, monsieur ?  C’est bien votre femme ?
— Nous allons à Rome pour nous marier.
— Elle me paraît extrêmement pâle. Ça va, mademoiselle ? Mademoiselle ?
— Excusez-la ; elle est très, très fatiguée.
Il met tout de suite la main à la crosse de son revolver.
— Fatiguée dans quel sens, monsieur ?
Sauvons la farce !
— Elle attend des jumeaux. C’est très fatiguant, je vous assure.
— Ça n’empêche pas de causer, ça, monsieur. Pouvez-vous dire quelque chose, mademoiselle ? Voulez-vous vous éloigner de la voiture, monsieur ? Parlez, mademoiselle ! Monsieur, pourquoi miss transe ne m’écoute pas ?
Cette fois, il sort bel et bien son Beretta de service et décoche un signe à l’attention de sa collègue, une femme en bleu marine d’un mètre soixante, des cheveux blonds et des yeux azur à couper le souffle, on dirait l’actrice Patricia Arquette dans un uniforme de carabinier. Quand elle arrive, elle embrasse la situation d’un coup d’œil.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai un problème avec ces deux-là. Des français qui vont se marier à Rome. Elle n’a encore rien dit. Lui dit que c’est parce qu’elle est enceinte.
Il se tourne vers Loana.
— Parlez, mademoiselle ! Vous m’entendez ? Mademoiselle ?
Alors Loana répond  :
— Bonjour, monsieur l’officier de police.
Il regarde ma jolie poupée de cire, puis se tourne vers moi et plisse le front.
— C’est vous qui avez parlé ?
— Mais non ! dis-je en haussant les sourcils. Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
Il regarde de nouveau Loana et s’approche d’elle pour voir de plus près ses yeux somptueux et, où es-tu charité ? avance une main vers elle, avec précaution sachant qu’il y a trois têtes sous le même bonnet. Un frisson hérisse les poils de ma nuque, car je réalise à l’instant que j’ai enlevé son bâillon. Tout à coup, cela ne fait pas un pli, elle réagit et se rue brutalement sur la main du carabinier, lequel la lui enlève de justesse, je pense qu’il s’y attendait, et pointe son Beretta sur elle, aussitôt imité par sa collègue, et ils l’auraient sans doute abattue si je ne m’étais interposé.
— Arrêtez ! je braille.
— Écartez-vous, monsieur !  le carabinier m’avertit.
Je dois protéger Loana de leur envie de lui loger une balle dans la tête, tout en l’empêchant de leur sauter à la gueule, et à la mienne aussi par la même occasion. Ce n’est pas gagné.
— Encore une fois, écartez-vous, monsieur, ou nous ouvrons le feu !
La carabinière s’écarte légèrement, pendant que son collègue nous maintient en joue.
— C’est une erreur !  je crie. Nous ne voulons plus aller au sud, nous repartons !
Je fais une clef à Loana et la rentre de force dans la Multipla.
— Dernière sommation, monsieur ! Écartez-vous d’elle !
Je claque la portière et lève les bras, tout en leur tournant le dos.
— Soyez raisonnable, monsieur ! Patricia Arquette crie. Laissez-nous nous occuper de ça !
Moi, solo de baryton  :
— Ce n’est vraiment pas la peine de crier !
Je recule, animé par l’espoir un peu fou qu’ils rateront Loana le moment venu de tirer. Ils n’en auront pas l’occasion, car quand j’ouvre ma portière, une Hyundaï Sonata 2.4 tire parti de ses cent soixante et un chevaux pour déboîter soudain de la file de droite. Le carabinier est fauché, sa collègue échappe d’un cheveu au pare-chocs du chauffard. Trois de leurs collègues postés un peu plus loin se retournent, mettent en joue et lâchent ensemble un nuage d’abeilles noires qui se précipite sur la voiture. Le zombie au volant prend cher et finit sa course folle dans l’arrière-train d’un autocar, tout emmitouflé d’air-bags qui lui donnent un air de fête.
Pendant ce temps, j’ai démarré la Multipla et fait demi-tour, non sans avoir percuté plusieurs fois les véhicules devant et derrière, et raboté au passage le flanc de ma voiture contre la glissière de sécurité. J’accélère, arrache des portières, klaxonne, crie, et, me faufilant entre véhicules et rambarde, dans des gerbes d’étincelles, forçant la place, baissant la tête sous les tirs sporadiques de citoyens zélés, quitte en trombe la zone du barrage. Nous nous enfuyons vers le nord. Au passage, Loana ramasse une balle dans la poitrine. Cependant c’est moi qui saigne.
Nous revoici dans le no man’s land, en route pour l’éternité.

— Ce n’est pas là non plus que je t’ai vue, hein ?
Frankie secoue la tête.
— On a fait connaissance tout à l’heure, elle me dit. Tu te rappelles ?
— Pas des masses.
— Tu m’as dit comment tu t’appelais, je t’ai dit comment je m’appelais. C’est juste après que j’ai écrasé ton pied avec mon talon.





CHAPITRE VINGT-TROIS





Frankie ressemble drôlement à Loana. Quand elle aspire une bouffée de sa cigarette devant mes yeux fascinés, ses ongles carmin se prélassent sur ses doigts longilignes et brillent comme de la laque.
— Ça va comme tu veux ?  elle demande sans me regarder.
— Je m’éclate, tu ne vois pas ? je dis un peu brusquement.
— C’est bon.
Je pose le bout de mes doigts écartés sur la surface du comptoir et j’essaie de me rattraper.
— Il est vraiment sensas ce bar, tu ne trouves pas ?
— Super. S’il pouvait aussi nous sauver des zombies, il serait parfait.
Ma mâchoire tombe sur ma poitrrine comme deux mousmés nous passent devant. Je crois qu’il s’agit des videuses à queue de cheval qui patrouillent pour le compte de l’organisateur de cette soirée de fin du monde, mais je n’en suis pas sûr. Elles sont nues, brandissent chacune un martinet en vinyle qui font s’écarter timidement les noceurs, et qu’elles abattent de temps en temps sur les reins de l’un d’eux en ébrouant sauvagement leur queue de cheval.
— Une femme avertie vaut deux adolescentes surexcitées, Frankie déclare d’une voix neutre.
— Que dire alors de deux adolescentes averties ?
Frankie, ça ne la fait pas rire.
— Attends un peu, je dis posément ; je ne les ai même pas regardées.
— Tu fais ce que tu veux, Gabriel.
Elle prononce mon prénom à la française, c’est si bon que j’en attrape la chair de poule.
— Je peux te poser une question ?
— Oui, elle me dit, toujours d’une voix atone et sans cesser de bouger la tête en rythme avec la musique.
— Est-ce que tu es cette blonde incendiaire qui me parle, là ?  ou bien est-ce que c’est que j’ai enfin trop bu ?
Cette fois Frankie cesse de battre la mesure pour me dévisager. Impossible de deviner ses yeux derrière les lunettes de soleil, alors à défaut je contemple ses épaules de nageuse, pâles et sans la plus petite trace de bronzage.
— Si je te sers un verre, elle verse de ses lèvres neuf millimètres, ça fera le combien ?
— Je ne sais plus compter au-delà de dix.
Elle émet un clappement de langue agacé. Puis elle tire une longue taffe, et  :
— T’as envie d’un verre, chico ?
— .
Elle pousse vers moi celui à moitié plein que son voisin a abandonné, ainsi que tous ses vêtements, pour pouvoir se jucher sur le comptoir, fléchir les genoux à loisir et tendre le bassin au-devant de la bouche de deux filles. Cela se passe juste derrière Frankie.
— Tu as une tête horrible, celle-ci me tance.
— Merci.
— Tu devrais prendre une douche et dormir, sinon tu vas claquer, je te jure.
— Toi, t’as une mine splendide en revanche. Quel est ton secret de beauté  :  des vitamines ?  un régime diététique ?  des pompes tous les matins ?
Que le type s’allonge sur les deux filles sur le comptoir, juste derrière elle, Frankie s’en fout manifestement comme de son premier soutien-gorge.
— Sache que je n’en porte pas, elle m’informe. Et ce type n’est pas mon genre.
Elle fume tranquillement.
— Je dors, moi, dit-elle. Depuis combien de temps tu ne t’es pas couché avant minuit, chico ?
— Depuis toujours, Frankie.
Je cherche mes cousues main, et puis je me revois prendre la dernière il y a des lustres de ça, alors elle pousse vers moi un paquet de Marlboro.
— Vas-y, les cigarettes sont à signor galipette.
Elle hausse les sourcils en donnant un léger coup de tête en direction de l’effeuilleur, derrière elle.
— Il ne savait pas où les mettre, alors je lui ai offert de les garder pour lui.
Sur ce, elle change de position, et tourne le dos à la salle. Je pense croupe Suzette, et reste médusé par la grâce de ses gestes quand elle pique sa bouche d’une cigarette. Je fouille mes souvenirs, mais impossible de les remettre dans l’ordre, il manque trop de chaînons. Ce que j’ai fabriqué du Tanfoglio “Force 99 Carry”, par exemple. L’ai-je paumé avant ou après avoir fini mes cigarettes ? Et Frankie ? J’espère au moins que je ne lui ai pas raconté ma vie, parce que je ne me rappelle de rien.
— Attends, si ! je fais ;  je me rappelle qu’on a dansé, non ?  On a dansé la samba tous les deux, c’est à ce moment-là d’ailleurs que tu m’as marché sur le pied sans le faire exprès.
— C’était une rumba.
— C’est pareil !
Frankie écrase paresseusement sa cigarette à moitié consumée dans le cendrier, puis elle se redresse et pose son index sur le mitan de ses lunettes noires pour me lancer un regard par-dessus les verres.
— La rumba est cubaine, elle m’explique. La samba est brésilienne. Ce n’est pas pareil. Et j’ai fait exprès de mettre mon talon sur tes orteils, elle ajoute. Pour t’apprendre.
— M’apprendre quoi ?
— La galanterie.
— Je ne comprends pas.
— Tu venais de me demander si ça m’arrivait d’avoir envie de coucher avec un zombie.





