partie fine
roman
par HARRY MANN
ZOMBI s.m. (zon-bi). Sorte dépouvantail dont les créoles dAmérique menacent les petits enfants.
Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle,
tome XVI, 1876.
CHAPITRE UN
Le jour où jai su que jétais dingue, jai commencé par mettre ma Fiat Panda les quatre pattes en lair. Je la regarde maintenant dun il chagrin, on dirait une tortue retournée sur le dos. Je pourrais redescendre dans la vallée, qui nest pas loin, mais cela voudrait dire retourner en terrain ennemi. Après sen être tirés par miracle, il nen est pas question ! Jabandonne donc les clefs sur le contact, tire sur le col de ma veste noire, enfourne ma boîte de cigarettes dans une de mes poches profondes comme la gorge dAria Giovanni, puis sors de la voiture, dans des grincements affreux de carcasse en fer et les crissements des vitres éparpillées en miettes sur le sol. Enfin je redresse dans lair monticole mon mètre soixante-dix, ce qui est la taille dun Bruce Lee, dun Kurt Cobain ou dun Tom Cruise, mais un centimètre de mieux quun Napoléon. Une couette blanche bouche lespace interstellaire, le vent fouette mes cheveux et jattrape la chair de poule. Je ne vois que des pentes violettes et brunâtres à linfini, rien dhumain en vue, pas même un sillage pare-feu planté de pylônes pleins dair, juste cette route qui se déhanche vers le ciel. Y a-t-il encore quelquun avec nous sur terre ? Je fais le tour de la Panda pour ouvrir à ma fiancée, déboucle sa ceinture, et laide à sortir. Elle porte sur elle un corsage blanc à dos nu, des jeans Lee Cooper et une paire de baskets malgré le mois de novembre glacial. Toutefois il ne parait pas que cette légèreté la gêne.
Nous marchons une bonne heure. Puis les nuages connaissent une déteinte, preuve que laprès-midi tire à sa fin. Alors je pense à Dieu, me faisant la réflexion que personne, personne ne simagine jamais vivre la fin. Or ce samedi soir dans les Apuanes, Loana et moi formons certes un couple tout ce quil y a de plus mignon, mais actuellement pincé entre les mandibules dune guerre bizarre, encerclé par des forêts à nen plus finir, et par des frondaisons plus sombres encore. Tout autour de nous se hérissent les crêtes crénelées du piège dont, seul, le ruban de la route maintient lespoir den sortir ; et si jai mentionné Dieu au passage, cest parce que nous fuyons le Diable qui est descendu sur terre, plein de fureur, sachant quil a peu de temps.
Encore une demi-heure de passée, Loana traine un peu plus la patte. La bise mène des raids au ras des cimes, elle orchestre les branchages en les ballottant, elle sengouffre entre les troncs qui gémissent comme des bouteilles vides. La route monte sans arrêt, tandis que les ombres sallongent. Lobscurantisme qui gagne du terrain me fait rechercher des yeux un abris, un bunker, mais je ne trouve rien. Le ciel est bientôt dencre, léclipse détoiles totale. Elle nest pas normale cette nuit : elle est totalitaire. Je tiens la main de Loana, et aucune sorte de conseil ne me convaincrait de la lâcher, pour la raison que jai été emmené en esprit dans la nuit de lHistoire, et y ai été tenté par les solutions de facilité quinsinue le Diable à nos yeux. À toutes ses tentations, jai dis oui. Jai peut-être bien tout perdu, peut-être, mais pas sa main.
Je chante à haute voix :
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup ny est pas. Si le loup y était, il nous mangerait. Mais comme il y est pas, il nous mangera pas.
Peu après, jen suis certain, ils sont à nos trousses. Je peux presque sentir leur haleine faisandée souffler sur ma nuque. Quest-ce que je raconte, moi ? ils ne sentent pas comme ça ! Et puis, comme nous atteignons un nouveau virage à gauche, je vois cette lueur, là-bas, qui brille. En nous avançant, la tache devient fenêtre, puis baie vitrée, pareille quun sapin de Noël. Je pousse Loana devant moi afin quelle escalade la butte en terre, puis quelle franchisse une haie dépines. En traversant le buisson glacé, je sens que sa peau cède à des diamants. Un chien de garde se met à aboyer quand nous posons le pied sur sa pelouse glacée. Je ne men occupe pas, je pense seulement à la maison. Je tire sans pitié sur Loana, encore quelques mètres avant la sécurité. La piscine, il faut la contourner. Voilà, le cerbère déboule sur nous ; mais quil nous morde ! cela ne nous transformera pas en dogue ! Lanimal de cent kilos lancé à grandes foulées dun stade ralentit toutefois, halene une odeur, celle de ce qui vient après nous. Décontenancé, il hésite, le muffle à lair, pendant que nous en profitons pour franchir sa propriété. Enfin, il se replie la queue entre les jambes et en poussant des couinements.
La demeure a deux étages. Obscures, il y a cinq fenêtres au premier. Des lustres électriques illuminent la grande baie vitrée à armatures en fer au rez-de-chaussée. Je vais tout contre, toque à la vitre, mais rien ne souvre, personne ne répond.
Ohé ! je mépoumone.
Nous longeons la maison, vite, car du côté du jardin, ils assaillent déjà la motte de terre et le fourré dépineuses. Nous tournons à langle. Un peu plus loin, ma main touche du bois : la porte est là, dont je tourne aussitôt le bouton. Elle est fermée à double tour, alors cette fois je me jette dessus en hurlant, sous les yeux de ma Loana, bleus et sans tain.
Des pas me font me retourner dun bloc : ils sont juste de lautre côté de langle, en ombres chinoises sur la pelouse. Je donne les derniers coups de pieds contre la satanée porte de Fort Alamo. De la glace coule dans mes yeux turbides. Le moment est venu
ils tournent le coin !
Pendant une fraction de seconde, je vais pour menfoncer dans lobscurité en beuglant Auf Wiedersehen, cochons denculés ! lorsque dans mon dos jentends le verrou claquer. En moins de temps quil nen faut pour le dire, jouvre la porte à la volée, mengouffre à lintérieur avec Loana, et la referme au nez et à la barbe de deux figures de cauchemar qui tendaient déjà les bras pour nous atteindre ! Il y a une barre à lintérieur, je la mets ; une chaînette, je laccroche ; et le fameux verrou, je le tourne sur lui-même. Puis je reprends mon souffle, pendant que dehors les autres séchinent à taper des poings contre la porte. Je nai pas à men faire de ce côté-là, elle est en bois de chêne.
Sauvés ! Bonne année pour les gnomes ! Blanche Neige est de retour à la maison ! me dis-je en me retournant pour embrasser notre sauveur. Seulement, devant moi, il ny a plus personne, le hall est désert.
CHAPITRE DEUX
Regardez-moi, jai les nerfs en pelote, je me suis pissé dessus et mes cheveux sont trempés. Pourtant, si je peux encore en rire, cest que je suis en vie ; si ce nest pas le principal, alors quest-ce que cest. Vous connaissez la musique, il y a autant de chaises que de survivants, moins une. Quand lorchestre sarrête de jouer, chanceux celui qui a trouvé la sienne, car il peut souffler une minute. Nous avons trouvé la nôtre, de chaise, ma Loana et moi, une chaise pour deux ; pas tout à fait à laise, Blaise, mais on ne gagne pas à tous les coups. Cest le destin, quoi.
Où est lange local qui nous a sauvés ?
Il y a quelquun ? je tente.
Pas de réponse.
Ouhou !
Je traverse le hall, qui est grand comme un court de tennis, vers cette arcade en stuc doù point la lumière. Après Loana, jentre dans le salon-solarium que jai aperçu tout à lheure, en plein feu de ses lustres. Loana se protège les yeux.
Hé !
Cest peine perdue, là non plus il ny a pas âme qui vive. Je ne comprends pas doù vient alors que je me sens observé ? Les poils de ma nuque se hérissent, étant donné que je me doute que Dieu nous surveille avec insistance. La baie vitrée elle-même est déserte, car pour le moment ils sont tous rassemblés à la porte à cause de la nourriture qui est passée par là. Bien entendu, ils viendront nous voir tout à lheure.
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup ny est pas
Jarrête de chanter. Je navais jamais vu une baie vitrée de cette taille, ni posé le pied dans un luxe pareil. Mobilier, toiles célèbres, hi-fi, télé, bar à cocktails, tout ici fait baver denvie. Le salon-solarium exhibe à nos yeux de chômeur-infirmière intérimaire la vie grand train menée par des gens comme vous et moi qui ont su remplacer avec succès la règle des vases communicants, laquelle veut quon partage ce quon a en trop avec nos frères moins favorisés, par la loi des vases clos qui instaure que ce sont les mêmes gens qui se gavent, se gavent, se gavent sans sarrêter, quittes à devenir infâmes et gros. Fraternité, mon cul : quand je vois ça, jai les crocs qui poussent comme tout le monde, et je me convaincs très facilement que lhomme est né pour être riche.
Jai décidément envie de rencontrer le propriétaire de ces richesses, je retourne donc dans le hall y poursuivre mes recherches.
Y a quelquun ici ? je lance par chacun des deux escaliers qui ouvrent sur les autres étages de la villa ; y a quelquun ici ? Hé !
Comme jattends vainement des réponses à mes questions, et puis que je rentre bredouille au salon-solarium, soudain, une sorte de battement de membre se fait à lextrémité de mon champ de vision. Je tourne la tête, et à linstant, vois un mec qui gesticule à mon intention. Juste avant, il ny avait rien, et puis dun coup de baguette sur le chapeau, voici un homme en train de me faire comprendre son horrible situation, vu quil se trouve de lautre côté du double-vitrage, autant dire dehors. Cest un nain, gras du bide, et blanc comme un linge. On dirait Bisou. Il a une tête épouvantée et, ma parole, sa moustache nest pas sans me rappeler un certain roi dItalie, sorti des vases du temps, la bonhomie en moins, et un quintal à rajouter un peu partout sur lui. Et si cétait un descendant ? Dun monde pareil, je suis prêt à tout croire.
Je cours à la porte dentrée dans lidée de secourir le malheureux, par devoir, par miséricorde. Hé, une minute ! Si jouvre, qui entrera ? Avant de faire une bêtise, je tends loreille contre la porte. Voilà, les coups de poings cessent, remplacés dabord par des appels au secours, un aboiement hystérique, puis par un cri danxiété, qui séloigne en courant. Étrange. Je retourne au salon-solarium, à temps pour témoigner de la course du nain et du même chien que tout à lheure (en fait, cest une chienne) devant dix dentre eux qui les poursuivent. Je reviens donc à la porte. Pourvu que le nain arrive avant eux, me dis-je en me tenant prêt à ouvrir. Il ny a pas de judas, mais si cest pour revoir son regard danimal traqué, ce nest pas la peine. Jen ai la chair de poule rien que dy penser. Tout à coup, un coup de tatane explose dans mon oreille, me faisant reculer précipitamment, mal au tympan, tandis que quelquun dehors passe la porte à tabac. Sorti sans ses clefs ? Gabi, me dis-je, le moment est venu de ne pas merder.
Chi va là ? je crie en commençant par enlever la chaînette.