CHAPITRE VINGT-QUATRE





— Tu ne pouvais pas savoir, chérie. Il a fait exprès de te présenter sa main pour que tu essaies de la chiquer.
Je frappe le volant.
— Mais on ne va pas baisser les bras ! Quand le Seigneur Jésus donne des cailloux à manger, il fournit aussi les dents dures.
Loana croit énormément en Dieu et toutes ces conneries.
— As-tu vu la carabinière ?  dis-je d’une voix un peu calmée. On aurait dit, tu sais ?  l’actrice, Patricia Arquette.
Puis je bâille en grand, la fatigue. Cela ne m’inquiète pas toutefois, je sais que je ne vais pas m’endormir. J’ai trop peur de m’endormir. Je me frotte les yeux, et dis  :
— Il m’a semblé qu’elle avait un peu forci.  Je l’ai trouvée… boulotte.
— Alors ça !  s’exclame une voix derrière moi. Je suis obligée d’entendre ça ?
Mon cœur saute à l’élastique, tandis qu’à l’arrière ladite carabinière se redresse et s’encadre entre les sièges avant. Je regarde tour à tour la route et le rétroviseur.
— Qu’est-ce que vous fichez ici, vous ?
— Et vous, où est-ce que vous pensiez aller comme ça ?
— Je vais où je veux !  j’explose. Et je vous préviens, si vous sortez encore votre Beretta, je fais une sortie de route !
— Allez. Calmez-vous.
Elle puise une cigarette dans sa poche de pantalon, rabat le siège du centre et tend le bras pour atteindre l’allume-cigare. Puis, d’un geste élégant du coude, elle détourne la bouche de mon beau lac pollué. Loana l’adore dans Lost Highways.
— Comment êtes-vous montée, fais-je moitié moins en colère.
— J’ai ouvert la portière. Dites, vous n’iriez pas à Florence par hasard ?
— Pourquoi vous voulez savoir ? je ronchonne.
— Ne soyez pas sur la défensive. Je ne vais pas vous causer de problèmes, même si je pense que vous êtes complètement dingue de parler à votre
brutta, et que…  non, de vous à moi, il faudrait vraiment vous enfermer.
— Je suis déjà enfermé dans ce monde, je dis. En cabane, papa ! et depuis toujours.
— J’imagine. Mais je suis quand même de votre côté, et je peux vous aider. Je suis flic, vous savez ?
— Et comment.
— Ça pourrait vous rendre de sacrés services si vous aviez une carabinière avec vous. Il y a des barrages sur toutes les routes principales et les villes sont bouclées.
Elle est penchée en avant, et lorsque l’allume-cigare claque en ressortant, elle s’en saisit pour cautériser sa cigarette avec.
— Du calme ! je fais à ma blonde, que ses instincts ont rallumée.
— Pourquoi Florence ?  je demande à l’actrice.
— J’ai une sœur là-bas, elle m’explique de sa voix douce, on dirait une clarinette. Elle est tout ce qui me reste, alors il faut que je la retrouve.
Elle tousse.
— J’ai fait ce qu’il y avait à faire, elle ajoute pour elle-même.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?  je m’enquiers auprès du rétroviseur.
— J’ai abandonné mon poste.
— Qu’est-ce que ça fait ? Vous êtes actrice.
— Pardon ?
Elle tousse plusieurs fois de suite.
— Ah ! je ne supporte pas de fumer ! Je m’y suis mise parce qu’il vaut mieux tard que jamais, mais là, non, ce n’est pas possible. Tenez, fumez-la, vous.
Elle me la met entre les lèvres.
— Si je suis avec vous, ils ne pourront pas vous arrêter, vous et votre…
— Attention à ce que vous allez dire.
Elle sourit.
Le temps que je réfléchisse, nous rattrapons l’arrière-garde d’une colonne vrombissante de militaires faisant mouvement vers le front nord. Nous leur emboîtons la roue, et voilà que des dizaines de kilomètres de Toscane défilent sous nos pneus, cependant qu’un régiment d’infanterie nous précède.
— O.k., je dis.
— Vous m’en voyez ravie, elle dit en me tendant la main.
— Je m’appelle Gabriel.
— Gabriel ?
— C’est écrit sur mon badge.
— Vous n’avez pas de badge.
— Ce n’est pas parce que vous ne le voyez pas qu’il n’existe pas, je grogne.
— O.k., o.k. Moi, c’est Patricia.
Elle regarde attentivement ma gentiane frelatée.
— Vous ne laisserez pas tomber votre copine, n’est-ce pas.
— C’est une question ?
— Pas de problème pour les contrôles, elle ajoute en se penchant pour descendre une vitre sur l’après-midi baissant. Je vous l’ai dit, je suis flic. J’ai des copains là-bas, il suffira de les prévenir pour qu’ils nous fassent entrer en zone sécurisée. En revanche, il faudra limer les ongles de mademoiselle, ils sont trop longs.
Le temps roule ses essieux sans faire mine de s’arrêter, cette fois c’est Patricia conduit. Loana est ceinturée à l’avant, entre nous deux. La nuit est tombée sur la Botte. Les rares lueurs de Florence tremblotent devant nous comme les braises d’un bûcher.
— Ça va aller, Gabriel. Vous avez fait ce qu’il fallait. Arrivés au pont, ce sera à moi de jouer  : vous ne direz rien, sauf si vous y êtes contraint, pigé ?
— Ouais.
Elle me jette un œil circonspect.
— Savez-vous que vous êtes complètement dingue ?
— Ouais ; dansons la camisole, je chantonne.
Un quart d’heure plus tôt, sur une aire de la Fi-Si, nous avons regardé les militaires continuer leur flonflon vers le nord, puis j’ai sorti Loana de la voiture pendant que ma nouvelle camarade me couvrait, le Beretta en main.
— À vingt mètres, a-t-elle dit, je fais mouche dans les valseuses d’un mec.
— O.k., j’ai répondu mornement.
Puis, le cœur sec, j’ai enlevé tous les ongles de Loana à l’aide d’une pince, et je lui aurais arraché toutes ses dents aussi si la carabinière ne m’avait pas arrêté, écœurée. Puis j’ai bâillonné ma source d’eau empoisonnée, je l’ai lavée, peignée soigneusement, et enfin je l’ai revêtue d’habits neufs trouvés dans une valise  :  un corsage blanc sans dos, des jeans bleus et une paire de baskets.

Les souvenirs avec Loana me rongent comme des fourmis rouges, et ma raison se dévide comme un pull en laine quand on tire sur le fil. Si quelqu’un doit brûler sa cervelle, ce sera moi. Mais mon labyrinthe est trop grand pour que je m’en tire seul, alors je frappe à la porte du salut à coups de tête, et comme elle ne bouge pas d’un millimètre, je recommence.
À la jonction de la Fi-Si et de l’autoroute qui rallie la capitale, on demande à un homme juché sur un blindé immobile ce qu’il en est de Rome. Il nous répond que les morts-vivant sont à Rome. Sur ce, Patricia repart. Plus loin, elle m’annonce  :
— Je dirai que nous ramenons un spécimen à fins d’études.
Je lui jette un œil fatigué, et me replonge dans la contemplation de la route.
— C’est ridicule, je fais.
Au-delà des zones commerciales, il y a les faubourgs, et au-delà des faubourgs, la ville, obscure et vide. Nous progressons à vitesse réduite, roulant comme en plein cauchemar. Florence respire mal. La Via de Serragli est placée sous un éteignoir.
— On va prendre le pont suivant, m’informe Patricia.
— Pourquoi ?
— Il faut absolument éviter l’ambassade américaine, comme paranoïaques, ils se posent là.
Le Ponte Santa Trinita apparaît devant nous, lugubre. Comme tous les autres ponts qui enjambent l’Arno, il est barré par des sacs de sable, des têtes de mitrailleuses et des soldats. Le nez d’un Beretta Sniper pointe par une fenêtre d’immeuble. Des lampes torche fouillent l’intérieur de la voiture. Il y a des carabiniers et des paras, le fusil d’assaut en bandoulière, et ils nous encerclent. Surtout, ne pas péter.
Quand un berger allemand tenu en laisse renifle la portière, sent quelque chose et se met aboyer véhémentement sous sa muselière, Patricia montre sa carte de police, et déclare à l’officier qu’elle ramène une prisonnière pour le capitaine Battisti. Moi, en entendant cela, je lève les yeux au ciel. Un peu plus tard, l’officier revient pour nous signaler que nous roulons à bord d’un véhicule volé. Ma camarade lui lance un regard, je n’aurais pas voulu être à la place de ce connard. Enfin, ils nous font descendre de voiture tous les trois, et deux paras nous escortent jusqu’à la Piazza della Signoria, au cœur même du périmètre de sécurité de Florence qu’aucun mort n’a encore pénétré vivant.
Le capitaine Battisti a été prévenu de notre arrivée, lui et deux de ses hommes nous attendent à côté de la statue de David Bowie. Ils se baissent pour faire la bise à Patricia, suite à quoi elle fait les présentations.
— Lui s’appelle Gabriel. Il m’a aidé à arriver jusqu’ici. Eux, ce sont Battisti, Van Cleeve, et lui, c’est le Baroche.
Le Baroche me serre la main plus fort que les autres, et, sans la lâcher, il me dit  :
— On se connaît déjà, signor.
La dernière fois qu’on s’est vus, ce type voulait mettre une balle à l’intérieur de la tête de ma Loana, juste après qu’on l’ait mordue.
Maintenant que j’y repense, affalé dans un canapé en cuir profond comme la chute de reins d’Aria Giovanni, jeté tout contre le rebord du salon-solarium de la villa Don Quichotte, si agréablement enlisé que j’en ai les yeux mi-clos, maintenant que j’y repense, je me moque bien de ma réaction paniquée d’alors en entendant cela, car pour le connaître mieux, je n’ignore plus que le Baroche était bien trop fataliste pour vouloir encore faire un sort à Loana. C’est même lui qui m’a procuré le baîllon-boule.
— Quelle heure peut-il être ?  je demande évasivement.
— Je n’en sais rien, je n’ai pas de montre, je réponds à la place de Loana.
Je glousse sans joie. Nous nous sommes mis tous les deux dans ce sofa devenu miraculeusement libre une fois vidés le derrière du directeur qui a déménagé en catimini son usine Flodor de Péronne en août 2003, et le cul volcanique d’une rousse à canon scié vêtue d’un string rouge, de gants rouges et d’un bonnet de Père Noël. Ils sont partis danser. Une boule de discothèque tourne au plafond, des lampes versicolores balaient la piste, la musique et le brouhaha font résonner le salon-solarium ainsi qu’un fût vide. Dans notre dos, les zombies subjugués regardent toujours notre paradis au rabais. J’ai les cheveux collés par la sueur, et suis tourné à demi pour contempler le profil de mon ange abattu en plein vol. Pourquoi elle ? je me demande.





CHAPITRE VINGT-CINQ





J’allume une cigarette. Rocking chéries dans les enceintes. Tout à coup je vois Drosera sortir du rideau des jambes, tirant par la main un gamin en haillons, une sorte de révolutionnaire en culotte courte à ce que je crois. Ils se jettent sur le sofa à côté de moi, non sans qu’au passage le Balilla de service ne m’ait caillassé du regard pour que je me pousse. Les italiens, les italiennes surtout, si dépravés soient-ils, se retournent pour les admirer, tout sourire. Seigneur Jésus ! Où est Vittorio ? Un pornorama n’est pourtant pas un endroit où mettre sa progéniture !
— Tu me reconnais, petite ?  je questionne la jeune pousse.
— Bien sûr, elle me répond en changeant la chaîne de la télévision. Tu es cet imbécile de Gabriele.
— Nom de…
Elle hausse les épaules et met un casque audio sur ses oreilles. L’écran se met à diffuser des images horribles, de l’hémoglobine et de la chair en vrac. Puis je remarque les consoles avec des smarties dessus que les enfants manipulent frénétiquement. Ils ne font plus du tout attention à moi. Un peu vexé, je retire la console des mains de Drosera et la lève trop vite et trop haut pour que ses mains boudinées puissent la rattraper.
— Hé, choléra, je grince en tirant sur ma cigarette ; Vittorio ne t’a pas appris que si tu restais scotchée trop longtemps aux jeux vidéo, tu finirais par te transformer en zombie ?
— Tu peux juste bien me rendre ma console ?  elle me fait avec des cernes noires sous les yeux.
— C’est pourtant simple  : plus tu joues, moins tu manges de légumes, et tu veux savoir pourquoi ?
— Non.
— C’est parce que les légumes prennent du temps  : il faut les laver, les couper… et puis les cuire aussi, or si tu joues, Dieu sait que tu n’as pas le temps de faire tout ça. Alors tu te mets à manger uniquement des plats réchauffés, des pizzas, des kebabs, des frites surgelées et toutes sortes de cochonneries beaucoup trop grasses pour ton petit corps. C’est comme ça qu’on devient un zombie.
Elle lance le bras pour attraper la manette, mais je suis plus rapide, en conséquence de quoi elle croise les bras et se met à bouder.
— Souris un peu, et pense que tu te feras plein de copains quand tu seras un zombie. Ce sont tous des gros mangeurs comme toi, et toujours fourrés devant un écran.
— Abrutis, elle fait ; les zombies, ce sont des chômeurs et des albanais, si tu vois ce que je veux dire.
Je fume en réfléchissant.
— T’as raison, ça n’a ni queue ni tête. Hé, une minute ! C’est papa qui t’a parlé des albanais, petite peste ?
Je lui tire l’oreille, ce qui a le don de la faire grimacer affreusement.
— Ça y est, tu te transformes en zombie !
— Arrête !  elle couine.
Je lâche son oreille, laquelle mettra au moins une heure pour reprendre sa forme initiale.
— Au fait, qu’est-ce qu’il fout ton père ? Il y a bien un bail que je ne l’ai pas vu.
— Vittorio est k.o., maugrée-t-elle.
— Ah bon ?
— Il s’est allongé en attendant d’aller mieux, mais il n’ira pas mieux.
Je finis ma cigarette et, d’une pichenette, l’envoie fuser comme un météore par dessus les têtes.
—  Il n’en a plus pour longtemps, m’assure-t-elle.
— Qu’est-ce que tu racontes ?  On n’enterre pas un homme s’il n’est pas mort.
— Sauf s’il a une faim grandissante de chair humaine, si tu vois ce que je veux dire.
Elle tente une nouvelle fois d’attraper la manette.
— Bon !  s’exaspère-t-elle comme je la lui soustrais une fois de plus.
— Attends, comment sais-tu qu’il va aussi mal, petite peste ?
— Je le sais, c’est tout.
— Comment, tu le sais ?
— Je sais pas !  Je peux avoir ma manette maintenant ?
Cette fois, elle me supplie des yeux  :
— S’il te plaît, oncle Gabriel.
— Et Benito, il est arrivé ?
— Oui ; mais il est resté dehors, si tu vois ce que je veux dire.
— Oh, fais-je.
Et Vittorio qui se dégrade, il y a de l’orage interlopes dans l’air.
— S’il te plaît ?  elle fait en tendant la main.
J’y pose enfin la manette. Je regarde la télé et les formes naines qui s’agitent sans cesse à la surface, grises, rouges, vertes. Il y a des armes à feu, du sang et des treillis kaki.
— Qu’est-ce qu’il faut faire ?  je demande en montrant l’écran.
— On est des survivants sur une planète infestée de zombies  : on doit les trucider tous.





CHAPITRE VINGT-SIX





Bien plus tard, ou bien plus tôt, je ne sais plus, disons donc à une heure indue de la nuit, je remue mes fesses, oui, mes fesses, en rythme avec la musique, les paupières presque entièrement fermées, et une cigarette au bec, parti dans la lotosphère, cédant enfin à la tentation de faire la fête avant qu’il ne soit trop tard, quand des abdos sous un marcel blanc appuient soudain sur la jonction de mon bras et de celui de Loana. Et quels abdos.
— Hé !
— Sorry ! l’homme au marcel s’excuse en souriant.
J’ouvre les yeux, et là je vois, je vois comme l’apôtre  : Saint Bruce en personne qui me tend un sourire d’un mètre quatre-vingt trois ainsi que d’autres avanceraient leur main. J’ouvre grand la bouche, et ma Craven «A» se met à balancer au bout du plongeoir que forme le débord de ma lèvre inférieure. Je ne peux pas croire ce que mes yeux voient, et pourtant ils le voient. Si ce n’est pas lui, je suis un cyprès.
— Hi ! il dit en américain en se penchant à mon oreille. Comment allez-vous ?
Une goutte de sueur se débusque de mes cheveux.
— Je suis époustouflé ! je fais en lui serrant la main vigoureusement.
Il se marre.
— Tu sais confectionner les pétards ?  sa copine me crie tout à trac, parce que, évidemment, il a déjà une copine, et qu’elle doit crier à cause de la musique.
— Oui !  je réponds. Non ! je me reprends aussitôt. Pas du tout, en fait ! Déjà que je ne sais pas manger avec une fourchette !
— Oh ! O.k. ! elle fait en haussant les épaules.  ’pas de problème !
C’est Jeanne d’Arc, ou moi je suis un eucalyptus.
— Je m’appelle Gabriel Espérandieu !
— Salut ! elle fait.
— Tu veux un coke ?  Saint Bruce m’offre.
— Avec des cubes de glace ?
— Ouais bien sûr !
— Et comment !  Mais je préférerais du Martini à la place du coca !
— Pas de problème monsieur Espérandieu !
— C’est ta femme ?  Jeanne d’Arc veut savoir.
Ô mort, où est ta peste ?
— Oui, dis-je, et je hoche la tête.
But, you know, she’s a little bit fucked off, so…
— C’est terrible ! Saint Bruce compatit. Tu dois avoir les boules, là !
Il me bourre amicalement le dos.
— Tu viens avec nous ! Tu bois un coup et tu fumes du sinsemilla ! Après ça tu te sens mieux !
Puis il dégaine un petit harmonica et trille un air gai.
— Come on !  le Brooklyn cow-boy lance en nous emmenant Loana et moi par l’épaule.






CHAPITRE VINGT-SEPT





J’ai de la cervelle au fromage blanc dans la tête. La robe bleue ou quelqu’un a tourné la molette du volume à bloc. Deux cents danseurs gigotent comme des chewing-gums dans une grosse bouche. Dehors, un millier de zombies qui n’ont pas eu leur carton piétinent la pelouse et la neige. Le double vitrage fait ventre sous la pression. J’approche mon oreille de la bouche de Frankie et crie  :
— Quoi ?
Frankie se répète rarement. Elle remonte de l’index ses lunettes de soleil et allume une autre cigarette. À cause de la hi-fi, il faut beugler pour se faire comprendre, ou bien choisir de se taire et d’attendre.
— Frankie ? Je sais maintenant pourquoi tu caches tout le temps tes yeux !
— Garde ça pour toi, chico !
— T’as de beaux yeux tu sais !
— Qu’est-ce que je t’ai dit ?
J’ai l’impression qu’elle va sourire, mais non.
— Ma tête sur le billard que t’es armée pour tenir les hommes à distance !
— Qui ?
— Les hommes !
Elle souffle une bouffée vers le haut en avançant légèrement sa lèvre inférieure. Ensuite, elle se met face à moi, et descend posément la fermeture à glissière de sa robe-fourreau. Dessous, elle ne porte pas de soutien-gorge. Je regarde, comme je regarderais un copain, sauf que Frankie est une femme avec des petits seins qui dressent leur pointe vers le plafond.
— Tu vois un peu ?
Un holster en cuir flanque ses côtes, rempli par un flingue dont la crosse trapue dépasse, le genre qui taille des croupières. J’en ouvre des yeux de gardien de but au moment du pénalty.
— Jericho 941 Desert Eagle ! crie-t-elle. Et je porte son frère jumeau de l’autre côté ! Regarde ! deux roberts, ça m’équilibre !
Frankie remonte sa fermeture à glissière et s’appuie des coudes sur le comptoir, en tendant ses fesses en arrière comme les mecs.
— Ben toi, t’envoies du gros ! je siffle.
Mais elle ne m’entend pas, alors j’approche ma bouche de son oreille.
— Moi qui croyait que c’était toi, Zelda la Douce ! Je suis sur le cul, chérie ! Tu fais partie du Mossad ? Tu caches aussi un coutelas dans chaque botte, ou ça s’arrête là ?
Seigneur Jésus, Frankie vient de sourire, j’en claque des dents de plaisir.
— Calme ta joie, chico, je ne t’ai pas donné rencard pour me sauter !
La musique change, mais on ne s’entend toujours pas.
— Tu n’es pas mon genre ! elle ajoute pour moi, avant de me filer un joli coup de hanche en alliage qui me fait perdre tous mes moyens.
Loana en profite, qui tend le bâillon-boule vers le cou taurin d’un souleveur de fonte coiffé à la fascio, vêtu de jeans moule-bite et torse nu. Il trimbale du lourd sur lui, des pecs de compétition. Il a senti le danger, aussi fait-il volte-face et darde sur Loana des petites lunettes de soleil. Il est là, qui sert les poings, et, je le jure, son corps se met à gonfler. Loana geint en tendant les bras vers son buste, mais je la retiens par la main. Alors le mec me regarde par-dessus ses lunettes branchées et me crie  :
— Gabriele ?  Je ne t’avais pas reconnu !
— C’est plus dur avec des lunettes de soleil ! fais-je.
Il me montre la paume de ses mains en haussant les épaules, en signe de je-ne-comprends-pas.
— Salut, Pasquale ! je m’époumone.
Vas savoir depuis quand je connais tout le monde par son prénom ici. Celui-ci m’observe, il plisse le front, et puis une inspiration lui fait enlever ses lunettes pour les mettre sur mon nez.
— Voilà ! Tu ne feras plus peur, maintenant !
Venant de la part d’un italien, qui sont très attachés à leurs petits accessoires de mode, comme chacun sait, c’est un beau cadeau. J’hésite quand même à les lui faire avaler. Il m’observe, sourit de toutes ses dents à quinze mille euros et rapproche son visage du mien. Puis il dit à ma joue  :
— Tu as besoin d’un petit comprimé de ronflette, toi ! ou d’un truc qui te remette droit dans tes baskets ! Une amphète ?
— Oh, tu sais…
— Un ecsta, c’est plus sympa !
Je hoche la tête.
— Un ecsta, c’est extra !
— Ou est-ce que tu préfères Blanche Neige en respirette ?
— Quoi ?
— Une paille dans chaque narine pour grimper aux rideaux !
— Quels rideaux ?
— Les rideaux de la maisonnette !
— Ah ouais !
— ’bouge pas ! Je reviens !
Il pêche une nouvelle paire de lunettes noires dans la poche arrière de ses jeans, les pose devant ses yeux, et s’évanouit dans la foule comme un gorille dans les fourrés.
C’était sur une aire de la FI-PI-LI, vers Empoli, si je me souviens bien. L’air empestait les dissolvants et l’ammoniac, les cheminées de la zone industrielle toute proche vomissaient des colonnes de gaz chimiques et une folle nous postillonnait au visage que les drogués étaient tous devenus des zombies.
— J’ai rien pour le payer ! je crie à l’attention de Frankie. J’ai pas un euro sur moi !
— Au cours où il est maintenant ! me fait-elle remarquer.
— Quoi ?
— Les euros, les dollars ! Tout ça part à vau-l’eau ! Tu n’auras qu’à faire la vaisselle en partant !
— Je n’ai rien compris à ce que tu viens de dire !
— ‘pas grave !
— Si ; viens ! je t’emmène à la cuisine !
Elle hausse les épaules, et cinq minutes de bousculade plus tard, on y est enfin.
— Purée de merde, Frankie, dis-je cette fois sans crier, quand une fille toute nue nous passe devant  : quelqu’un a monté le chauffage.
Elle est peinte en vert, un vert sirop à la menthe, est épilée comme si elle n’avait jamais eu de poils, et un filet de grenadine coule de sa bouche à sa crème pâtissière. Ça y est donc, j’ai le delirium tremens.
— Tu connais Pasquale ? je demande en remplissant deux verres. Celui qu’on appelle aussi l’Armoire à Pharmacie ?
Elle opine du bonnet.
— C’est le meilleur ami que tu puisses avoir, je dis. Il rend les gens heureux, plus heureux que toi et moi réunis, tu comprends ?
— Les zombies sont heureux ?
— Est-ce que ce n’est pas le Seigneur Jésus qui a dit  : Heureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux ? Heureux les affligés car ils seront comblés ? Heureux les débonnaires car ils hériteront de la terre ? Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils auront plein de pain d’épice ?  Si, c’est Lui.
En croisant les yeux ténébreux de la fille verte, je me dis qu’à part la souplesse de ses gestes, ainsi que le rouge de ses lèvres, on dirait vraiment un zombie de pacotille. C’est d’un goût.
Frankie ne touche pas à son verre.
— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?  je lui demande.
— Je travaille pour le Mossad. Qu’est-ce que tu fais dans la vie, toi ?
— Je veux bien être un fils de pute si je fais quelque chose dans la vie.
Elle a un geste d’humeur.
— Tu es obligé d’être vulgaire ?
— O.k., o.k. J’écris, si tu veux savoir.
— Tout le monde écrit.
— Non, moi, j’écris des romans.
— Pourquoi est-ce que tu fais une chose pareille, señor Espérandieu ?
— Pour que les gens me lisent, tiens !
Loana ne pose pas ce genre de questions.
La fille de Hulk s’est approchée pendant ce temps. Elle a dû me repérer avant parce que, sans hésiter, elle m’accule contre l’évier, se colle tout contre moi et m’enlace d’un bras languide et vert petit pois.
— Tu veux baiser avec un zombie ?  m’offre-t-elle en battant frénétiquement des cils.
— Mademoiselle…
Elle ne me laisse pas finir, appuie ses lèvres juteuses sur les miennes et explore ma bouche d’une langue vivace.
— Tu as besoin d’aide, chico ?  Frankie se renseigne en mettant la main à la fermeture à glissière de sa robe.
Je plaque la paume de ma main sur le front de la fille et la repousse en arrière.
— Range ton péplum, chérie  : la voleuse de santé s’en va.
Pas besoin de prier la fille, qui tourne les fesses et s’en va draguer d’un autre côté.
— Non mais, je le saurais si j’avais contacté l’agence P.U.T.E.S. !
J’allume une Marlboro d’une main parkinsonnienne.
— En plus, question zombie, j’ai déjà ce qu’il me faut.
— Tu parles de ta copine ?  Frankie demande sans même jeter un œil à la blonde parabellum dans mon dos.
— C’est ma fiancée, vois-tu. Nous allons nous marier. Les billets de faire-part ont été expédiés un peu partout sur la planète. Et comme un bonheur ne vient jamais seul… elle attend un enfant… une fille.
Frankie se frotte la nuque et prends une cigarette elle aussi.
— Une fiancée qui n’a pas pipé mot de toute la soirée, elle réfléchit à haute voix ; est-ce qu’on peut dire encore que c’est une fiancée ?