Ouvrez ! il répond dans un italien soigné et suraigu. Par Madonna ! Ouvrez vite, signor !
La barre y passe. Mes nerfs me supplicient, qui sextraient de ma peau par tous les pores, comme des poils. La suite me laissera un souvenir un peu confus.
Qui va là, jai dit !
Ils arrivent, signor ! Je vous en prie !
Il mugit comme une énorme vache qui met bas ; mais je crois que jhurle encore plus fort quand je le somme :
Votre nom, signor !
Lui :
Je suis Vittorio Emmanuele ! Par pitié !
Je réfléchis à la vitesse de la lumière.
Victor-Emmanuel ? Le roi dItalie ?
Lautre ne répond rien pendant quune seconde passe bêtement à la trappe, et soudain il crie :
Mais non ! Je suis Vittorio Emmanuele Vanèsio ! Le banquier Vanèsio !
Ah !
Sì ! il fait dune voix qui frise la démence. Mais quattendez-vous ?
Un ange passe. Je pourrais lenculer ? Je jure quà ce moment jignore quelle conduite tenir. On dirait que ce soir il y a un collabo du capitalisme de lautre côté de la porte, autrement dit un salaud de riche. Je respire mal, ma main est moite, le mauvais coucheur qui vitupère contre moi depuis lextérieur ne peut pas le croire, mais il va devoir se barrer puisque je ne vais rien faire pour laider. En pensée, je mets déjà le couvert pour le banquet qui va sensuivre de lentendre décamper comme sil intéressait le Diable en personne. Tant mieux sil léloigne de la maison dailleurs. Mais quest-ce qui a pu mettre autant de sauvagerie dans mon cur ? Est-ce que jai fini par croire que je valais mieux que lui et ses amis banquiers ? Ne me fais pas rire, et ouvre la porte plus vite que ça.
Je finis donc par tourner le verrou. Je ne suis pas une bête, bordel.
Entrez, cochon de riche ! je braille en tirant sur sa manche.
Le nain de tout à lheure jaillit à lintérieur de la maison, dont je referme aussitôt la lourde. Toutefois, je sens que ça ne se passe pas aussi bien, quelque chose mempêche de rabattre complètement la porte, tout un bras est entré et gêne la fermeture, et il y a un quelquun au bout qui tire en arrière le nain, lequel se remet à mugir tout ce quil sait. Je ne sais pas, peut-être que ça lui donne du courage. En tout cas, dehors, on demande une victime, et avec des doigts osseux comme ceux qui se sont saisis de ses vêtements, le monsieur risque davoir du mal à se dépatouiller tout seul. Jai une idée, que je mets tout de suite en application, et me jette de tout mon poids sur la porte afin décrabouiller le bras. Vraiment, Gabi, crois-tu quil puisse en souffrir ? Peu importe, ce nest pas lui faire mal que je veux, mais entamer son bras, le trancher aussi bien, le réduire à létat de purée, cest cela que je veux. Je ny vais dailleurs pas au sentiment, et la chair cède bien, mais pas les ongles, lesquels ne se desserreront apparemment pas pour si peu. Une charge après lautre, je me lance contre le battant de la porte, les autres poussent derrière, le mufle de la bête essaie de passer entre le panneau et le chambranle, son odeur nauséabonde se répand par lentrebâillement : bouche, que veux-tu ? Le nain hurle sans désemparer, ne sarrêtant que pour reprendre son souffle. Je remets le couvert, encore, et encore, du sang saumâtre gicle sur le chambranle et sur moi. Jarrive au radius, quand celui que jai aidé maide à son tour, puisque tout en poussant des hurlements, il se met à se désaper à toute vitesse. Quand il a fini, le bras mutilé tire sur sa chemise et lemporte dehors, et lui, il retombe sur le cul. Quant à moi, je shoote dans les orteils qui dépassent, et referme la porte dès que cest possible, en ahanant parce quils sont nombreux à pousser de lautre côté.
CHAPITRE TROIS
Lorsque lorchestre sarrête de jouer, nous nous retrouvons chacun sur notre chaise (symbolique, hein), lui ramassé contre le mur, choqué par ce qui vient de lui arriver, moi dos à la porte, debout sur mes jambes qui flageollent, cherchant de la place dans mes poumons. Nous laissons passer une escadre danges, histoire de reprendre notre souffle, puis le nain réagit le premier. Il me regarde, laffolement remonte dans sa gorge, et sa voix déraille quand il crie :
Par Madonna ! Qui sont ces gens, là ?
Des gens, je réponds.
Il agite ses mains pour faire passer son message :
Vous appelez ça des gens, vous ?
Il est torse nu, il a des seins, des oreilles et une moustache à la russe. Son pantalon taille cinquante sent la merde et il roule des yeux en tous sens comme si je venais de lui demander de loseille. Par contre, il a de la chance, il ne paraît pas avoir été mordu, il est même en train de se refaire une santé vu la façon énergique quil a de relever ses tonnes de gras. Ces gros-là plient, mais ne cassent pas. Du coup jai des états dâme, jaurais préféré sauver un python.
Ils sont tous morts, tiens ! je lui aboie dessus.
Et de rage jattrape le tableau dart le plus proche, de lart moderne, et lenvoie se promener à lautre bout du hall. Puis je frappe un interrupteur du plat de la main (les halogènes séclairent), et comme ça ne me suffit pas, jenchaîne avec un coup de tête dans la porte, ce qui parvient enfin à doucher ma rage. Jai alors très, très soif.
Écoutez, je gronde.
Il me fixe de ses grands yeux de bureaucrate apeuré après mon esclandre.
Écoutez, je martèle pour bien me faire comprendre, en pointant le doigt sur lui.
Il se signe.
Écoutez-moi bien, te dis-je
Je ne sais pas vraiment quoi lui dire, alors je me détourne et fais trois pas en direction des cocktails irisés que mont promis les bouteilles du bar tout à lheure.
Espèce de sale type ! il pleurniche dans mon dos.
Je marrête.
Regardez ce que vous avez fait à mon Giacomo Balla !
Je me retourne pour le voir me désigner dun air désolé la peinture démantibulée là-bas, une sorte de clébard dynamique qui pédale sur du linoléum au rabais.
Vous ne savez pas combien il vaut ! Jattends vos excuses !
Ils meuglent dehors comme des vaches affamées.
Alors cest chez vous, cette morgue, je constate en exhibant mes canines.
Sì, fait-il.
Il a dit sì. Hé, vous la rameniez un peu moins quand lépouvantail vous tenait par le colback, pas vrai ? Je vous préviens, en ce moment je suis irritable et de mauvaise humeur. Rien ne me ferait plus plaisir que de vous remettre dehors pour vous voir danser une gigue sur le gazon.
Gniii !
Javise la console à touches encastrée dans le mur.
Cest une alarme, ça ?
Il acquiesce sans mot dire.
Alors il faut la mettre en marche.
De lui avoir remémoré ses agresseurs, ça la calmé. Quand on a chié dans son ben à cause de la frayeur bleue quon sest payée, on relativise lart moderne et tout le reste.
Je serais vous, je lui jette en partant, je vérifierais aussi que les issues de la maison sont bien toutes fermées.
Je ne pense désormais plus quà une chose, car la soif me taraude, il y a urgence. Je men vais à toute vitesse vers le bar du salon-solarium. Jai ce rendez-vous avec un fût de gnôle.
Mais quest-ce quils veulent, ces gens ? lautre mimplore de sa voix mi-yaourt, mi-jello.
Je ne réponds rien. À quoi servirait dailleurs quil sache que cest pour le bouffer quils toquent à sa porte.
CHAPITRE QUATRE
Salon-solarium, me revoilà. Ma parure, ma poupée en porcelaine, ma lazurite, est collée comme une mouche dorée au papier sirupeux dune peinture du New York des années folles. Pas plus folles que dautres dailleurs, bien moins folles que les miennes par exemple. Elle mentend, tourne la tête vers moi, me suit des yeux, et de la voir là-bas qui se balance sur ses hanches, mon cur se gonfle. Gabi ! Oh, Gabi ! Gabi lobscur. Je regarde les choses en face : plus rien nest comme avant. Pareille à lHistoire qui rattrape le tyran, cette révolution par le vide ne laissera que des ruines de notre civilisation. Comme dit le Baroche, qui sy connait en Mozart, Lacrimosa dies illa, qua resurget ex favilla !
Jarrive au bar. Jattrape la main courante en cuivre, me hisse sur le tabouret, et maccoude, à demi tourné vers le grand séjour, avec dans lidée que je vais attendre que le barman revienne. Et puis je trouve cette idée à enfermer avec les autres dans une cellule capitonnée. Je redescends donc et me sers moi-même un verre de la première bouteille qui me vient sous la main, un truc transparent. Ensuite, avanti ! comme un nourrisson qui a sauté une tétée. Je ne trouve aucun goût au liquide, mais ça chauffe et ça émèche, le reste je men fiche. Je men sers un autre, et comme je nai pas lhabitude de marrêter en si bon chemin, un troisième passe par la trappe. Ainsi que je le prévoyais, me voici en train davancer doucement vers létat du plus-rien-à-foutre.
Pardon, fait une voix dans mon dos ; je naurais pas dû vous traiter de sale type tout à lheure. Vous nêtes pas un sale type du tout puisque vous mavez sauvé la vie. Vous êtes un type bien, signor.
À entendre sa voix pleine de componction, je sens un iceberg glisser le long de mon échine.
Je vous ai dit que je mappelais Vittorio, continue-t-il. Mais vous, vous ne mavez pas dit votre nom, et comme votre visage mest complètement inconnu, vous voyez ?
Il sintercale dans mon champ de vision à moi. Il me sourit, en plus.
Vous êtes français, daprès laccent ?
Sans le perdre des yeux, puisant mes cigarettes de ma poche profonde comme le cul dAria Giovanni (pour ce que jen sais), jen choisis une, et la tasse soigneusement contre le comptoir. Puis je ratisse une pochette dallumettes qui traînait là. Linstant daprès, la fumée gonfle mes poumons, et je referme le couvercle sur les douze cibiches qui me restent pour la soirée, et elle promet dêtre longue, la soirée.
Je mappelle Gabriel, je dis en regardant ma fumée monter. Mais ne vous avisez pas de mappeler Gabi.
Enchanté, Gabriele, il me dit sur un ton affable, et en prononçant mon prénom à litalienne. Vraiment, grazie, grazie mille pour tout à lheure ! Vous mavez vraiment sauvé la vie.
Il me tend une main ouverte. Je la vois et je me dis que si je sers la main dun banquier, je charrie avec les principes, et les principes, cest tout ce qui me reste.
Sale type, il bafouille confusément. Je ne sais pas pourquoi vous me détestez. Espèce de sale type.
Ça va ? je grogne en amorçant le geste dune gifle.
Puis je prends sèchement une taffe.
Le téléphone fonctionne ici ?
No, la ligne marche plus, répond-t-il calmement. Jétais sorti chercher mon cellulaire dans la voiture, quand ces gens ont envahi ma propriété.
Je rapproche subitement mon visage du sien en lui serrant le poignet avec fièvre :
Vous avez bien dit voiture ?
Sì ! Elle est dans le garage, la Lamborghini Murcielago. Vous voulez faire un tour avec ?
Avec joie.
Après tout, il a quand même bon fond, ce banquier, me dis-je tout en recrachant de la fumée par les narines.
Mais elle na que deux places, renaude-t-il.
Les clefs ? je requiers en tendant la main.
Mais avec les gens qui sont à lextérieur, si vous sortez maintenant, vous narriverez pas jusquau garage !
Il a raison. Avec le nombre quils sont là-dehors, je doute quon puisse en avoir le temps sans devoir les repousser à coups de marteau, ce qui est trop risqué au vu de la règle dor : une morsure et tes fichu. En plus, je suis crevé, jai besoin de dormir.
Vous lavez récupéré, votre portable ? je demande.
Sì. Je vais prévenir les carabinieri pour quils nous secourent.
Il produit un téléphone portable dans la paume de sa main, en regarde lécran la lèvre pendante, et puis compose un numéro. Il porte ensuite lappareil à son oreille et attend.
Ça passe, ici ? je métonne.
Il lève le pouce. Quelques secondes plus tard cependant, il doit se résigner. Il coupe le portable et regarde Loana, tout sourire perdu :
Le réseau a mis le répondeur.
Des millions de gens en train dappeler des millions de gens, en pleine panique générale, jimagine que les opérateurs sont débordés. Vittorio soupire, puis sétire en jetant les bras dun côté et de lautre, puis sinterromp subitement et, dun geste vivace, porte la main à son cou :
Ah, cest pas de chance, lindividu ma griffé. Je saigne un peu je crois. Jai mal et, oh !
Il retire quelque chose de sa peau.
Regardez ! Quest-ce que cest, ça ?
Un ongle, je dis.
CHAPITRE CINQ
Par Madonna ! sécrie-t-il en jetant la chose loin de lui.
Puis, sans prévenir, un bourdon se met à vrombir par embardées dans le living-room sur lair de The Show must go on ! Nous nous regardons.
On dirait que ça passe quand même, je dis.
Ce nest pas son téléphone pourtant, il le nie lui-même en secouant la tête. Quant à moi, le jour où jen posséderai un, les sénateurs auront de vraies dents. Je me tourne alors vers Loana, me resouvenant quaprès Dieu, cest Queen quelle adore. Bon, cest le sien. En deux secondes je lai rejointe, et la saisissant doucement par la taille pour ne pas leffaroucher, je lui fais les poches de son jean.
Salut, beauté, je lui dis comme elle me regarde faire.
Elle mentend, ça, je le sais. Jai une voix pareille à du sirop de chloral sur elle. Puis que je trouve le truc dans une de ses poches arrières, je lextrais, lit le numéro entrant, appuie sur une touche, et me le fourre contre le tuyau de loreille, avant dannoncer :
Ouais.
( Gabe, cest moi, une voix danglo-saxon dit à lautre bout.)
Je men doute.
( Jsuis à Paris, dans une cabine
no, dans un bar. Écoute, jsais pas si jpeux parler longtemps.)
Sil te manque des jetons
( Il nsagit pas de jtons ! Jai les jtons ! Jsuis dans lpétrin, mon vieux !)
Il parle en mangeant les mots comme des frites, cest donc coton pour linterrompre, dautant quil y a de lécho sur les ondes.
( Le Baron Samedi existe. Jles ai à mes trousses. Dyou onderstond ? Ils mpourchassent !)
Mais qui ils ?
( Les zombies !)
Jécrase ma cigarette et décide daller faire les cent pas dans le salon.
( Tes tjours là ?)
Des zombies, je marmonne, jen ai aussi, figure-toi.
( Pas des blagues, Gabe, jsuis sérieux.)
Tu veux que jappelle la police ?
( La police ??? Gabe ! La police est finie !)
Je me disais bien.
( Rends-moi service, mon vieux : vas chez moi, jai tout mis sur Hyde.)
Son disque dur sappelle Hyde.
( Ces derniers jours jy ai tout mis, tout cqui sest passé. Jai écrit pendant trois jours et trois nuits. Écoute, va au bureau, sous lcoussin du fauteuil en skaï il y a une enveloppe avec deux clefs. La grosse, tu ten fous. La ptite est la bonne, cest celle dmon appartement. Vas-y et lis tout. Ensuite on décidera quoi faire
Oh ! whot can I do ?)
Du calme, je dis. Daccord, jirai lire ton truc. Mais où est-ce quon se retrouve après ?
( Je nsais pas, jimproviserai. Ici je ndors jamais deux fois dans lmême lit. Jserai là-bas
)
Au fait, je ne suis pas en France !
( Le mot dpasse
)
Je ne suis pas
je commence darticuler avant quun soudain remue-ménage minterromp fort discourtoisement.
De la vaisselle brisée, des meubles renversés, et la voix de mon pote qui sapproche et qui séloigne, comme si on cherchait à lui arracher le combiné des mains.
Mark ?
( Ils mont rtrouvé ! jappe-t-il. Le mot
)
Il y a un coup sec, jaurais dit un coup de ronflant, mais ce doit être le téléphone qui a heurté le sol en tombant de ses mains. Jentends du tumulte, et enfin le biiip
biiip
biiip
de la ligne coupée. On a raccroché, mais ce nest sûrement pas Mark qui a fait cela.
Je reste sans voix. Lors, le portable bourdonne derechef.
Mark ? fais-je précipitamment.
( Bonjour ! la voix enregistrée dune femme que je nai pas lhonneur de connaître me répond. Star Wars épisode VII arrive. Envie de cadeaux, de sonneries et de faire le plein dinfos ? Composez
)
Jéteins le téléphone, écuré.
CHAPITRE SIX
Vittorio a juché son mètre cinquante-cinq sur un tabouret de bar, de sorte que ses pieds balancent maintenant dans le vide.
Il y a des zombies à Paris, je déclare mornement.
Ce nest pas grave
, commence-t-il, avant de sinterrompre net : des
comment avez-vous dit ?
Zombies.
Il se marre, jusquà ce quil remarque mes yeux fixes.
Mais non, mais non, se rassure-t-il lui-même. Je les ai vus, ces gens sont vivants. Euh
ils sont vivants, nest-ce pas ?
Je hausse les épaules en cherchant mes cigarettes.
Bon, bon, reprend-il. En attendant, faîtes comme chez vous. Pourquoi vous nenlevez pas votre manteau, vous navez pas lintention de repartir tout de suite, nest-ce pas ? Restez, sil vous plaît, vous et votre femme. Est-ce que cest votre femme ? Si elle est daccord, bien entendu, vous dormirez ici cette nuit.
Fermez-la, Vittorio, je maugrée. Je narrive pas à réfléchir.
Dabord il se tait.
Sale type, je lentends me susurrer ensuite.
Je fais sembrasser une allumette et ma semelle rugueuse. Mark a mentionné le Baron Samedi. Tout ce que je sais à propos de lui, cest que cest un dieu haïtien, quil vit sous terre, et quil est le gardien des esprits et des cimetières. Pour croire à cette superstition, Mark est resté enfermé bien trop longtemps dans son bureau, car je sais que cette fois, il ny a pas de génie du complot qui éclate de rire dans lombre, il ny a que des zombies qui se répandent dans toutes les directions par amour pour nous.
Je remarque alors quon sest arrêté de frapper à la porte. Vittorio est descendu du tabouret et se dirige maintenant droit sur Loana. Je fais un bond dun mètre quand je réalise cela.
Laissez-la tranquille, nom dun chien !
Il se retourne, mobserve un instant, puis revient sasseoir à côté de moi. À bien regarder ses yeux de buf aux longs cils, jai soudain laffreuse révélation quil maime bien en dépit de mon affreux karma.
Je vais fumer moi aussi, si ça ne vous dérange pas de men donner une, Gabriele ? il requiert.
Quand je suis dans le plus-rien-à-foutre, peu mimporte dêtre serviable.
Grazie mille, me remercie-t-il en baissant la tête.
Il tire une latte, tout en se remettant à lécher ma copine de ses yeux au yaourt.
Faites comme si elle nétait pas là, je gronde.
Il soupire :
Bon, je vais passer des vêtements propres, puis nous reparlerons de tout cela à tête reposée.
Changez de slip aussi, je dis dune voix unie. Vous vous êtes assis sur une marmotte, apparemment.
Il regarde le tabouret, me regarde, puis se détourne et sen va vers le hall.
Il vient juste de partir quand un choc assourdi attire mon attention du côté de limmense baie vitrée. Alors je les vois qui sapprochent un à un, les jambes raides, hésitants, comme des enfants timides. Et tous de sarrêter de la même façon, en se cognant le front ou les genoux contre la paroi invisible. De toute évidence, la lumière les subjugue, car ils restent là, à la merci des halogènes, une faim brutale dans le ventre. Certains mobservent, dautres non. En pompant sur ma fag, jen dénombre bien quinze, alignés le long du double-vitrage, tel un stock darticles pour nécrophiles. Certains sont moins abîmés que dautres, je remarque. Je frissonne malgré ma pelisse, et pour me venger, jadresse un bras dhonneur à tous ces morts-de-faim.
Jignore combien de temps je passe ainsi à les contempler, lesprit vide comme un cadavre.
Ils ne sont pas affolants ? Vittorio me dit du bout de ses lèvres pulpeuses une fois de retour. Je ne sais pas comment vous faites pour rester calme.
Jai pris lhabitude.
Vous navez pas peur ?
Si, bien-sûr, mais jai encore plus peur du ridicule
quest-ce qui vous prend ?
Parce que, quand je remarque enfin le costume quil porte, je me demande sil nest pas fou dans sa tête ! Il porte des bottes de cavalier, un costume militaire dapparat et tout lattirail dun maréchal dEmpire pur jus, avec galons, épaulettes, médailles polychromes, képi, pompons et, ah ! le sabre à poignée dor qui lui bat le cul.
La vache, je trouve à dire, avant de me renverser en arrière bouche grande ouverte.
En me voyant, Vittorio se met à rire lui aussi, et nous rions ainsi ensemble une bonne minute. Ça fait du bien de rire. Quand on a fini, Vittorio sessuie la commissure des yeux et se sert un drink très simple : vodka et quatre cubes de glace.
Ça fait du bien de rire, me confie-t-il.
Cest ce quon dit quand tout va mal, jaffirme tout en dégottant une seconde bouteille de Martini.
Je fais tourner le bouchon de métal plusieurs fois sur lui-même.
Vous ne me demandez pas pourquoi jai lhonneur dêtre déguisé ?
Je ne réponds rien, men foutant assez. Jobserve avec intérêt le Martini remplir mon verre. Lui me regarde drôlement, je ne sais pas pourquoi. À lautre bout du salon, mon laudanum sémeut, et va jeter son dévolue sur une des méridiennes qui tiennent compagnie au meuble de la hi-fi. Elle na pas lair du tout dans son assiette.
Les morts marchent, je fais, moitié en rêvant. Moi, je dis que les morts sont plus heureux dêtre déjà morts que les vivants dêtre encore vivants. LEcclésiaste quatre deux.
Quest-ce que vous dîtes ?