CHAPITRE VINGT-HUIT





La bouche ensanglantée du conducteur de la Lancia Lybra s’arrête à quatre centimètres de mon oreille. Alors il me dit, au bout d’une bulle de salive rouge, il me dit que, ou plutôt, il marmonne  :
— Mmmh…
— Pardon ? fais-je.
Il agrippe le bord de ma vitre et essaie de passer la tête par l’interstice en dardant une langue bleue.
— Remonte ta vitre ! m’enjoint sa voix vibrante dont je sens la tension qui va d’elle à moi.
— Attends, attends, ce pauvre bougre essaie de nous dire quelque chose !
Le sang du conducteur de la Lancia Lybra ne coule pas. Elle, de coutume si calme, est stressée comme une souris devant un chat. Elle me regarde, mais pas lui. Elle me regarde.
— J’ai peur, Gabi… Remonte ta vitre, je t’en prie.
Je n’y arrive pas, la manette ne tourne pas, il la bloque avec une partie de sa tête, comme un clou rouge la guillotine.
— Gabi !
L’italien hébété griffe, gratte et sangle la tôle, il bave et il chuinte, et je ne vois pas qu’il soit humain ou non humain.
— Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas qu’il n’est pas normal ?
Mais la voiture gémit sans démarrer. Au même moment, des gens escaladent le remblai, enjambent la rambarde de sécurité et convergent vers nous. Loana hurle. Le démarreur gémit toujours lorsque le premier arrivé trébuche, et tombe, la tête la première, contre sa vitre qui explose en une myriade de diamants brillants. Elle hurle. C’est une femme entourée d’une serviette de bain, et elle rentre la tête dans la voiture et agrippe ma bien aimée aux épaules. Loana se débat quand l’autre rentre ses mains dans son corsage et lui griffe les seins. Elle hurle elle hurle elle hurle. Je maintiens la clé tournée. Il en vient d’autres, il y en a maintenant de tous les côtés, j’en vois aux rétroviseurs et aux vitres qui se déplacent sans faire de bruit. Et la voiture ne veut pas démarrer. Alors la femme en serviette de bain hisse la moitié d’elle dans la voiture et enfouit ses mâchoires dans la gorge de Loana.
— Pitié ! crie-t-elle.
Elle pleure, elle crie, elle vomit sous le coup de la douleur.
— Démarre ! j’implore le moteur, qui démarre enfin.
Je mets toute la gomme, la voiture bondit, se fraie un chemin, fauche des corps. La femme perd sa serviette de bain, et retombe dehors. Je tape contre un adolescent, qui passe sous la roue droite. Je mets toutes les vitesses.

— C’est dingue ! fait une voix familière.
La bonne sœur entre dans la cuisine et me reconnaît  :
— Tiens ?  Mais c’est Gabriele !  elle crie à ses amis derrière elle, et qui entrent à leur tour.
La hi-fi gronde là-bas, ma pomme croquée végète, du coup j’en ai oublié ma cigarette. La bonne sœur arrête mon amour en lui attrapant le bras, ce qui réveille en moi le blues de l’homicide. Sans lâcher Loana, je la regarde par en-dessous avec des yeux fétides.
— Tiens, mais c’est la vipère du manoir, je grogne.
Elle explique qui je suis aux autres, en l’occurrence une blonde enchaînée au scotch, un valseur énigmatique, et Roméo et Juliette qui se broutent l’un l’autre en faisant des bruits de langue.
— Vous avez le même prénom ! la bonne sœur jappe à celui que tout le monde appelle le Poète et qui vient de les rejoindre. Vous êtes faits pour vous entendre !
Elle rit comme une écervelée et serre davantage ses doigts graciles et griffus autour du poignet de Loana.
— Et elle, c’est sa petite amie !
— Citerne de chyle, je grince en tordant méchamment sa main pour lui faire lâcher prise.
— Aïe !
C’est la croix et la bannière pour s’éloigner ensuite de la cuisine.
— Pardon ! pardon ! pardon !
J’atteins le salon-solarium  : enfourchez vos balais !  on va passer le mur du son. Il y a de plus en plus de monde sur la piste, or ceux qui me connaissent savent combien j’ai horreur de ça. On me marche sur les pieds, puis je me loupe à mettre les miens sur les rangers de l’armée népalaise. Elle porte un treillis sous des cartouchières qui s’entrecroisent sur sa poitrine, un M16 américain en bandoulière, et elle m’offre des yeux qui ont l’habitude de désouder des types plus sympas que moi. Autour de nous, la villa est pleine de tottinades et de gestes de mains, de paquets de blondes, de frangines en folie, de beau linge et du ballet bleu des bacchantes balladant les soucoupes volantes portant les verres vides, les verres pleins.






CHAPITRE VINGT-NEUF





— J’ai mal, murmure-t-elle en pressant la morsure noire qu’elle a au cou.
Elle ne se plaint pourtant pas souvent.
— Je saigne. Ne me laisse pas, je t’en prie, Gabi !
— Tiens bon. Je t’emmène à l’hôpital
Elle touche ma main, la tête tournée vers moi  :
— Je crois que je vais mourir…
Je fais hurler la cinquième. Dans tous les rétroviseurs, les morts-vivant reculent en dressant vers nous des bras suppliants, cependant que notre voiture trace tout droit. Viennent d’en-face les sirènes aiguës, puis graves, des ambulances forçant l’allure et des voitures de police qui brûlent l’asphalte.
— Gabi…
— Tiens bon !
— Elle m’a mordue.
Elle en rigole faiblement.
— Je suis désolée…
— Ça va aller.
Elle ne peut pas endiguer tout le sang qui sort de la morsure.
— Seigneur ! je m’écrie en voyant cela.
Elle rouvre les yeux.
— ‘étrange…
— Quoi ?
— Ça s’infecte à toute vitesse  : ce n’est pas normal…
— Il faut stopper l’hémorragie tout de suite ! C’est l’artère qui est touchée !
— Non…
— Je vais m’arrêter.
— Non, gémit-elle ; ne t’arrête pas.
Sa tête dodeline.
— C’est inutile, je crois.
— Ne dis pas ça !
— C’est moi l’infirmière. Je ne vais pas m’en sortir…
— Tu dis n’importe quoi !
Elle retombe en arrière, épuisée. Mes phalanges blanchissent sur l’arceau du volant, les yeux braqués tour à tour sur l’horizon bleuissant, sur Loana, sur la route.
— Gabi…
Ses mains glissent soudain sur ses jambes. Elle ne cille plus. Ses yeux restés grand ouverts ne fixent plus rien.
— Ah non ! je crie.
Je tourne sur les chapeaux de roues dans un Autogrill qui se présente sur la droite, le grigri du rétroviseur central penché à quarante-cinq degrés, et déboule dans le parking. Les pompes à essence sont désertes. La bâtisse où on vend des cafés et des muffins est béante, curieusement. Cinq carabinieri la mettent en joue, à l’abris derrière leurs portières. Ils ont tourné la tête quand je suis arrivé, et l’un d’eux a eu tôt fait de me rejoindre.
— Dis un truc, m’ordonne-t-il en pointant son arme sur moi.
Le canon ne me quitte pas d’un pouce pendant que je sors et que j’ouvre la portière côté passagère. Il y a du sang partout sur elle. Je tombe à genoux.
— Hé ! lâche-t-il. Parles, ou je te tire dessus, espèce d’enfoiré !
Par miracle, les cheveux blonds de mon amour ne sont pas souillés  : ils brillent au soleil.
— S’il vous plaît… dis-je.
— ’fais pas le con ! Parles ou putain je…
Mais les morts-vivants ne pleurent pas, alors il hésite d’abord, abaisse légèrement son arme ensuite, et s’approche de moi. Il enlève une main de la crosse de son Beretta et la pose sur mon épaule.
— Recule s’il te plaît.
Je suis prostré. Je jure bien qu’à ce moment je suis incapable de bouger, même s’il en allait de ma vie.
— Recule, il insiste.
Alors je tourne la tête et regarde vers lui.

— Pourquoi…
— Parce que Vittorio a bu le bouillon de onze heure, et que la seule façon d’éviter qu’il ne se transforme en zombie, c’est de causer à son cerveau des dommages irréparables.
On s’est réfugiés dans l’escalier de la cave, Frankie et moi. Loana est assise entre nous deux. Je liquide mon verre comme si c’était le dernier, et l’alcool balaie les souvenirs scratchés sur mon pare-brise.
— Je devrais terminer moi-même le travail  : une bastos entre les yeux, du travail propre, voilà. Purée de merde, c’est quand même de ma faute si ce pauvre bougre est dans cet état-là !
Je lève le coude, mais mon verre est vide, alors j’ajoute  :
— Seulement, j’ai des scrupules, parce que la dernière fois que j’ai tiré au pistolet, j’ai tué un chat innocent.
— Personne n’est innocent, chico.
— Fais chier s’il faut abattre quelqu’un que je connais.
— Personne n’aime faire ça.
— Le poids du crime est trop lourd. J’aurais pu jouer au football avec lui, tu comprends ?
Je saisis l’épaule de Frankie et la regarde dans ses lunettes noires.
— Je ne peux pas buter de sang froid quelqu’un avec qui j’aurais pu jouer au football !!!
Elle n’esquisse pas un geste, c’est à peine si ses lèvres bougent  :
— Ça fait longtemps qu’il a été mordu ?
— Griffé, pas mordu. Oh, il y a de ça six, sept heures, je dirais.
Quand je songe à tout ce temps, je me demande ce que j’ai glandé.
— Muy bien, señor Espérandieu, Frankie me dit en se levant. C’est comme si c’était fait.
Je soulève mon oiseau empaillé par l’aisselle, puis on se remet à vadrouiller, moi devant.
— Tu veux que je te parle de mes magouilles à Macao ? je demande à Frankie en me retournant vers elle.
Mais elle a disparu.