Je me mets à flipper soudain, et regarde Vittorio droit dans les yeux :
Vous avez mis lalarme, hein ? Vous lavez bien mise ? Parce que
ils vont essayer dentrer toute la nuit ! Les connais
ils sont patients
ils ne lâchent jamais, au sens éternel du terme ! Ce quils veulent, cest nous bouffer
et ils nous boufferont dès que lorchestre aura fini de jouer !
Vittorio est effrayé :
Quel orchestre ?
Il se raffermit ensuite et sourit de toutes ses dents :
Sì ! Bonne idée ! On va mettre de la musique ! Ne vous en faîtes pas, il ajoute avec des gestes. Dès quon a la ligne téléphonique, on appelle les carabinieri, ils arrivent dare-dare. Demain, tout cela est un mauvais souvenir.
Je ne lentends pas de la même oreille :
Une chose est sûre, je lui dis en pinçant son costume dopérette à lépaule : les zombies finissent toujours par entrer.
Il se débarrasse de ma main comme dun scorpion indiscret, et il prend un air dégoûté pour me tancer :
Ne dîtes pas des sottises ! Ces choses-là arrivent je ne sais pas où ! Chez les nègres, peut-être
à la rigueur. Mais pas chez nous.
Quest-ce qui est une sottise ? je grogne.
Les zombies. Cela fait deux fois que vous les appelez ainsi. Veuillez les appeler autrement, sil vous plaît.
Jai un rictus, libre à lui dy voir un sourire. Il mobserve en train dallumer une autre blonde en penchant la tête de côté. Jai repris, parce que perdu pour perdu, me suis-je fait la réfléxion, le cancer sera un moindre mal désormais. Nous ne vieillirons pas.
Ils rentreront, jaffirme tout en secouant lallumette.
Puis, plus calme :
Mais bon, sachant quils mettront plus que la nuit pour entrer, il faut en profiter avant de se tailler dici la bite entre les jambes. Quest-ce que vous en pensez ?
Bien dit ! Rocco serait entièrement daccord avec vous.
Je fais le tour du bar et trouve un bocal à bretzels plein.
Qui est Rocco ? je demande.
Rocco ? Rocco est mon ancien amant, mavoue-t-il sans ambages.
Vous êtes pédé, Vittorio ?
Pas pédé ; homo.
Cest pareil !
Ce nest pas
Au fait, je le coupe, si vous étiez dans le garage quand je me suis pointé tout à lheure, qui est-ce qui ma ouvert ?
Je repense au bruit du verrou qui tourne quand le Paradis souvre pour nous laisser entrer.
Cest Drosera qui a fait cela, il me répond.
Jouvre des yeux ronds.
Drosera est ma bambina.
Et depuis, je devine, elle se cache sous son lit, terrorisée par les bruits quils font dehors, pas vrai ?
Pas du tout ! Elle écrivait son journal intime quand je suis monté me changer, tout à lheure.
Je tousse et écrase ma cigarette pendant quil picore un bretzel du bout des dents. Si je continue à fumer autant, je naurais bientôt plus besoin dallumettes.
On prend lapéritif ? se réjouit-il.
La vie a fait crédit à cet être-là. Plus pour longtemps, aussi vrai que cest Dieu qui tient la caisse. Bon, croquant-croquant son bretzel bourré dacides gras saturés, voilà que Vittorio sintéresse de nouveau à ma copine.
Dites, il faut que je vous pose une question.
Cest pas le moment, je rétorque. Depuis une heure, jessaie de réfléchir.
Allez, décompressez maintenant. Eux, ils sont dehors, et nous, nous sommes dedans. On prend lapéritif, cest le signe que tout ne va pas si mal que ça, nest-ce pas ?
Elle est bien bonne, dis-je. Cest vrai, quoi, quest-ce que jattends pour sauter de joie ?
Quand notre préoccupation numéro un est la survie minute par minute, quest-ce quon attend, en fait ? les américains ? le messie ? Flash Gordon ?
Je voudrais juste savoir
Cest pas vrai !
Il jette un coup dil furtif à Loana.
Cest à propos de votre ragazza, il me chuchote. Dites-moi, Gabriele, ny voyez pas doffense, mais pourquoi porte-t-elle une muselière ?
CHAPITRE SEPT
Ce nest pas une muselière, je le gronde. Cest un bâillon-boule.
Est-ce que cest vous qui le lui avez mis ?
Jenfourne quatre bretzels en même temps et les massacre à coups de dents sous ses yeux de merlan. Il fronce les sourcils.
Laissez-la en paix, je grogne, cest tout. Si vous la touchez, ou si vous lui parlez, je vous fous dehors.
Pourquoi vous êtes méchant avec moi ? en remet-il une couche. Nous sommes du même côté, vous et moi
Non ! je lui aboie dessus.
Et le fusille du regard. Linstant daprès, je saute à pieds joints par terre, et la partie vitrée du salon-solarium de sexciter en me voyant arriver vers elle à grandes enjambées. Au passage, jenfonce le bouton marche/arrêt de la télévision, une Grundig gargantuesque qui chuinte en séclairant. Une idée que jai eue. Les zombies lont dans le champ de vision et ne se gênent pas pour aussitôt la zieuter, ainsi que Loana, qui arrête de se balancer pour regarder elle aussi la blonde éruptive de la Rai Uno promener ses nibards devant son public. Cest un vrai plaisir que de les voir désormais baver et remuer des lèvres comme des nouveaux nés en suivant des yeux les ciseaux de ses jambes époustouflantes. Leurs paupières ne bougent plus dun cil. La neige qui sest mis à descendre du ciel noir les saupoudre de sucre glace, ce qui ne les incommode pas, car il semble que la télévision les ait hypnotisés en beauté.
Quest-ce que vous leur avez fait ? me demande Vittorio depuis son bar.
Je leur ai servi un bol de corn flakes.
Scusi ?
De la poudre aux yeux, si tu préfères.
Hein ?
Du soleil pour les caves. Ils adorent ça.
Satisfait de mon effet sur la gente morte, je vais chercher mon verre et la bouteille de Martini qui va avec, et retourne ensuite du côté des sofas.
Je commence à avoir faim, Vittorio. Il y a sûrement de quoi becqueter, ici ?
Becqueter ? il répète sans comprendre.
Manger. Je ne veux pas crever le ventre vide, si je peux choisir.
Ah ! sì ! mangiare ! Le traiteur va arriver bientôt, et alors nous aurons plein de choses à déguster, tout est prévu pour la fête.
Je tourne la tête vers lui.
Quelle fête ?
Jorganise une soirée costumée ce soir, il mexplique.
Quest-ce quon fête ?
Cest lanniversaire de Drosera aujourdhui, alors jai invité du monde à venir à la maison.
Un traiteur ? Des gens invités ? Mais redescendez sur terre, Vittorio ! Il ne viendra personne ce soir !
Bien sûr ! Ils seront là à partir de vingt heure, sils ne sont pas retardés par la neige. Restez, vous serez des nôtres.
Jai la lèvre pendante, et ne dis rien, parce quil a vraiment lair dy croire. Il faut quil est bon fond tout de même, Vittorio, pour vouloir minviter à lanniversaire de sa fi-fille.
CHAPITRE HUIT
Il est vingt heure, mon horoscope me dit que cest samedi, on se calme. Le bocal à bretzels coincé entre les cuisses et les zombies dans le dos, jenfonce les touches de la télécommande, histoire de zapper entre le talk show dune blonde à réaction, un télé-mélo, un match de Serie A et une chaîne de téléachat, à croire que personne nest au courant. Ah, enfin, à la chaîne dinformations, on débite des informations sur la situation, toutes choses que je connais par cur. Le seul scoop vient du président Sylvio : il a fait donner larmée ce matin. Hourra.
De temps en temps, je jette un il sur Loana : elle sennuie ferme, les yeux rivés sur le magma dimages quémet lécran. Une chose est sûre : elle comprend autant ce qui se passe que Sylvio et moi réunis.
«
pour échapper aux extraterrestres, dabord Gianpetro Rosso a lancé son téléviseur par la fenêtre, puis il sest jeté dans le vide, du treizième
» Les zombies sont des extraterrestres ? «
sest offert un clone de son chat décédé deux ans auparavant pour cinquante mille dollars. Je ne vois absolument aucune différence entre Little Pussy et Pussy ! Selon les biotechniciens toutefois, lanimal a peu de temps à vivre
» Jai déjà entendu ça. On dit que le clonage reproduit lâge des cellules, cest-à-dire que sous les apparences dun chaton plein de santé, lanimal est condamné à brève échéance. Little Pussy est un zombie ? «
kitchen Grand Chef complet avec tous ses accessoires pour un prix exceptionnel aujourdhui de
»
Les craquements du gravier sous des pneus et le ronron dune voiture attirent mon attention. Vittorio, qui regardait entre ses pieds assis sur son tabouret, son verre dapéritif posé à côté de lui, se jette dun coup sur ses pieds et vient me solliciter dun sourire vingt-quatre carats, ce que voyant, je remets le son. «
sud-coréen mort dépuisement devant un jeu en réseau sur linternet
» On dit que les zombies seraient des gens morts de faim devant lécran et dont le cerveau continuerait dêtre alimenté par un courant électrique. Mais on dit beaucoup de choses.
Je suis embarrassé, se plaint Vittorio en se tordant les mains. Je nai pas le courage daller ouvrir la porte tout seul.
Étant donné que je fais comme sil nétait pas là, les yeux fixés sur lécran de télévision, il joint les gestes à la parole :
Je vous supplie, Gabriele !
Oh, on sort les grands mots maintenant ?
Il se met entre la Grundig et moi, mains jointes, un peu pareil à ce pauvre type désargenté qui pénètre la semaine dans son bureau, génufléchis et prie, soit en geignant, soit dignement, ce qui au final ne change rien à la veste quil prend.
Aidez-moi. Si vous ne le faîtes pas pour moi, faites-le pour Drosera, cest son anniversaire !
Pourquoi ?
Mais pour lui faire plaisir, Gabriele !
Hé ! je dis en me démanchant le cou pour voir la télévision ; je croyais que vous étiez pédé, Vittorio ?
Dehors, obnubilés par lécran lumineux, les zombies ne sentent pas arriver lemployé, scotchés quils sont au tunnel de réclames pour du bonheur conditionné en boîtes, en tubes et en packs. Je me marre, il y a un jeune homme qui fait fonctionner son déodorant Axe, ce qui fait avoir une bouffée de sexe à la femme qui le respire. « Plus ten mets, plus ten as ! » Les zombies, eux, ça ne les fait pas rire.
Pas pédé, homo. Mais vous avez raison, je le suis. Vous ne trouvez pas quun homme est plus facile à satisfaire ?
Aucune idée, dis-je distraitement.
Drosera est la fille que jai eu de ma femme.
Magnifique.
Ma femme est morte en couche il y a plusieurs années.
Super.
Je le regarde.
Hm ; et avec qui êtes-vous maintenant ?
Avec un homme incroyable. Il sappelle Benito.
Benito ? Comme Benito Mussolini ?
Il acquiesce.
Aidez-moi, Gabriele.
Il est invité, Benito ?
Bien sûr.
Il regarde sa montre, puis il regarde Loana.
Au début de sa vie, il transportait des pierres pour trois fois rien. Maintenant, il fait construire dans toute lItalie des édifices qui le rendent plus riche de seconde en seconde.
Il se tourne vers moi.
Nest-ce pas que vous allez maider ?
Jai besoin dune nouvelle cigarette. Ayant arrêté comme tout bon ex-fumeur pour une banale question despérance de vie, jai replongé à la minute où le conducteur de la Lancia Lybra ma regardé de son sale il et que Loana ma crié : Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas quil nest pas normal ?
Je gratte une allumette sur ma semelle et lappose au cylindre blanc.
Vous êtes courageux comme Benito, moi pas. Sil vous plaît, aidez-moi à faire entrer ce brave traiteur.
«
un homme de quarante ans a été arrêté par la police alors quil se cachait sous son lit. Il a aussitôt avoué que cétait lui qui avait frappé puis poignardé sa propre mère parce que, disait-il, elle lui avait reproché sa consommation excessive de cannabis
» On dit que fumer du shit te transforme en zombie. Mais quest-ce quon peut dire aussi comme conneries.
O.k., dis-je en posant la télécommande sur le canapé en cuir.
Vous acceptez ?
Que les choses soient limpides comme de leau de piscine entre nous : je ne le fais que parce que je meurs de faim.
Gabriele, enfin, vous parlez ainsi, mais je sais que vous nêtes pas si égoïste. Vous mavez ouvert tout à lheure, nest-ce pas ? Vous faites le dur, mais en réalité vous avez bon fond.
Non ! je beugle. Je nai pas bon fond !
Je me jette sur lui, il sécarte dun bond, et je me dirige à grands pas vers le hall. Est-ce dû au retour de la blonde avec vue ? Ou à la nourriture qui vient de bouger ? Toujours est-il que Loana se met à gémir, et les zombies à caresser le double-vitrage à coups de poing et en sexcitant comme des demeurés à qui on a montré où était le pot de mousse au chocolat.
CHAPITRE NEUF
Vittorio me poursuit dans le hall en tricotant du mieux quil peut sur ses jambes de goret. Il est vingt heure quinze, mon horoscope avance : faites le vide, méditez, si vous savez comment faire. Je remarque alors que je nai toujours pas quitté mon manteau, comme si je mattendais à tout instant à devoir fuir cette planque éventée. De fait, on ne sait jamais davance quand cela se produira.
Je gagne la porte, et pendant que Vittorio déconnecte lalarme, je plaque une oreille circonspecte contre le battant. La sonnette trille soudain trois fois de suite comme une alerte rouge dans un sous-marin nucléaire.
Vous savez que si les lazares arrivent à entrer, je chuchote lugubrement, il y aura sous peu trois cadavres au pensionnat ?
Ne dîtes pas de bêtises, il chuchote pareil. Un lazare est déjà dans la place, vous le savez bien, et nous sommes toujours en vie. Mais ce nest pas grave, elle est avec vous.
Le mélange dalcool et de sang se remet à bouillonner dans mes veines quand jentends ça. Je le fixe et :
Qui va là ? je somme à haute voix, les muscles tendus comme des chiens darrêt.
Depuis lautre côté de la porte, une voix masculine me répond, aussi calme quun cyprès toscan par beau temps :
Cest le trattòre, signor.
O.k. Il y a quelquun avec vous ? je menquiers à travers la porte.
No, signor. suis tout seul.
Vérifiez, je fais sèchement ; et regardez bien partout. Si quelquun approche, courez en hurlant.
vous assure, signor, à part vous et moi, il y a personne dautre.
Ce singe-là nest pas au parfum, sans quoi il ne serait pas aussi calme. Jespère au moins que si les lazares se radinent, il noubliera pas de crier, car il va bien falloir que jouvre si je veux me nourrir autrement quen piochant dans le bocal de ces putains de bretzels. Alors jenlève ce qui empêche que ceux qui viennent de lextérieur entrent à lintérieur, et vice-versa, à supposé quun dingue veuille sortir dans un moment pareil. Vittorio transpire à grosses gouttes. J.S. Bach plaque les accords de sa Toccata en ré mineur BWV 565, jen ai des frissons partout dans le dos. Pourvu quil narrête pas de jouer. Puis je tire résolument à moi le battant et jette un il sur le traiteur : ses cheveux lui arrivent au cou, bouclés à la diable et bruns, et encadrent un visage aux pommettes larges, rougies par le froid. On dirait le numéro 3 du Milan AC.
Ça ma lair réglementaire, je dis.
Il a empilé les caissons isothermes à côté de lui, la camionnette ne tourne plus, les abords sont silencieux. On entendrait presque tomber les confettis de neige qui traversent le faisceau des phares allumés. Il neige en Enfer.
Ils ne viennent pas ici, Vittorio me dit à loreille. Votre ruse de Sioux fonctionne à merveille, Gabriele. Bravo !
Je ne suis pas Sioux, je rétorque ; je suis Mohican.
Il me tape amicalement dans le dos.
Vous avez raison.
Nous nous écartons pour laisser le passage au traiteur. Jai les mains moites, mes Sebago tasse la neige toute fraîche, il caille.
Un moustique me pique.
Nom de Dieu, je susurre entre mes dents, tout en pensant Dieu, plaies dÉgypte, malheur.
Les phares découpent des jambes, mais ce sont ses yeux que je remarque tout de suite, tombés comme des cerises en juin. Pas étonnant quil ait pu arriver jusque là, parce que la télévision, pour lui, cest comme jouer la Symphonie fantastique à des parpaings, tirer des fléchettes en plastique sur un bison, ou acheter Playboy à Jésus. Enfin, je me comprends.
Du calme, dis-je à Vittorio ; on ne fait rien. On est sous le vent, donc, logiquement, il ne peut pas savoir quon est là.
Le lazare porte un tee-shirt noir avec « FUCK YOGA » marqué dessus en grosses lettres mauves, et arbore autour du cou lécharpe bleue de la Sampdoria de Gênes. Il ne bouge pas, et tant que ça dure, moi non plus. Un corbeau se détache de larbre décharné planté derrière lui. En deux coups dailes, il sest posé sur son crâne. Puis il se penche et se met à picorer ses orbites à coups de bec. Cen est trop, je ferme la porte.
Alora, et moi, fais quoi maintenant ? le livreur me demande.
Vous avez vu ce type là dehors ? je menquiers.
Sì.
Il navait pas lair frais, pas vrai ?
Sì.
Pas les yeux en face des trous ?
Sì, signor !
Cest parce quil est mort, compris ? mort ! morto !
Il me dévisage, et puis soudain il se marre. Je regarde Vittorio, qui hausse les épaules, puis mon front se plisse pareil à un tapis comme je minterroge sur ce qui peut bien le faire marrer.
Bianco come un morto ! il lance, et ça le fait plier en deux tellement il trouve ça drôle.
Vittorio attrape la facture, quil déplie pour lire la somme, dégaine un Bic noir, et pose le carnet de chèques sur le mur afin dy tracer les inscriptions magiques. Aussi riche quil est cependant, il ne peut pas féticher son stylo bille pour que lencre monte au lieu de descendre. Le voilà donc qui sinterrompt pour le secouer.
Ubbriàco fràdicio ! lautre hurle. Stanso morto ! ah ! ha ! ha !
Jen ai assez, je débarrasse le plancher. Il narrive plus à sarrêtern, ses saccades me poursuivent encore quand jatteins le salon-solarium. Au bar, jallume une cigarette aussi sec. Puis que je regarde devant moi, je croise malheureusement mon visage dans le miroir qui fonce le mur en face de moi : jai des caves en dessous des yeux, le teint hépatite C et les cheveux collés aux tempes. Jai limpression de voir un zombie à la TV, sous lil de la môme fouettard, de la Grundig et du tortillard des pauvres, pauvres lazares, que Dieu les jette dans son Enfer.
CHAPITRE DIX
Il y en a dautres, il y en a partout, jen vois qui se déplacent sans faire de bruit, et leurs bras passent. La femme en serviette agrippe Loana. Gabi ! hurle-t-elle. Je vais lui tenir la main, et reste ainsi plusieurs minutes à lui caresser le bras. Elle continue dobserver la télévision sans moufter, ainsi quelle la fait toute sa vie, sinterrompant seulement pour aller renifler dans le bocal à bretzels que jai laissé traîner sur le canapé. Je le lui enlève, ces choses-là peuvent la tuer. La blonde astronomique dévide sa pelote pendant ce temps-là, et les épouvantails sen savonnent agréablement le cerveau : «
quarantaine de squelettes mis au jour dans les ruines de la cité royale maya de Cancuén, au Guatemala. Lanalyse des os, et notamment du crâne, montre que les victimes, y compris le roi et la reine, ont été sommairement exécutées dun coup de masse. Ce massacre pourrait avoir marqué le début de la fin de cette civilisation précolombienne
» Comme on dit, il ny a rien de nouveau sous le soleil. Cest formidable de savoir cela.
Je tousse, et puis jécrase ma cigarette contre le cendrier en verre, men rallumant une autre dans la minute, et me demandant combien de temps la fin du monde va-t-elle encore durer. Je jette un il sur les zombies, pour remarquer que lun deux sintéresse à moi. Jai réussi à attirer son attention, je ne sais pas comment. Cest une brutta, comme les italiens appellent cela. Elle porte une robe de mariée, lacérée par les épines de la haie quelle a dû franchir pour nous suivre. Japerçois à travers les trous la dentelle lavande de son soutien-gorge. Des épines déchirent ses joues, ses bras, ses mollets, mais le sang ne coule pas. Elle a faim. Je sais jusque dans mes os quelle guigne la nourriture. Cest moi, la nourriture.
Soudain, la cigarette me brûle les doigts. Vittorio rentre à son tour dans le salon-solarium, seul.
Où est Paolo Maldini ? je veux savoir avant de liquider mon verre.
Paolo Maldini ? Moi je viens vous demander instamment de rattraper Gianlucca Blu ! Il faut lempêcher de partir !
Mais pourquoi ? je métrangle.
Parce que je veux quil vienne à notre soirée
Mais pourquoi il est reparti ? je braille en courant à la porte dentrée.
Je me dis que cet inconscient va se faire racketter les jambes, les bras, les yeux, les oreilles, les boyaux, les couilles, le cur et tout ce quil a sil retourne cette nuit au bercail, qui nest plus quun vaste Purgatoire, comme chacun sait. En tournant dans le hall, cependant, un courant dair me fait ralentir. Parvenu à la porte, horreur, je la trouve seulement entrebâillée !
Je ne lai pas vu sortir ! Vittorio me dit en flippant. Jétais aux toilettes !
Fermez-la !