CHAPITRE TRENTE





C’est la tournée des cocottes au salon-solarium  : des épaules carrées et blanches, un petit cul bien cambré et des fibres nerveuses, elles rôdent doucement entre les danseurs, sans voiles, et l’œil guetteur. Ces amazones-là ne font pas dans la dentelle quand elles infligent leur fouet sur les reins de la paréo-parade. Allez roulez !  Je suis sûr que pendant que dure leur jeu de folles, et si la musique n’était pas si forte, on les entendrait ronronner. Ah les garces !
Le safari-sapho finit par m’ennuyer aussi, alors j’entraîne Loana ailleurs. On retrouve Frankie au vestiaire.
— C’est bizarre, elle me dit. Comment ça se fait que tu sois l’ami de ces gens ?
— Je ne suis pas leur ami, je réponds. Je passais dans le coin, j’ai vu de la lumière…  et toi, tu les connais d’où ?
— De nulle part, chico.
— Ah bon ?
— Je me suis incrustée.
Je réfléchis  :
— Tu sais, j’ai fait la connaissance de pas mal de blases en psychosexie ce soir  : des voleurs en costume-cravatte, des reptiles de fonctionnaires, des types qui sucent le sang du monde comme des vampires, et je pourrais en rencontrer des tas d’autres encore, et les haïr les uns après les autres. Mais je suppose que cela n’en vaut plus la peine.
Elle ne dit rien.
— Et si on allait se coucher ? je lui propose.
— Je te préviens, pas de polissonneries entre nous.
Je lève les mains en signe de pureté.
— Je vais me marier, Frankie, tu te souviens ?
Puis le carabinier a fait un signe de je-maîtrise-la-situation à ses camarades restés en embuscade derrière leur Lancia Lybra. Il a ensuite pointé son arme sur la tête de ma Loana. Si je m’en souviens, cela signifie que le Martini Bianco ne fait plus effet. Fini le tango des oubliettes  : pose ta chique et pince-moi je rêve !
L’Autogrill est invraisemblablement calme.
— Vous ne le ferez pas, dis-je.
— Je vais me gêner. Ôte-toi de là !
Il est grand, balafré, il porte un uniforme et une arme et ne va pas lésiner, mais un hourvari du côté des toilettes le fait se retourner brusquement.
— Surveille ta copine, me dit-il. Je reviens.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Alors soudain ils surgissent  : automobilistes, serveuses, agents d’entretien. Les carabiniers tendent leurs armes, les laissent venir à eux, tirent enfin, et quand leur chargeur est vide, ils en remettent tous un.

Pendant ce temps-là, Loana et moi, on mettait les bouts. Désormais, je le savais, le monde était pourri comme un veau mort.
— D’abord, qu’est-ce que ça veut dire, que Loana n’est plus ma fiancée parce qu’elle ne parle pas ? Je peux avoir la fiancée que je veux, non ?
— Je dis juste que Loana est morte depuis longtemps.
C’est visible, Frankie cherche à me planter des couteaux à pain dans le cœur.
— Ce n’est pas que je veuille te faire de la peine, m’assure-t-elle. Mais crois-moi bien  : elle est morte.
Je regarde ailleurs.
— C’est terrible, elle ajoute. « On meurt tous, Mary Burke ».
Je fais un bond.
— Ah, on fait des citations, maintenant !
Puis je tire sèchement sur ma cigarette.
— À moi  :  « Et après ce soir, quand tu te seras sorti de là, p’tit gars, fais-toi un cadeau  : plaque cette bande de zombies. »
Frankie hoche la tête.
— ’connais pas.
— Harry Crews, La Malédiction du Gitan.
— C’est un livre ?
J’acquiesce.
— Je ne lis pas. Alors écoute  :  « Quand il n’y a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur terre. »
Je hausse les épaules.
— Zombie, George Romero, 1978, dit-elle.
— ’connais pas. « Esprit, viens des quatre vents, souffle sur ces morts, et qu’ils revivent !  » Attends, je n’ai pas fini  : « Tu leurs diras  :  J’ouvre vos tombes, Je vous fais remonter de vos tombes, ô mon peuple, et Je vous fais revenir chez vous. Vous saurez que je suis l’Éternel lorsque J’ouvrirai vos tombes et que Je vous ferai remonter de vos tombes, ô mon peuple !  Je mettrai mon esprit en vous, et vous vivrez. »
— C’est quoi cette histoire de malade.
— L’Ancien Testament, Ezéchiel 37:9. Tu ne connais pas la Bible ?
Frankie roule des yeux en tout sens en signe d’ignorance, puis elle enchaîne  :
— « Les dieux nous aident si nous perdons cette guerre ! »
— Vas-y ?
— Göring, 1939.
À l’autre bout de la villa, sur la piste, Ennio Morricone leur fait danser un slow spaghetti  : « chom ! chom chom ! » Je ne suis pas certain de reconnaître l’endroit où nous nous trouvons, quant à nous.
— J’ai une question à te poser, Frankie m’annonce.
— Je ne crains rien, dis-je.
Elle se penche vers moi et baisse ses lunettes noires.
— Pourquoi est-ce que tu gardes Loana constamment près de toi ?
Je hoche la tête, il fallait bien à un moment ou à un autre que je réponde à ça.
— Je ne peux pas l’abandonner. Je sais bien que je devrais lui retirer la tête et la balancer dans une décharge, mais c’est au-dessus de mes forces ! J’ai le cœur lourd. C’était la plus jolie fille que je connaissais, et elle m’aimait, et je n’ai jamais coucher avec une autre qu’elle. Il n’y a rien à ajouter.
Frankie fait claquer sa langue contre son palais et allonge son bras pour choper une bouteille de Peroni Nastro Azzuro abandonnée là. Elle la verse dans le verre que je tiens à la main.
— T’y connais quelque chose à l’amour, toi ?  je lui demande.
— Négatif. Je n’ai pas encore trouvé mon genre d’homme.
— C’est quoi, ton genre d’homme ?
— Je n’en ai pas.
— Mh hm.
On bouscule un peu des gens, et on atteint un escalier. Je repense alors à la promesse que Cesare m’a faite, en me faisant la réflexion que ce serait bien que Frankie en profite aussi.
— Est-ce que tu as dix mille euros sur toi ?
Elle hausse les sourcils en entendant cela.
— Cesare possède une voiture, j’explique. Dans cette voiture il y a une valise, et dans cette valise il y a un vaccin Semen-Contra à dix mille dollars contre le virus zombiaque, le top du top.
De retour dans la cuisine, Frankie écrase sa cigarette, recrache la fumée et me dit à l’oreille  :
— Semen-Contra ne peut pas nous soigner, ni Loana, ni personne, ni demain, ni jamais.
— Pourquoi ?
Elle  :
— Parce que ce n’est pas une maladie.
Moi  :
— Qu’est-ce que c’est si ce n’est pas une maladie ?
— J’ai entendu dire que les morts ont été ramené artificiellement à la vie.
— Pourquoi ?
— Pour travailler gratuitement dans les bureaux.
Presque sous nos yeux, une blonde à l’eau vient de trucider une olive au piment d’un coup de cure-dent, cependant que devant le frigidaire, une veuve pognon aux yeux secs, et en bikini blanc, pompe deux pétards échafaudés en moustache. En ressortant de la cuisine, je fais sauter dans ma bouche un sushi depuis le creux de mon coude.
— Le capitalisme est vraiment une association de malfaiteurs, dis-je la bouche pleine.
— Ton sushi est fourré à la perche du Nil, chico, sans vouloir massacrer ton appétit.
Mes mâchoires s’immobilisent, et l’instant d’après je recrache le morceau dans ma main et postillonne jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.
— Merci, je dis à Frankie tout en m’essuyant la bouche avec un sopalin.
— ’pas de quoi.
— Moi je croyais que c’était la télé qui zombifiait les gens !
— La télé ne transforme pas en zombie, ce sont les zombies qui regardent la télé.
— C’est pareil !
— Ce n’est pas pareil. La télé n’est qu’un symptôme.
— Tu me passerais les fags de Flamini l’invisible ?
Frankie produit le paquet de Marlboro et en allume deux elle-même.
— Merci.
On se met à fumer machinalement.
— Tu ne veux vraiment pas que je te raconte ma cabale à Macao ?
Elle fait claquer sa langue d’impatience.
— J’ai entendu dire aussi que les zombies sont les serviteurs d’une déesse indienne réputée pour ses colères noires, poursuit-elle.
On enjambe des corps et des soldats morts qui jonchent l’escalier.
— Kali, elle s’appelle. Et eux, ce sont les Thugs.
— C’est pas vrai !  Tu veux dire, comme les biscuits apéritifs ?
Je la suis à l’intérieur d’une des chambres de la villa. C’est plein de monde.
— On dit aussi que les esclaves du monde sont les signes du réveil imminent de Chtulhu.
Elle sourit. Je regarde par une fenêtre du côté des Thugs qui s’amoncellent dans le jardin et aux environs de la maisonnette, comme des vers sur une poire blette. Il y en a tant que, médusé, je finis accidentellement un verre de gin abandonné là. Dès que je m’en rends compte, je manque d’en crever. Je ne pourrai peut-être plus rien avaler après ça.
— Ce n’est pas parce que tout arrive qu’il faut croire n’importe quoi, conclut Frankie. Un zombie, c’est un récipient vide, il n’y a rien à l’intérieur. Ta Loana est partie pour de bon, tu n’y peux rien. Tu devrais la laisser tranquille maintenant.
Un coup d’œil donné à ses épaules nues me dégrise pareil qu’un gin-fizz. Elles sont peut-être un peu carrées, ses épaules, je me dis. Le fol amour de ma vie, ma Loana, mon verre brisé, n’a qu’un défaut. À cause du tintamarre, je n’entends rien, pourtant je sais qu’elle marmonne sans arrêt, parce qu’elle a faim, parce qu’elle veut becqueter de l’humain. Car elle morte.
J’emprunte un pétard à une potiche de talk-show et, Frankie devant, Loana à la traîne, nous redescendons au rez-de-chaussée.
— Hé, est-ce qu’on n’était pas dans la chambre de Vittorio à l’instant ?
Frankie ne bronche pas, cependant que nous passons dans le salon-solarium.
— Oh, ces amazones ! s’écrie un type en montrant quelque chose du doigt.
Cette fois, elles ont jeté leur dévolu sur Vittorio. Je regarde Frankie pour avoir une explication.
— Il n’était pas dans sa chambre quand je suis montée le voir, me crie-t-elle par-dessus la musique.
Les fouets en vinyle sifflent sur la tête de l’hôte, tant et si bien qu’il s’écroule à quatre pattes en crachant ses ratiches. La brune l’enfourche aussitôt et presse ses flancs pour lui faire aller l’amble, tout ça devant deux cents témoins réjouis, un millier de zombies, et Frankie, qui me tire par le bras vers la sortie. Tout cela m’a donné envie de vomir.
— S’il y a une seule chose que j’ai compris dans cette vie, me dit-elle une fois revenus au calme, c’est qu’il n’y a jamais rien à comprendre.
— Amen. Ça, et puis que les poissons tropicaux sont plus intelligents que les hommes. Ils ne vont nulle part, eux non plus, mais au moins ils ne se pressent pas pour y arriver.
Je le dis, mais sans rire. Plus envie.
— Tu sors ça d’où ? Frankie s’enquiert en jetant un coup d’œil dans une pièce infestée de monde.
— Carter Brown, Un Paquet de Blondes.