Je barricade la porte et madosse contre elle, le cur aussi calme quune mitrailleuse. Il me faut une arme maintenant, je me dis, cest clair. À ce moment, la lumière du hall connaît une baisse dintensité, suivi dun hurlement de fillette éventrée ! Mon sang ne fait quun tour, je talonne Vittorio qui sautille vers les escaliers. Il y a urgence, la fillette continue de hurler comme si on lui enlevait la rate, un tueur est peut-être parmi nous. Je défourraille au vol une canne du seau à parapluies et la brandis devant moi quand je monte lescalier à mon tour. Or un zombie ne craint que les coups portés à la tête, un bon marteau à déclouer me serait donc plus utile quune canne pour leur montrer comment je mappelle. Je me souviens dun film de Sam Raimi, ce qui me fait rechercher avec les yeux de lesprit où je pourrais plutôt me dégoter une tronçonneuse thermique. Puis, les rugissements en esprit du moteur deux temps dune Husqvarna quarante-cinq centimètres cubes sestompent, pour laisser place à la révélation du sabre de Vittorio qui disparaît par une des portes du palier. La fillette cesse de hurler, mais quand je parais à mon tour dans la chambre, la canne au clair et prêt à tout, elle ouvre de grands yeux et se remet à crier.
Rangez ça ! son père me supplie. Vous la terrorisez, enfin !
Je jette un il au cas où, mais tout a lair o.k. ici. Le père caresse les cuisses grassouilettes de sa fille en lui susurrant des paroles tout ce quil y a de plus rassurantes.
Naie pas peur. Gabriele est notre ami, il est là pour nous protéger.
Il sattendrit :
Oh, viens là, bambina, que je te sèche les larmes, piccole italiane. Là, dis maintenant à papa ce qui sest passé.
Je ne veux pas en savoir plus, je mapproche en catimini de Vittorio, saisis son sabre par la poignée, et, discrètement, recule hors de la pièce. Sur ce, la sonnette de la porte retentit en bas.
CHAPITRE ONZE
Un de vos invités, Vittorio ? je braille du palier.
Vous voulez bien ouvrir, Gabriele ? Vittorio menjoint depuis la chambre.
Je ny crois pas dêtre devenu le portier de cette maison. Arrivé en bas, je colle mon oreille au panneau de bois, jai lhabitude.
Qui vive ? je crie.
Cesare, une voix de basse répond. Il ny a pas de zombies ici, vous pouvez ouvrir.
Vous êtes sûr ? Regardez encore une fois.
Il ny a personne, il sesclaffe. Vittorio, ouvrez !
Je ne suis pas Vittorio ! je brame.
Ce sabre que jai en main est un cadeau du Ciel. Je me sens comme Bruce Willis, David Caradine, ou Uma Thurman. Je tourne la tête pour vérifier mes arrières, puis je le lève, léger comme une plume dacier, et le brandis de la main droite, tandis que de lautre jouvre.
Sur le pas de la porte, il y a un homme dun mètre quatre-vingt-seize, provisoirement surpris par ma dégaine, avec au bras une môme en platine massif dun mètre quatre-vingt toute emmitouflée dun nounours brun. Comme animal de compagnie, on a fait pire. Circonspects, ils se demandent bien qui je suis, à la vue du sabre dressé au-dessus de leur tête, tel un dard de Damoclès, et de mes yeux injectés de sang qui piquent ma pâleur troglodytique.
Je leur fais signe de la fermer, le temps pour moi de jeter un coup dil dehors. La neige decend en silence des ténèbres, personne ne lui a dit de sarrêter. La pelouse disparaît désormais sous une épaisse fourrure blanche, et une Saab 9-7X toute noire a atterri comme par enchantement devant la résidence. À part ça, rien qui minquiète.
Vittorio ! lhomme à la blonde oxygénée rugit soudain à quelquun se trouvant dans mon dos. Vous voilà !
Cesare ! sexclame Vittorio en posant le pied en bas. En quoi vous êtes-vous déguisés ce soir ?
Lhomme à la blonde oxygénée tend le bras pour un salut impérieux, sélargit dun sourire de représentant en munitions pour fusil dassaut AK 47, et amorce le mot « ciao » en se servant de sa langue comme dun opercule. Mais il ne peut le finir, car dans lintervalle, un mètre quatre-vingt de blonde platine met ses doigts écartés devant sa bouche. Un cri féminin suraigu remonte comme un jet de vapeur depuis son ventre, les diams de la couronne tressautent à ses oreilles, et langoisse qui envahit ses yeux noisette à croquer nest sûrement pas due à des règles surprises. Jen déduis quil se passe quelque chose, alors je tourne sur moi-même, pour voir tout de suite que le génois qui sapproche de Vittorio par derrière ne préfère pas les bretzels. Alors la grâce de Saint Bruce minspire, le Martini pur qui coule dans mes veines aussi sans doute. Je détends mon bras sans trop réfléchir, et larme en tournoyant devient une vapeur rutilante de peroxyde dazote, ce que voyant, le rictus de Vittorio sévanouit aussi sec. Le sabre rate sa tête dun cheveu, puis sen va transpercer sa vraie cible en pleine poitrine. Le zombie est catapulté en arrière sous limpact, il sen va rebondir plus loin et, happé par lescalier, disparaît sous terre. Lélectricité connaît une baisse de tension pour fêter ça. La blonde, elle, saffaisse sur elle-même, comprenant soudain que ce qui saccrochait aux cheveux du génois nétait pas de la mie de pain trempée dans du sirop de groseille. Vittorio na pas vraiment une mine superbe non plus.
Cesare savance, mais je le devance, en lui suggèrant civilement daller vite refermer la putain de porte sil veut vivre, et puis de soccuper ensuite de sa femme qui est tombée par terre.
Ça va, la santé ? je menquiers quand jarrive aux côtés dun Vittorio aussi hébété quun hérisson sur lautoroute.
Il me regarde, la peau diaphane en diable, sourit faiblement, et me touche le bras de ses doigts sans force.
Vous êtes méchant.
Je lexamine attentivement.
Rebranchez lalarme, je dis avec douceur.
Quest-ce que vous allez faire ?
Notre invité navait pas de carton. Je men vais donc en faire de la génoise, jaffirme en crânant. Prépare les amandes !
Oh, machin, vous êtes vachement courageux ! la blonde sécrie soudain depuis les bras de son homme qui la soulevée de terre.
Ta gueule, Ilona, celui-ci lenjoint.
Mais elle na pas plus dattention pour lui que nen a une boîte de caviar de béluga pour un pizzaïolo. Vittorio me presse le mollet :
Sauvez-nous la vie, mais je vous supplie de ne plus employer le sabre. Promettez-le moi.
Je le regarde en coin, un peu à la manière de Saint Bruce quand il annonce quil va tarter à lui tout seul la bande de terroristes, et je lui dis :
Bon, daccord. Mais avez-vous une tronçonneuse à me prêter ?
CHAPITRE DOUZE
Le moment venu, grandiose mais tendre, je me présente en haut des marches, porteur du Tanfoglio Force 99 Carry que Vittorio ma prêté contre la promesse futile que je ne prendrai pas de risques insensés. À défaut de tronçonneuse donc, jélève larme noire et les seize balles de 9 mm quelle contient, et mapprêtant à descendre, jannonce à lobscurité :
Alea jacta est.
Puis je marrête, scrutant dans lescalier, et je jette :
Monte, croque-mitaine ! Monte, affreux génois !
Et dune main solennelle, je retire la sécurité. Saint Bruce maccompagne, oui, cependant jai beau plastronner, cette descente de cave me donne quand même les foies. Je ne peux compter que sur moi-même, cela veut dire. Jaurais préféré un pouvoir surnaturel, un pouvoir du genre de celui des X-Men, de Jeanne dArc, ou de Josué quand il fait sécrouler Jéricho, mais pas de rire. Je touche du saint, jespère me comporter comme les héros. Jappuie sur linterrupteur, lescalier séclaire, mais pas tout de suite de zombie en vue, le mien a dû se relever et sembusquer un peu plus loin. Si toutefois il attend un rasage propre, je men vais le satisfaire dans les grandes surfaces en lui administrant seize de ces suppositoires qui empêchent la repousse.
Allez, quand il faut y aller, faut y aller. On est samedi, qui est un soir comme un autre pour crever. Mon pied droit se pose sur la dernière marche, le gauche le dépasse, touche la suivante, et ainsi de suite. Quand jarrive enfin en bas, je suis tendu comme un chien de revolver. Jai déjà fait ça, abattre un zombie je veux dire, et chaque fois cest le même topo : le sang qui ronflent aux oreilles, les vannes de ladrénaline grandes ouvertes, le corps en haleine. Les hooligans appellent cela : le buzz !
Le sous-sol est silencieux. Explorons. Je me trouve pour linstant à lintérieur dune petite pièce qui fait antichambre. Lune de ses portes bée devant des ténèbres doù provient le ronronnement régulier de la chaudière à charbon. Lautre porte maintient la fraîcheur dune glacière fermée comme larche dAlliance, cest ce que ma dit Vittorio avant que je ne descende. Je moccuperai plus tard du souterrain sous voûte, troisièmement, dans lequel vieillit du vin sous les espèces dun nombre incommensurable de bouteilles, paraît-il.
Je me décide pour la chaudière. On dirait le ronron dun cargo. Je passe un bras par louverture à la recherche dun interrupteur, et bientôt la lumière jaillit dun néon blanc industrie, sous un plafond en parpaings. Il ny a personne, ici. La chaudière vrombit plus fort comme je men approche. Il y a deux portes de plus, et une issue sans porte. Jusquà preuve du contraire, les zombies ne savent pas les rouvrir, aussi je tourne les oreilles à celle qui est fermée, et me dirige vers celle de la réserve de charbon. Elle est entrouverte, jentends un bruit provenir de lintérieur. Jen attrape froid aux os. Ma main se crispe sur le grip du revolver. Ensuite, mabrutissant de courage, je me décide à avancer droit sur sa tanière. Arrivé à la porte, je la repousse de ma main libre, de façon à ouvrir davantage mon angle de tir.
Tes là ? je linterpelle.
Je regarde derrière moi, puis, larme braquée à deux mains sur les ténèbres, je passe dun côté à lautre de louverture.
Allez, viens. Viens me voir, mon petit. Viens donc, ne fais pas ton timide.
Je suis en train de tâtonner le mur intérieur en espérant y trouver linterrupteur le plus vite possible.
Petit, petit, petit
Cest alors quune microavalanche de charbon se produit exactement en face de moi. Ni une ni deux, je tire à trois reprises, avant de battre en retraite. La chaudière me lime les tympans à force, mais dans la réserve, au moins, plus rien ne bouge. Alors javance prudemment, et par chance, trouve cette fois linterrupteur, pour découvrir en bas du tas de truffes noires le petit cadavre du chat que je viens de tuer. À part ça, rien à signaler.
Je ressors du tender, à lécoute, et au moment où, un meuglement monte par-dessus le vrombissement de la chaudière, guère loin de moi. Même un buf bâillonné dans la buanderie ne pousserait pas un cri pareil.
Cest par là que tu te planques ? je crie en me dirigeant vers les bruits.
Sil savait, Saint Bruce ne serait pas peu fier, il me taperait dans le dos, voire. Jemprunte maintenant le couloir à pas lents, or que le zombie se tait, comme il ma sûrement senti venir.
Où es-tu, idole des goules ?
Je méponge le front du revers du poignet, et continue davancer.
Fais bien attention quand même, parce que aujourdhui il y a une couille dans le bouillon.