CHAPITRE TRENTE ET UN





Nous remontons un couloir courbe, la villa est si grande, quand quelque chose se met à bourdonner au fond de ma poche. J’en exhume le portable de Loana, et me l’enfonce sans plus attendre dans le coquillage.
— Gabriel, j’annonce en me bouchant l’oreille de ma main libre.
(— C’est moi, une voix chuchote à l’autre bout.)
— Ouais, je sais. Oh !
J’envoie aux mille diables celui qui vient de me bousculer.
— Dis, t’as vu l’heure ? dis-je dans le téléphone.
(— C’est pas drôle, j’suis dans l’coton.)
— Ça va mieux depuis tout à l’heure, on dirait ?
(— J’ai eu juste le temps de m’planquer avant qu’ils arrivent.)
— Pourquoi tu chuchotes ?
(— Ils sont toujours dans la pièce  : they look after me. Si j’tousse, j’suis cuit.)
Le type qui m’a bousculé repasse. Cette fois je le repousse des deux mains, le plus fort possible, pour qu’il aille s’effondrer dans un coin comme un pinocchio de merde.
(— J’ai besoin d’aide, Gabe. Ils flairent l’armoire !)
— Comment veux-tu que… quoi ? Une armoire ?
(— Au fait, il chuchote toujours, pourquoi c’est toujours toi qui répond au téléphone d’Loana ?)
— Elle est morte.
(— J’t’entends mal, tu peux répéter ? J’entends d’la musique, y a du monde avec toi ?)
— Ouais, une petite sauterie avant de mourir.
(— Tu fais la fête dans un pareil moment ? fait-il, incrédule.)
Soudain sa voix est véhémente.
(— Jesus Christ !  J’ai parlé trop fort  : ils m’ont repéré !
Des coups formidables retentissent de son côté.
(— Ah ! J’suis fait comme un rat !)
La communication interrompue, en transe, je compose le numéro entrant sur les touches du téléphone, pour m’entendre aussitôt dire que le réseau est en dérangement. On déménage du couloir. Je demande à un quidam s’il n’a pas vu Ivresse. Frankie taxe deux cigarettes, et puis on se met à faire la queue devant les toilettes.
En ressortant, un peu plus tard, le téléphone se remet à vibromasser ma poche.
— Ouais !
(— C’est Mark…)
— Putain, Mark, qu’est-ce que tu fous ?
(— I’m running…)
Effectivement, je lui trouve une voix essoufflée.
(— J’me suis tiré de l’armoire… ils ont bien failli m’avoir !)
— Va te planquer dans un supermarché. Où est-ce que tu es, là ?
(— Boulevard Saint Michel… j’remonte… heu… heu…)
— Il y a encore du courant à Paris ?
(— No… pas d’courant… il fait noir… c’est l’black-out… il n’y a personne… pas de voitures non plus… la lune… heu… des ombres… heu… elle se déplace…)
— Quoi, qu’est-ce qui se déplace ?
(— La lune…)
— Regarde où tu mets les pieds, à la fin ! Est-ce que t’as une arme ?  Est-ce que t’es armé au moins ?
(— Quoi ?)
— Il te faut une arme !
À côté de moi, Frankie souffle bruyamment sa fumée.
(— J’t’entends mal… il y a un bruit d’fond de ton côté… heu… heu… comment va Loana ?)
— Dis à ton ami que je lui souhaite bonne chance pour survivre jusqu’à Noël, Frankie me dit.
(— Les rues sont noires… heu… oh ! là ! quelqu’un m’suit…)
— Tiens bon, mec.
— Jusqu’à Noël, Frankie ajoute.
— C’est fini, oui ?  je rouspète en lui faisant les gros yeux.
(— Quoi ?  l’autre s’enquiert.)
— Cours, toi !
(— Quel temps il fait chez toi ?)
— Il fait nuit.
(— Le ciel est dégagé ici… heu… la lune est très grosse… j’ai jamais vu ça…)
— Surveille tes arrières au lieu de regarder en l’air.
(— J’suis bientôt au boulevard Saint Germain… y a un asile là-bas… heu… heu…)
Frankie émet un clappement de langue impatienté. Je lui fais signe que j’en ai pour une minute.
(— Je change de trottoir… y en a qui viennent des rues adjacentes…)
— Tu vas t’en sortir, mon vieux. Mais je vais devoir te laisser, là. J’ai un rencard.
(— Oh !  Il y en a plein partout ! Jesus Christ !)
— Mark ?
(— Il y a une femme… heu… elle tend les bras vers moi… elle chiale !)
La voix de Mark s’éloigne du portable.
(— Say something, mad’m !)
(— Je vous en prie, aidez-moi, entends-je faiblement.)
(— Okay, mad’m… faut pas rester… v’nez…)
— Mark ?  Hé, Mark ! Ramasse un objet contondant, et frappe le premier qui…
(— Vach’rie… heu…)
— Frappe-les à la tête, Mark ! À la tête !
J’ai l’impression qu’il ne m’entend plus. Je perçois toujours les bruits multiples dus à sa course échevelée, puis que le rugissement d’un moteur vient tout noyer, je distingue ses appels éplorés pour que la voiture s’arrête.
(— Vous entendez ?  fait une voix. Les loups ?)
Frankie braque soudain ses lunettes noires sur moi. Je lui rends son regard. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas.
(— Ils se rapprochent !)
(— Courez !)
(— Les voilà ! Courez !)
(— Courez !)
Je ne sais plus quoi dire. Qu’est-ce que je peux dire ?
(— On va être coupés, Gabe.)
L’instant d’après, son portable heurte le sol. Frankie m’observe. D’abord je reste sans réaction.
— C’est terminé, j’annonce calmement.
Puis soudain je me rue à l’entrée du salon-solarium pour y lancer le portable de toutes mes forces. L’appareil survole le monstre polycéphale massé dans la salle et percute le double-vitrage d’en-face sous les vivats de la foule. Aussitôt, des dizaines de téléphones sortent des poches et finissent comme celui de Loana.
— Liberta per tutti !  un type braille à réveiller les morts.
C’est le délire. Une pluie de portables s’abat sur les murs et le double-vitrage.
— Tous au pageot ! une bacchante bombarde.
— Ton lit en bois de cercueil, je lui réponds, agréable comme tout.






CHAPITRE TRENTE-DEUX





Papa est en bas, qui coupe du bois, maman est en haut, qui fait du lolo… Fais dodo… Hé ! si tu n’es pas gentille, je te remets dans le coffre !
Loana m’aurait sauté dessus si je lui avais dit ça de son vivant. Seulement, là, elle n’est plus, alors je peux bien lui dire tout ce qui me passe par la tête, elle ne commettra rien dont elle n’ait pas déjà l’instinct.
— Je t’aimerai toujours, ma garriguette.
Tout ce qui me passe par la tête, ou tout ce que je n’ai pas pu lui dire de son vivant.
J’allume une fag tout en conduisant. Nous sommes les seuls sur l’autoroute.
— On va à Gênes. Plus que quelques kilomètres. On trouvera de l’aide là-bas, j’en suis certain. On verra un médecin.
Loana est nerveuse depuis qu’elle est revenue pour me hanter, à tel point qu’au début j’ai dû l’enfermer dans le coffre. Quand je l’ai reprise avec moi, c’est bâillonnée et bouclée dans sa ceinture de sécurité. Toutefois, cela n’aurait sûrement pas suffit à la tenir calme, si ma voix n’avait eu le don de l’apaiser, un peu comme l’Inspecteur Derrick apaisait mon père. Il y avait quelque chose chez l’Inspecteur Derrick, son timbre de voix, sa taille, son inexorable assurance, ou je ne sais quoi, qui le persuadait qu’il pouvait dormir sur ses deux oreilles pendant que lui maintenait l’ordre. Loana réagit pareil avec moi, simplement je ne maintiens pas l’ordre, je conduis juste la Renault 14 TS gris métallisé vers notre prochaine destination.
Plus d’une heure passe, nous roulons désormais dans Gênes. C’est l’après-midi, et la ville fait la sieste. Des immeubles de six étages nous contemplent. Contre le ciel bleu, des cordes à linges enjambent le vide d’une façade à l’autre, de sorte qu’à toutes les hauteurs, des guirlandes de culottes et de draps griment la ville comme à l’occasion d’une fête. Vitres baissées, j’entends des roucoulements humains venir de bouches invisibles au-dessus de ma tête. Çà et là, quelques drapeaux rouge et bleu me rappellent qu’ici, ce n’est pas chez moi.
Je me gare au bord d’un square, et éteins le moteur. Puis je vérifie la ceinture de sécurité de Loana, enlève une mèche blonde de devant ses yeux, rajuste son corsage et lui referme les mâchoires, toutes choses qu’elle accomplissait de son vivant, et que je dois faire pour elle maintenant. Enfin, je la regarde  : qu’elle est belle. Notre pique-nique, je l’emporte avec moi, puis je pénètre dans le périmètre du square, séparé du gros boulevard par une paroi en plexiglas tagué, m’assois sur un banc, et me mets à décortiquer un œuf dur, tout en surveillant la voiture comme si des fils d’araignée en reliaient les portières à mes cils.
Deux jeunes en blouson fréquentent les toilettes publics. Une vieille femme plus large que haute, avachie sur un banc, tient fermement contre elle un type tout maigre. Les jeunes m’observent en coin. Les vieux sont amorphes. L’œuf terminé, quand c’est au tour du sandwich aux petits pois d’être mangé, soudain la bonne femme sur son banc se met à glapir, faisant se dresser mes cheveux sur ma tête  :
— Aaah !  Aaah !  Aaah !
Elle convulse, elle pleure, elle crie à tue-tête. Elle étrangle son mari, elle vire au rouge brique, et je me dis qu’elle va éclater si elle continue ainsi. Elle est peut-être en train de se transformer. Si c’est le cas, je ferais bien de détaler comme les deux jeunes l’ont déjà fait.
— Perchè Madonna ! Perchè Madonna ! PERCHÈ MADONNA !
Vacherie, ce n’est pas elle le zombie, mais ce qu’elle tient par le cou, son mari. Il est mort, je réalise enfin. Et puis il bouge. Je déglutis mon sandwich, tétanisé par le spectacle qu’ils donnent. Elle vocifère, elle hurle, et à présent je comprends, elle maudit la vierge, la traite de truie, car personne ne peut plus l’aider.
— Porca Madonna ! Porca Madonna ! PORCA MADONNA !
Quand la pleureuse eut fini, nous les avons laissés, elle, son mari, et puis Gênes. La voix de Loana me manque affreusement à moi aussi.
— Je vais avoir une coulée de rimmel si tu continues comme ça ! Frankie me crie par-dessus le tintouin du bal des osselets.
Bar, nous revoilà ! Le comptoir du salon-solarium reçoit nos coudes pour le dernier arrêt au stand, cependant qu’il faut endurer la tyrannie de la musique. La nuit atteint son pic. Il est quelques heures avant l’aube.
Tu lirais donc dans mes pensées, Frankie ? Je m’en doutais un peu. Voyons voir  :  on dit que les zombies auront notre peau demain matin, et que c’est ainsi que ce genre d’histoires finit toujours.
— Qu’est-ce qu’on attend pour aller danser, alors ?
— Je ne sais pas ! je réponds plus fort que la musique. L’aube !
Je me mets à trembler, je suis en sueur, ça ne va pas du tout.