Jarrive au niveau de deux portes qui se font face : celle de droite est close. Alors, logique comme un démineur devant les fils dune bombe, je me dis quil est à gauche. La Sampdoria na plus quà faire ses valises pour la Serie B, parce que mes balles, Jésus les guide désormais. Je me plaque contre la paroi. Mon cur fait autant de bruit quun tambour vaudou, quand tout à coup, je deviens fou, je me débusque devant lantre en faisant gicler les balles, pour finir mon action de lautre côté de lentrée, dos au mur, le revolver bouillant à deux centimètres de mes dents.
Puisque rien ne se passe après lesclandre, je lâche dune main le Tanfoglio pour tâter le mur intérieur. À la lumière qui crève les ténèbres, je ne vois personne, et de toute évidence les vociférations de la poudre nont servi à rien. Je jette un coup dil au couloir derrière moi, et jentre.
Apparemment, je me trouve dans la lingerie, détail qui mavait échappé malgré que Vittorio mait fait répéter deux fois la disposition des pièces avant de me laisser descendre. Un chariot chargé de linge blanc reçoit un coup de pied au passage, puis je fouille lombre sous le gros lavabo. Merde, où est-il ? Je baisse mon arme pour réfléchir à la question, lorsque, en me retournant, je trouve la porte en face du couloir grande ouverte, et le génois qui savance vers moi, le sabre encore planté entre ses côtes ! Ses bras se tendent, je nai que le temps de lever le revolver en criant à tue-tête :
A.S. Livorno Calcio ! et de lui tirer dans le front, car je sais dexpérience que le bât blesse à la tête.
Sauf que ma balle sincruste dans son cou. À présent il me tombe dans les bras, fait sauter mon arme, me voilà projeté dans les cordes, recevant tout sur le paletot. Jai le dessous, mais jarrive à prendre sa gorge à temps pour lempêcher de me mordre. Je me sens mal, putain, sa gueule décomposée me souffle ses effluves au visage.
Saint Bruce ! jinvoque en le retournant la situation dun coup de reins.
Je ne sais pas si je vais men sortir. Il meugle, cette fois à une main de mes oreilles. Ses doigts labourent mon manteau, mais il ne cède pas, tandis que par contre ses ongles se retournent, sarrachent, et tombent comme des pelures. Il essaie de choper mes biceps pour les faire lâcher prises. Jai vu sur les globes aveugles qui ventilent le devant de sa tête.
Jeanne dArc ! je mépoumone tout en bougeant très rapidement.
Pour le coup, il mord à pleines dents la dalle de béton. En magenouillant sur son dos, je le saisis par les mâchoires et, les maintenant closes, je lui dévisse la tête. Étant donné quelle est à demi-pourrie, ses vertèbres cèdent facilement, et comme ça ne suffit pas pour le mater et quil se débat toujours, je prolonge le mouvement, je tire de toutes mes forces, jarrache tous les ligaments, et voici, à la fin de ma rotation, il me fait face, la tête tournée à cent quatre-vingt degrés.
Ceci fait, et bien fait, je me redresse. De mon zombie, il ny a plus que la vilaine bouche qui bouge. Je lempoigne par les orbites creuses et men sers comme prises pour le traîner dans le couloir. En ahanant, je réussis à le faire glisser jusquà la chaudière, et pendant tout le temps que cela me prend, il narrête pas de meugler, parce quil a toujours une faim à manger sa race. Ce qui me fait dire que si javais su ce qui nous attendait en Italie, jaurais choisi le train-train gnian-gnian dune vie cucul à la campagne au lieu du tourisme. Voilà ce qui arrive quand on prend sa voiture pour nimporte où. Et alors quoi, ça serait arrivé de toute façon.
Penchés au-dessus de labîme, et on y est tombés, malgré quon ait pu être prévenus, parce que « pour votre sécurité, les fenêtres sont équipées dentrebâilleurs. Si vous les désarmez, cela dégage la responsabilité de lhôtel. » Cest ce qui est écrit sous lunique fenêtre de la chambrette que joccupe avec Loana à lintérieur dun clapier à lapins souligné au néon bleu, un domicile dune nuit, planté dans lornière de lA7. La nuit est tombée, nous nous sommes arrêtés pour faire lamour et dormir. Nous allons demain vers lItalie où lon trouve toutes choses admirables, comme le maroquin, la lumière et le football. Loana est blonde, pétulante et brille dans la nuit. Je laime, je ladore parce quelle maime, pulvérisant la règle dor qui veut que le beau aille avec le beau, et que les disgracieux sassortissent entre eux. Elle est belle et je suis laid. Elle est la chose que jattendais et qui mest arrivé. Elle ma transpercé de ses yeux bleus, et puis elle a dit : je taime, je taime aussi, je taime, Gabriel. Dès lors cest tous les jours Noël, et 14 juillet aussi quand Gabriela aura quitté le moule dorfèvre que lartiste a rempli, et séché ses yeux noirs comme lAtlantique.
Je me souviens, nous voulions voyager comme ceux qui ont de largent à droite. Mais aujourdhui
Aide-moi, je ten prie !
Aujourdhui lhistoire de la Renault 14 TS gris métallisé sest mal terminée et nous foulons de la terre à zombies. Je dessers mon nud de cravate et allume une cigarette. Ceci fait, je retrousse mes manches de chemise.
CHAPITRE TREIZE
Le voilà !
Ilona revient du salon-solarium, des verres à la main.
Vous lavez eu ? Vittorio me demande.
Qui ? je demande.
Mais le mort !
Pas des masses mort, vous savez, je fais en soufflant un nuage toxique de fumée. Il était déjà mort quand je lui ai réglé son compte.
Ah, Gabriele ! il dit en souriant. Vous avez encore raison.
Je le regarde avec méfiance.
Vous voulez que je vous dise ? Je vais vraiment avoir besoin dune tronçonneuse, parce que le corps ne passe pas en entier par le trou de la chaudière.
Son sourire simmobilise à mi-chemin. Il se rassoit, effaré, et il bégaie :
Vous
vous
Affirmatif : le puzzle congolais, trente-deux morceaux plus la tête.
Jentends le froufroutement que fait Ilona quand elle seffondre dun bloc, sans toutefois que les verres ne se renversent, linstinct jimagine.
Mais ne nous fâchons pas pour ça, je dis dans un rictus carnassier : je peux négocier.
Je massois à mon tour, histoire de souffler un peu. À côté de moi, je sens Vittorio qui respire à fond. Je me recule pour pouvoir lexaminer plus à mon aise :
Vous la sortez doù la chaudière ? Cest une antiquité, non ?
Il a lair de ne pas savoir.
Si, jajoute en hochant la tête. Cest une antiquité.
Je tire une taffe.
En tout cas, comme four, ça le fait. Il ne restera même pas une dent pour dire que ce zombie-là a un jour existé. À condition bien sûr que je puisse le
Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas procéder différemment ?
Je tapote ma cigarette pour en faire tomber la cendre.
Non.
Ilona, là-bas, reprend vie. Tant bien que mal elle se relève, et ce qui nétait encore dans mon souvenir quune forme opulente avec deux seins formidables et deux verres tout aussi enthousiasmants, devient un mètre quatre-vingt dune Dale Arden plus vraie que nature. De deux mains sous le nombril à la naissance des grands frères cagoulés par un soutien-gorge orange, la peau de son ventre est on ne peut plus lisse. Ses épaules dévêtues ont des rondeurs émouvantes, ses cheveux lâchés sentent les lys. Dale Arden. À quel moment Flash Gordon arrive-t-il pour nous sauver ? Ah pardon, on est dans la réalité.
Arrivée près de nous, elle se campe sur sa hanche et avance le pied droit, découvrant par la fente de la robe une cuisse galbée comme on rêverait den voir plus souvent.
Cette jambe est au poil, je juge sans bouder le coup dil. On peut voir lautre maintenant ?
Elle sefforce de froncer les sourcils, et je constate que cest moi quelle regarde ainsi.
Quest-ce quil y a ? je menquiers.
Vous voulez bien arrêter de dire des trucs horribles ?
Je dis ce qui me plaît, chérie.
Cest vrai, Vittorio confirme. Il est comme ça.
Mais on pourrait pas parler dautres trucs que ces machins morbides ? elle suggère, avant de rougir : et arrêtez de me regarder comme ça !
Comme quoi ?
On dirait que vous voulez me violer !
Je vous promets de vous demander la permission avant.
Elle papillonne naïvement de ses cils aussi longs que des insomnies, et pour le coup, jai vraiment envie de mallonger sur elle pour la lécher comme un cornet de glace au melon. Elle se tient devant moi et se penche peu à peu pour donner son verre à Vittorio, et aussi près que possible de mes prunelles malfaisantes encore. Au voyeur ! Je souffle un nuage de fumée grise sur les cloches de Pâques, ce qui a pour effet de faire battre en retraite leur propriétaire, une main plaquée sur elles. Puis Ilona me balance, avec lair aussi outragé dune nymphe surprise dans son bain :
Peut-être bien que vous avez besoin dun verre, machin, comme ça vous direz plus des choses horribles. Et puisque vous aimez sûrement pas mes daïkiris, je retourne au bar vous préparer ce que vous voulez.
Là-dessus elle sen va dans une salsa de postérieur.
Un Martini sur de la glace sera au poil, chérie ! je lui lance.
Un Martini et au lit ! conclut-elle sans se retourner.
Elle disparaît dans le salon-solarium. Je trouve que Dale Arden est d'enfer, même si cest pas LA Dale Arden, puisquen vraie elle a les cheveux bruns, alors que celle-ci les a blonds. Seigneur ! quest-ce qui ne va pas chez moi ? Cest justement parce quelle a teint ses cheveux que cest elle !
Vous pourriez lenterrer ?
Vittorio disperse dun coup de cuillère à pot les volutes de ma cigarette.
Comme les hommes, il a droit à une sépulture, ajoute-t-il. Cétait un homme.
Pourquoi pas un cercueil capitonné pendant quon y est !
Il me regarde sans faire de commentaire, et puis il hoche la tête :
Ilona vous a tapé dans lil, avouez-le.
Elle a dynamité mon slip, vous voulez dire !
Il sesclaffe.
Vous êtes drôle, Gabriele ! Je nai jamais rencontré quelquun comme vous.
Ça me ferait mal.
Je le vois qui se gratte dans la région du cou.
Au fait ! comment va cette griffure ?
Ça va, dit-il.
Je tire ma cigarette dune pichenette ; elle explose en étincelles contre le mur.
Ça va, ça va ? ou bien ça va
ça va ?
Ça va bien, je vous dis ! sénerve-t-il en se mettant brusquement debout.
Je lève les mains. Des éclats de rire séchappent du salon-solarium. De plus, jentends monter les accords de Vampiriques Fredaines des Happy Meals, lun des groupes préférés de Loana. Chaude ambiance.
Pardon, il faut que jaille moccuper de mes invités, Vittorio me dit.
Loana est restée toute seule là-bas.
Si on enterre quelquun dehors, je lui explique en me levant à mon tour, ils le déterreront pour le bouffer. Un corps inhumé, cest une pomme de terre pour eux. Maintenant il faut que vous me disiez où je peux trouver Cesare.
Pourquoi ?
Il faut que je le tue pour avoir Ilona, non ?
Je me fais marrer tout seul, cest dingue.
Gabriele ?
Quoi ?
Vous avez enfin ôté votre manteau, cela veut-il dire que vous commencez enfin à vous détendre ?