CHAPITRE TRENTE-TROIS





Frankie m’observe, l’œil en coin. Rocco est là, qui me dit que faire la fête est le propre de l’homme et que je ne dois pas avoir peur de ce qui arrivera demain matin.
— Demain matin ! brame-t-il à mon oreille.
— Demain matin, je répète, la lèvre pendante.
Cesare vocifère, le nez à deux centimètres du mien, comme un glaive  :
— Le vaccin n’a jamais été testé sur un être vivant ! Même pas sur un rat blanc ! Tu seras le premier !
Il Bimbo se marre  :
— J’ai tout de suite compris que tu étais un bouffon, francese, ah ! ha ! ha !
Je sors mon mouchoir pour m’essuyer le front. Mon ange aux ailes de plomb est patient, et c’est moi que le salon-solarium et son bruit abrutissant sont en train de rendre bredin.
— Ils sont morts alors ? demande une poupée érotique en sombrero.
Je plisse les yeux pour mieux la voir quand elle retire le poncho qui déguisait ce dont je me doutais  :  qu’elle ne portait rien en dessous. Romeo et Juliette éclatent de rire aux allées et venues de Satan venu se promener sur la terre derrière ses lunettes de soleil, incognito. Je vois Vittorio se coucher sur le dos afin que les deux amazones puissent s’accroupir et uriner dans sa bouche. Quant aux zombies, ils sont invisibles derrière la condensation qui fait comme un écran entre eux et nous, sauf qu’aux endroits où petite peste a tracé à même la buée les lettres géantes de  : « VOUS M’AVEZ TUÉE » ! je distingue un homme avec une grosse tête… Seigneur Jésus, quelle grosse tête ! et un géant en pyjama rayé qui tient la main à une fille déboulonnée du train fantôme. Au milieu de la piste, Aria Giovanni danse une gigue avec un zombie couleur groseille sous la surveillance de Rocco l’Éternel  : la nue et le mort ! Quelle folie est-ce tout ceci ? Je n’en peux plus ! La hi-fi hurle bien Rock’n’roll Suicide, mais moi c’est Should I stay or should I go ? que j’entends qu’on passe ! En conséquence de quoi, et sachant que nous ne dirons plus rien d’intéressant cette nuit-là, je bois un verre cul sec, n’importe lequel, et dis à Frankie  :
— Adios, chiquita ! Nous, on s’en va.
Mais au lieu de se laisser faire comme j’en ai l’habitude, Loana se met à rigoler quand je la tire par la main. Je tourne les yeux derrière moi, et de quoi témoignent-ils ?  si ce n’est que… Au rapt ! on a remplacé la main de ma bien aimée par celle de Linnea Quigley quand elle joue dans Hollywood Chainsaw Hookers ! Plus traces de Loana.
— Aaah !
Il me sort du feu par les naseaux, et je ne sais pas pourquoi, je crie, je crie, je ne peux plus m’arrêter. Un voile tombe devant mes yeux, je ne suis plus tout à fait le même.
Linnea Quigley a apporté la panoplie complète du film, et ce n’est pas à son slip que je pense quand je saisis une de ses tronçonneuses et m’élance au milieu de ceux qui ont décidé de faire fi de la mort ce soir. On s’écarte respectueusement de l’outil de bûcheron. Soudain, je fais un tour sur moi-même en envoyant mon pied voler à la tête de Roger Mortis, lequel recule précipitament. Je bloque ensuite un tibia hypothétique, assène un coup de poing à revers, enchaîne, bondis en avant, saute des deux pieds, détends mon poing et gifle l’air du talon au niveau de la tempe de Roger Mortis, encore lui, le forçant à reculer de nouveau. La musique pulse mon sang comme un deuxième cœur. Tout autour de moi on bat en retraite, sauf deux personnes. La partie de cache-cache est terminée  :  j’ai retrouvé ma fiancée.
Pardonne-moi, chérie, je me dis en la revoyant. Par contre il y a un jeune mec cuirassé de cuir souple qui est interposé entre elle et moi.
— Toi !  je beugle plus fort que le boxon, toutes mes vertèbres hérissées par le grand frisson.
Lentement, il se retourne vers moi, très viril. La musique s’arrête. On nous entoure d’un silence de mort.
— Qu’est-ce que tu préfères, me donner l’occasion de prouver ma loyauté à ma fiancée ? Ou tu préfères t’éviter la honte de ta vie en lui demandant poliment de t’accorder son pardon ?
— Je t’emmerde, pauv’mec !  me répond-il.
Je démarre la tronçonneuse et la dépose entre nous deux sans cesser de regarder ce salopard.
— T’as l’air de quoi, avec cette tronçonneuse ? il se bidonne.
— T’as tort de rigoler. Cet outil est le symbole de ma personnalité et de ma passion pour ma liberté.
Frankie hoche la tête en connaisseuse  : David Lynch, Sailor et Lula, 1990.
— Tu m’fais pitié, crache l’autre.
— Alors amène-toi !
Il s’avance, et quand il est près de moi, il m’expédie un ramponneau. Pris de démon, je suis plus leste  : je détourne son bras à temps, et lui décoche tout de suite un crochet qui l’envoie dans les brumes. Il tombe, et en voulant amortir sa chute, il pose malheureusement son avant-bras sur la chaîne tournoyante de la tronçonneuse. Une fontaine de sirop de grenadine jaillit par des dizaines de trous, et des milliers de gouttelettes se mettent à monter ensemble vers le plafond.
Enfin, je saisis la nuque de ce salopard et le remets sur ses pieds.
— Je m’excuse de te niquer ton prestige devant toutes ces filles, dis-je en l’entraînant tout doucement vers ma poupée en porcelaine, mais maintenant il va falloir que tu demandes pardon à ma fiancée.
— Pardon, gémit-il.
Ma blonde n’a plus son bâillon-boule dans la bouche, quelqu’un le lui a enlevé, et elle balance sur ses hanches sans rien regarder en particulier. Je tiens le mec en face d’elle. Je sens qu’il a peur.
— Oh, c’est rien, je dis tout près de son oreille en contrefaisant la voix de Loana. Tu t’es juste trompé de fille, c’est tout.
Il la regarde avec des yeux comme des pizzas.
— Ton artère n’est pas touchée, je le rassure de ma vraie voix. Tu survivras. Maintenant, tu vas te chercher une bière et des compresses.
Puis, à la cantonade  :
— Elle est d’enfer cette soirée !  Vous avez la même énergie que Kurt Cobain !
J’attrape la cigarette de la bouche de Roger Mortis et la met dans la mienne.
— Vous avez été tous tellement gentils avec nous !
Je tire une taffe dans ce silence quasi-religieux.
— Est-ce qu’on a Happy Feet quelque part, ou Paolo Conte pour nous la chanter ?
— , quelqu’un me répond nerveusement, mais sans préciser davantage.
On fait cercle autour de Loana et moi, alors je me sens comme un roi. Aux premières mesures du piano, je tends la main à mon amour pour l’inviter à danser. Les yeux de Loana ne brillent même pas de convoitise quand sa bouche s’abat dessus. Des diamants entrent dans ma paume, je tourne les yeux au plafond, et comme elle croque jusqu’aux os, je braille pareil qu’un porc à l’abattoir. Alors je pivote sur moi-même, et lui arrachant ma main de sa bouche, je me retrouve face à Frankie  : elle a sorti ses deux Israélites et les pointe sur moi.
— À terre !  m’exhorte-t-elle.
Je plonge tête baissée. Loana titube pendant une seconde encore, décontenancée, puis que sa faim lui fait retrouver ma direction, Frankie tire deux fois  : les deux balles l’atteignent en pleine tête. La cible émouvante a le visage désintégré, ma vie se dévisse, elle s’allonge sur le sol, et y demeure, morte une seconde fois.
Alors mon sang ne fait qu’un tour  : je presse ma main contre mes côtes, rampe vers la tronçonneuse vrombissante, et une fois à côté d’elle, la saisissant de ma bonne main, je la lève au-dessus de ma tête en souriant affreusement. Tout est clair maintenant. L’instant d’après, je me tranche la main droite au niveau du poignet, car il a été dit que si elle est pour toi une occasion de chute, coupe-la, et jette-la loin de toi.





CHAPITRE TRENTE-QUATRE





J’ignore comment les zombies ont fini par entrer. Est-ce la baie vitrée du salon-solarium qui a explosé sous le poids du nombre ?  Un ivrogne qui est sorti dehors en oubliant de refermer la porte derrière lui ?  Ou un chtarbé qui leur a dit à tous d’entrer  : « entrez, mes amis » ? Peu importe à dire vrai, car il reste toujours qu’ils sont à présent des centaines à investir le camp des vivants, et à s’y répandre partout, et à toute vitesse, comme des chancres. Au rez-de-chaussée, c’est Harmaguédon. Heureusement pour moi, je dispose de dix secondes, me trouvant à ce moment-là au premier étage. Mais comment comprendre ce que je fiche là-haut, si je ne retourne pas d’un iota en arrière ?
— Tu me reçois, chico ?
Ça, c’est Frankie. J’ouvre les yeux, les écarquille à sa recherche, et quand je la vois, elle recrache la fumée de sa Marlboro, sans broncher.
— Il n’y avait pas quelqu’un d’autre dans cette pièce ?  je lui demande en tournant mes yeux de tous côtés.
Il fait presque noir, car pour toute lumière, Frankie tient une bougie blanche à la main.
— Les plombs ont sauté. Une petite grosse avec des cheveux blonds ?
— Tu l’as vue ?  je dis en me redressant sur un coude.
La douleur cingle depuis mon bras, à travers l’épaule, jusqu’à la tête. Je retombe sur le dos et manque de tourner de l’œil. Alors l’alarme de la maison se met à hurler, ce qu’entendant, Frankie se rapproche et, me scrutant de derrière ses lunettes noires, fixe un de ses Jerichos 941 Desert Eagle sur mon front, qui est grand, comme elle le sait.
Non, décidément, on ne comprend rien. Retournons donc un peu plus tôt dans le passé, histoire de faire la connaissance de la petite grosse aux cheveux blonds.
Au début, quand après un trou béant dans ma vie mes esprits se rallument enfin en tremblotant comme la flamme fragile d’une bougie, je ne sais plus où j’en suis, je ne me souviens de rien. Il y a deux choses cependant qui n’en démordent pas  :  je m’appelle Gabriel Espérandieu et cette voix aux franges de ma conscience qui persiste à vouloir me tirer de mon coma. « Réveille-toi. », elle me dit, cette voix, « Réveille-toi. Tu ne peux plus continuer à dormir. » Est-ce Toi, Seigneur Jésus ? « Réveille-toi. » Que Tu as une voix douce, et maternelle. Est-ce pour me pardonner que Tu parles ainsi ?  « Tu ne peux plus continuer à dormir. » Seigneur ! Tu es une femme ?
— Tu m’entends ? dit-elle.
J’acquiesce en hochant la tête.
— Réveille-toi tout à fait, alors, et ouvre les yeux.
Je fais non de la tête.
— Ne fais pas l’enfant, la voix me tance gentiment ; cela devient ridicule.
— Patricia, je susurre. Je suis bien content de vous retrouver.
Un silence.
— Comment m’as-tu appelée ?
— Patricia.
Une fourmi appelée “doute” me chatouille la nuque.
— Je me demandais comment tu me voyais. Ça ne m’étonne pas vraiment, en fait.
La fourmi s’en va, dissipée par la douceur de sa voix.
— Peux-tu ouvrir les yeux ? dit-elle.
— Non. Mes paupières sont scotchées.
— Alors écoute-moi bien, Gabriel, c’est bien Gabriel, n’est-ce pas ? J’ai quelque chose à te dire.
— Fais-moi rêver.
— Je ne suis pas vraiment Patricia. Je m’appelle Allison en réalité.
— C’est pareil, j’objecte.
— Non, non. Je suis médium. Patricia a joué mon rôle dans une série à la télévision. Cependant elle n’a pas mes pouvoirs, parce qu’elle est une actrice, et moi, une médium. Tu nous as confondues toutes les deux.
J’ai un mauvais pressentiment.
— Si. Et ce n’est pas la seule des méprises que tu aies faites dernièrement.
— Je le savais. Il faut toujours se méfier des contrefaçons.
— Très drôle. Ces paupières, Gabriel ?
— Elles ne s’ouvrent toujours pas, Patricia.
— Je ne suis pas Patricia.
— O.k.
Silence de sa part. Je ne dis rien non plus, je suis patient. Serein, je flotte à la surface d’un lac tiède.
Puis Patricia s’éclaircit la gorge  :
— Où est-ce que tu crois que tu es ?
— Où est-ce que je crois que je suis… Il y a un piège ?
— Oui… Non, en fait.
— Oui ou non ?
— Non.
Je glousse comme un idiot.
— Je crois bien que je suis confortablement alité chez Vittorio. Dans sa villa.
— Vittorio ?
— Ben oui, Vittorio. Vittorio Emmanuele. Je l’ai rencontré hier soir. Un bon vivant, bien qu’entre nous, la dernière fois que je l’ai vu, ça n’avait pas l’air d’aller fort, je crois même qu’il était mort.
— En effet, il est décédé.
— Je m’en doutais. Que le Seigneur Jésus lui pardonne sa vie de débauche !
— Gabriel, ce Vittorio Emmanuele-là est décédé en 1947.
— Pas lui, non.
— Vittorio Emmanuele, roi d’Italie, est mort le vingt-huit décembre 1947.
— Tu me parles d’un roi, Patricia, quand moi je te parle d’un banquier.
— Il n’y a pas de banquier de ce nom-là.
D’abord sans voix, je demande du bout des lèvres  :
— Il y a bien un banquier ?
— Non.
— J’ai rêvé, alors, c’est cela que tu veux me dire ? Que j’ai rêvé ?
— Oui, me répond-elle avec compassion. Il faut que tu saches… il n’y a pas non plus de soirée, ni d’invités, ni de villa. Tu as imaginé tout cela.
— C’est pas vrai ! je m’écrie en tombant des nues.
— Je regrette.
— Ah, j’ajoute tout de suite. J’ai compris ! Je suis mort, hein ?  Bel et bien mort, et c’est mon corps qu’on voit crapahuter en Toscane, comme tous les autres, alors qu’en fait on est tous au Paradis ?  Je sais !  Je suis un zombie !
— Gabriel, elle dit à mes paupières fermées ;  les zombies, tu les as inventés aussi.
— Les zombies aussi ?
— Les zombies n’existent pas, voyons.
J’ai du mal à la croire. Mais alors… mais alors, si je nage dans la gentiane, est-ce que cela veut dire que Frankie n’existe pas non plus ? Je songe une seconde à elle, ce qui me fait sourire.
— Je suis bredin. Mais pourquoi ?
— Tu veux le savoir ?  Patricia me demande.
— Bien sûr.
— D’accord. Je t’en aurais parlé de toute façon. Écoute-moi bien  : tu as eu un accident de voiture sur l’autoroute. Un accident grave. Dès lors tu as sombré dans le coma et tu t’es mis à rêver. Cet accident, c’était de ta faute. Tu t’en veux énormément pour ça. Et tu as très peur.
J’ai envie d’une cigarette, car nous y voilà.
— Alors quoi ?  je demande.
— Alors quoi, quoi ?  Patricia me rétorque.
— Et Loana ?
— Elle est vivante, par miracle.
— Ah.
J’essaie vraiment d’ouvrir les yeux, et j’y suis presque, pourtant quelque chose les retient encore collés, comme un rideau de fer descendu devant le monde. Mais de quel monde est-ce que je parle, là ?
— O.k., dis-je d’une voix posée. O.k., admettons. Mais alors pourquoi est-ce que toi, tu es venue me dire tout ça ?  Qu’est-ce que tu fiches dans mes rêves, d’abord ?  Tu n’es même pas à poil !
— Tu es dans le coma depuis trop longtemps, ça ne peut plus durer comme ça. On m’a chargée de me mettre en relation médiumnique avec toi pour te prier de choisir  : choisir entre passer l’arme à gauche, si tu me passes l’expression, ou te réveiller une bonne fois pour toutes. Loana est avec moi. Elle te supplie de revenir. Elle est morte d’inquiétude, si tu savais.
— Dites pas ça.
— Gabriel, tu ne peux plus continuer à dormir ainsi !
— Ouais.
C’est alors que j’entends la musique en fond sonore. Je ne sais pas pourquoi, ça me rappelle les yeux radioactifs de Frankie.
— En fait, non, je ne comprends pas. Et même, je ne comprends rien à ce que tu essaies de me dire.
— Il faut que je te le dise en chinois, alors ? fait une voix plus grave que celle de Patricia.
— Pardon ?
— Lève-toi ! Allez, chico, lève-toi tout de suite !
Ça, c’est Frankie. J’ouvre les yeux, enfin, et les écarquille dans la semi-obscurité, car seule une bougie blanche brille, posée sur le chevet du lit. Frankie m’observe en fumant une sempiternelle Marlboro.
— Il n’y avait pas quelqu’un avec toi ?  je lui demande.
— Une petite grosse avec des cheveux blonds ?
— Tu l’as vue ?  je dis en me redressant sur mon coude valide.
Mes oreilles se mettent soudain à hurler.
— C’est quoi ce bruit ! je gémis en plaquant mes mains sur mes tempes.
— C’est l’alarme.
J’ai le vertige.
— C’est comme au ciné, dis-je en fermant les yeux.
Je m’appuie en arrière sur mon moignon, ce qui ne me fait pas du bien.
— Ah, la vache !  je beugle, et, tournant de l’œil à demi, Loana, ma main, la soirée, les zombies… tous mes cauchemars s’évanouissent.
Une seconde de pur bonheur où plus rien n’est vrai, et Frankie me gifle deux fois à faire tomber mes cornes, puis braque sur mon front le canon d’un de ses Jerichos 941 Desert Eagle.
— Lève-toi !  me commande-t-elle, tandis que la sirène de la maison lance dans mes oreilles. Lève-toi, ou je t’abats !
— Frankie, qu’est-ce que tu fous ?  je m’affole en louchant sur le canon.
— Les zombies sont dans la place !
Elle plonge sa main entre les pans ouverts de sa robe noire et en sort l’autre Jericho.
— Prends-le, m’ordonne-t-elle. On va passer par la fenêtre et sauter dehors ! Tu peux faire ça ?
Je hoche la tête.
— Tu as dix secondes !
Et Frankie, après m’avoir jaugé d’un regard, souffle la flamme de la bougie, enjambe le rebord de la fenêtre, et disparaît dans la nuit. Quant à moi, je serre les dents. Puis que, j’ignore comment, j’arrive à m’asseoir sur le lit, mes deux pieds posés à plat sur le sol de la chambre, j’y vois trouble, ma tête vrombit sous les ruées de mon sang. J’entends ensuite la clameur effrayante venant d’en-bas, un bruit où se mêlent conjointement l’horreur et l’effroi, un bruit que je n’oublierai jamais. Je saisis le Jericho avec ma dernière main, tout tremblant, le moignon serré contre moi, et je me relève tant bien que mal. Le tapage du jugement dernier se rapproche, il monte les escaliers, à tout moment je m’attends à le voir arriver.
Après Frankie, je saute du rebord de la fenêtre, pour atterrir au cœur du chaos nocturne. La nuit est comble. Je ne vois rien que des zombies partout.
— Frankie !  je m’égosille.
Je fais feu sur des fantômes. Qui mugissent. Un cheval verdâtre se cabre dans l’obscurité. On crie aux fenêtres. Des formes vides courent partout. La neige tourbillonne. Je tire, et tourne sur moi-même. Je tire derechef. Ils morflent. Ils gémissent. Ils m’encerclent tous autant qu’ils sont, alors je vide mon chargeur  : tenez, c’est la tournée du patron !  et comme je suis prêt à bondir en avant coûte que coûte et en beuglant Auf Wiedersehen, cochons d’enculés !  un moteur de plusieurs litres rugit, charge, et ménage à corps et à cris une tranchée jusqu’à moi. Frankie est au volant, lunettes de soleil, et la braise de sa cigarette que je distingue dans la noirceur de l’habitacle.
— Tu viens, shérif ? me dit-elle par la fenêtre.
Je fais le tour en courant, cependant que le cercle se referme sur nous. Frankie se penche pour m’ouvrir la portière et voici, j’entre à l’intérieur d’un Nissan Navara toutes vitres fumées. Continuez le massacre sans nous ! Frankie met la gomme, et envoie le quatre-quatre à l’assaut de la muraille. En moins d’une minute à le manipuler pleins phares et à écraser les zombies comme des mouches sur son capot, elle nous sort du piège. Puis elle roule tambour battant, dérape sur la neige, coupe les virages, tout cela sans broncher.






CHAPITRE TRENTE-CINQ





Nous redescendons vers la côte et Frankie jette sa cigarette. C’est alors que profitant d’une ligne droite, si courte que cela paraît improbable, une Lamborghini Murcielago nous double avec Jeanne d’Arc au volant, et Saint Bruce à côté d’elle qui nous fait un signe de la main. Derrière nous, le ciel blanchit au-dessus des pics déchiquetés des Apuanes. Devant nous, la Méditerranée est encore plongée dans les ténèbres planes.
Loana…
— Frankie—, cependant ma voix ne fait que se gonfler.
— Pas de sentimentalisme, chico. C’était la seule chose à faire.
— Les choses auraient pu se passer différemment.
— Personne ne t’en veut.
Blanche Neige s’est fait croquer la pomme, Gabriela ne quittera pas le moule d’orfèvre que l’artiste a rempli, et jamais ne séchera ses yeux infinis comme l’Atlantique. Frankie ramasse le paquet de cigarettes posé devant elle, sur le tableau de bord, et me le tend.
— Elles étaient dans la boîte à gants, elle m’explique. Je propose qu’on fume les dernières à présent qu’on a annoncé la Bonne Nouvelle à son propriétaire.
J’allume deux cigarettes, une pour moi, une pour elle, et ainsi nous fumons silencieusement. Frankie maîtrise le gros quatre-quatre comme un homme, et vas-y qu’elle te donne des grands coups de volant à gauche, et à droite, et encore à gauche.
— Comment va le poignet ?
— Terrible, je grommelle.
— On dirait que ton amputation expresse t’a évité de passer à la trappe, chico. Tu vas t’en tirer.
Elle souffle de la fumée et puis jette son mégot par la fenêtre.
— Il fallait un sacré cran pour faire ça.
— Merci pour les soins.
Je tourne mes yeux vers elle.
— Parce que c’est toi qui a fait ça, pas vrai ?
Elle produit un clappement de langue agacé, mais j’insiste en lui montrant mon énorme pansement-boule qui termine désormais mon bras droit.
— Pourquoi est-ce que tu m’as soigné ?
Elle ne répond pas.
— Alors c’est ça ? Tu m’aimes donc, chérie ?
— Imbécile.
Elle farfouille devant elle à la recherche d’une nouvelle fag.
— J’ai fait ça parce que j’ai besoin de toi.
Je lui tends le paquet ouvert. Elle en prend une, et c’est la dernière.
— Je veux que tu me protèges pendant le jour. En échange, je veillerai sur toi la nuit.
Elle jette un œil au rétroviseur.
— D’ailleurs, c’est ton tour. Le soleil ne va pas tarder.
Cependant que nous arrivons en bas, et dans cette rue droite blanche de poussière et battue par les camions de pierre, elle m’annonce  :
— Carrare.
Je regarde le profil de Frankie, et comme elle braque le volant pour prendre une petite rue sombre, je lui demande  :
— Tu ne peux pas voir le soleil, même en photo, pas vrai ?
Elle arrête brusquement le quatre-quatre sur une place déserte et tire le frein à main.
— Bon, je me résigne en débouclant ma ceinture. J’espère qu’ils ont du café à Carrare.





CHAPITRE TRENTE-SIX





— Au fait, c’était qui cette petite grosse ?
Je réfléchis.
— Je n’en sais rien, Frankie. Je n’en sais vraiment rien.









FIN












LE TRONC, S.V.P.










Remercions, dans l’ordre  :  Umberto Eco, Quentin Tarantino, James Joyce, Marc Behm, Gustave Flaubert, Zack Snyder, Barry Gifford et David Lynch.



#



#