Mon manteau ? Lautre la mis en charpie pendant que jétais en bas. Il la arrosé ensuite avec son sang pourri quand je lui ai fracturé la jambe pour essayer de le faire entrer dans la chaudière. Jai dû me résoudre à le brûler.
Vittorio se rembrunit.
Vous êtes dégoûtant.
Et ma tronçonneuse ? je réitère.
Je ne sais pas. Peut-être en trouverez-vous une dans la cuisine ?
Idiot.
Une idée me vient tout à coup.
Et une housse pour ranger les costumes, vous en auriez une ?
CHAPITRE QUATORZE
Dans mon rêve, je suis assis sur le trône, en slip bleu électrique, reclus ici parce quil fait tellement chaud dans la chambre dà-côté que je ne peux rien me mettre, ni fermer lil. Cest peut-être la fameuse canicule de Noël ? En tout cas, je me sens poisseux et de mauvaise humeur. Loana essaie de dormir dans le lit, ses cheveux blonds ramenés sur son visage comme un voile de mariée. La cabine des w.c. est en plastique ; parois, faux plafond, sol en plastique ; douche en plastique, tout ça dans la couleur des crèmes au caramel. Une couleur pareille, il vaut mieux ne pas la regarder quand on est murgé, parce que cest tout à fait le genre à vous rappeler que votre sophage est aussi un canal à vomi. Si jai quelque chose à dire à larchitecte qui a choisi cette couleur parmi des milliers dautres, je le dirai volontiers avec des pruneaux ! Une aération ronronne quelque part, qui rappelle vaguement le ressac de la mer. La cabine est silencieuse à part cela, et hormis chaque fois que je bouge, car le moindre mouvement est amplifié comme dans une caisse de résonance. Loana dormant juste à côté, je nose pas remuer un orteil. Il va bien falloir que je pisse pourtant !
Une chambre compacte, des w.c. compacts, et un torrent deau compacte, pour évacuer la merde compacte des hommes. De nos jours, il vaut mieux avoir lesprit compact si on veut sen sortir. La chasse se remplit en chuintant, je me déteste pour lavoir déclenchée. Lorsquelle sarrête enfin, le ronron de laération reprend le dessus.
Quand je ressors de la cabine, je découvre Loana debout. Elle ne dort pas, elle ne dort plus. Elle est seule au milieu de trois fripouilles qui tentent de la faire parler, en loccurrence un homme et deux femmes, tous les trois très, très beaux, et bien élevés.
Ne fais pas ta timide, lhomme lencourage en souriant. On est tous des amis ici.
Attention, la brune se marre.
Tu nas rien à craindre, lhomme souriant poursuit.
Elle nest pas normale, regarde ses yeux !
On dirait des boîtes à gants !
Leurs rires stridents mempalent les oreilles. Quand lhomme avance la main et touche les seins de Loana, je sors le carton rouge, je fonce droit sur eux comme une mouche sur la bière.
Touchez à vos fesses !
Le salon-solarium est illuminé par la TV et des centaines de lampes électriques, ampoules, loupiotes, halogènes, néons, lampions, et même une dentelle de cierges quun chauve est en train dallumer. Jai les paupières qui font du morse lorsque jarrive auprès deux. Dabord je repousse Il Bimbo del Oro, ou peu sen faut que ce ne soit pas lui, jattrape ensuite ma pauvre belette qui ne sait plus où donner de la tête. Seulement, quand je veux lattirer vers moi, il y a de la résistance, ce qui est normal au vu de la première brune, une bonne sur, qui la retient par la main.
Bas les pattes, ma sur ! je la menace.
Elle nest pas quà vous ! elle me rétorque en me griffant la main.
Aïe !
Sous les rayons dun regard aussi sombre que celui de Claudia Cardinale dans Il était une fois dans lOuest, je manque dair, des spaghettis remplissent mes poumons, putain, je crois même que cest un harmonica que jentends dans le fond.
Gabriele, elle me dit dune voix qui se voudrait intimidante. Cest Gabriele, oui ? Nous ne voulons pas lui faire du mal, massure-t-elle. Laissez-nous nous en occuper un peu.
On aimerait savoir le prénom de cette beauté, Il bimbo requiert en souriant.
Vas jouer plus loin, toi, je réponds sans le regarder.
Il sort une Lucky Strike et lallume. Je tire bien sur le bras de ma Loana, mais la bonne sur aussi, de sorte que cest match nul quand le blond me souffle dessus un gros nuage de fumée. Je tousse, et lui, il sourit de toutes ses dents. Il porte le rouge et lor de lA.S. Roma, n°10 dans le dos, avec floqué PIRELLI au niveau du plexus solaire. Un mètre quatre-vingt de corps de rêve, attacanti de lA.S. Roma depuis 1992, champion du monde en 2006, et mince, il a quand même un site web personnel, une ligne de vêtements, des écoles de foot à son nom, et un visage qui véhicule une bonne image du sport. En plus, il écrit des livres. Cela dit, si jembrasserais peut-être les genoux du vrai Francesco Totti, quest-ce que jen ai à battre dun vulgaire sosie ?
Les pieds carrés font de la pub pour des pneus maintenant ? je persiffle. Cest pas de pot.
Attends ! Il Bimbo fait à la bonne sur aux yeux de Claudia Cardinale en larrêtant de la main.
Il souffle sur les mèches de cheveux qui lui retombent sur le front.
Les pneus, cest parce que nous courons si vite, fait-il.
Devant une équipe de zombies, ça je te crois. Mais est-ce que vous courez pareil sur le terrain ?
Cest vous le zombie ! fait la bonne sur en riant.
Elle tire sur le bras de ma Loana. Je tire bien moi aussi, mais pas assez fort. Cette salope ne lâche pas dun pouce, et je subis stoïquement mon second nuage de fumée.
À la Lazio, sais pas, Il Bimbo dit. Mais chez nous, on a déjà des pieds. Les français, vous bavez devant nos pieds.
Surtout quils jouent chez vous, les français.
La bonne sur saccroche comme une succube à sa victime.
Mais vous allez lâcher ma copine, oui ! je lui aboie dessus.
Aide-moi, enjoint-elle le voyeur.
Mais lui, il a désormais trouvé mieux à faire.
Tu me fais rigoler, francese, il me dit avec force gestes. Tu la ramènes alors que ton pays na gagné quune coupe du monde.
O.k. Temps mort.
Je lâche Loana dune main, écarte du bras Il Bimbo et sors de ma ceinture le Tanfoglio Force 99 Carry de Vittorio pour le pointer sur la violeuse.
Lâchez-la tout de suite.
Elle émet un chuintement dédaigneux, mais son regard furibond se voile dencore plus dombre, cependant quà contrecur elle lâche ma Loana. Je la fais passer illico dans mon dos.
Au fait, comment on tappelle, francese ?
Appelle-moi maître, je réponds.
Il rigole.
Je ne suis pas vraiment français, je rétorque en le regardant dans le blanc des yeux.
Il pince les doigts et agite comme cela les mains.
Mais alors, tu es quoi : monégasque ?
Jai besoin dune fag, alors je rentre le flingue dans ma ceinture et jen fiche une aussitôt entre mes lèvres. Puis, en quelques bouffées rapides, jentoure Il bimbo dune belle pollution.
Je mappelle Gabriel, je déclare. Ma nationalité, cest Paris, du Paris Saint-Germain.
Je regarde leffet que ça produit sur le visage dIl Bimbo.
Ah, on rigole moins maintenant !
Pardon ? Pari Sante Germane ? ânonne-t-il.
La bonne sur explose de rire, ce qui attire vers nous les regards des invités qui sirotaient jusque là tranquillement au bar. Sur ce, le romain me dédie un sourire piqué dironie.
Viens, je fais à Loana en leur tournant le dos ; on sen va, bébé. Ces gens ne nous aiment pas.
Dans la bergerie, la bergère en colère. Je pousse Loana devant moi, et, en me dirigeant vers le bar, je beugle à tue-tête :
Pariiis est magique !
CHAPITRE QUINZE
Soudain Vittorio me bouche la vue de loasis du bonheur avec son corps insaturé. Jai beau regarder à travers lui, je ne vois plus ni les bouteilles, ni les verres à lendroit, comme à lenvers, ni quoique ce soit.
Vous avez toujours le Tanfoglio sur vous, Gabriele ? il me demande. Nest-ce pas que vous lavez ?
Le quoi ? je menquiers en plissant les yeux.
Le revolver. Celui que je vous ai prêté, oui ?
Il remarque alors Loana derrière moi, et son visage séclaire :
Buena séra, signorina !
Attention, maugrée-je.
Faites comme chez vous, lui fait-il en confidence. Ah, il ne faut pas hésiter, hein ? Si vous avez un besoin, nimporte quoi, je suis là ! Si la muselière vous gratte
Hé ! jinterviens.
Je peux vous prêter un bâillon en soie, et des chaînes, si ça vous plaît à tous les deux. Tout ce que vous voudrez !
Elle ne peut pas vous répondre, enfin !
Bien sûr, vous avez raison, il me dit. Mais ce nest pas une raison pour être impoli avec elle.
La bonne sur ne peut pas sempêcher de sen mêler quand elle nous a rejoints.
Quest-ce quelle a, elle est malade ? Elle est toute pâle, on dirait du marbre. Elle a besoin dune aspirine. Vittorio, va chercher une aspirine, mon chéri.
Je sursaute.
Mais elle na pas besoin daspirine !
Si ; elle en a besoin.
Mais non !
Et vous aussi, il vous faut quelque chose pour ta tête.
Je nen crois pas mes oreilles ! dis-je en prenant Vittorio à témoin.
Ne soyez pas sans cesse en train de la défendre, elle me dit en effleurant lépaule de Loana de ses ongles peints. Laissez-moi vous aider. Vous verrez, je vais bien men occuper.
Est-ce que jai lair de quelquun qui a besoin daide ? je demande en sentant la peur se frayer un chemin.
Vous avez lair de ça va pas du tout, elle dit.
Au contraire, je dis dune petite voix. Je nage dans le bonheur.
Elle secoue la tête.
Laissez-vous faire.
Je me rebiffe.
Je naime pas quon me dise ce que je dois faire.
Vous ne pouvez pas tout contrôler, Gabriele.
Cette fois elle promène amoureusement ses doigts graciles sur la joue de Loana, ce nest pas triste.
Prêtez-la moi, susurre-t-elle.
Tas pas limpression de ménerver, là ? je fais en ramenant dun coup Loana derrière moi.
Claudia Cardinale me fait les gros yeux.
Plutôt avaler une tronçonneuse que de te la laisser, dis-je en lui tournant le dos. Vipère !
Arrêtez de vous disputer, enfin ! Vittorio intervient.
Puis quil me rattrape, il pose sa main sur mon épaule. Je le braque avec un Albanais ceinturé de bâtons de dynamites dans chaque il.
Le revolver, il me redemande ; vous lavez, oui ?
Bordel de bordel, de quoi est-ce que vous avez peur, Vittorio ? je crie à moitié. Pourquoi est-ce que vous aviez caché larme sous votre oreiller ?
Loana essaie de partir, telle une fillette attirée par le tourniquet des sucettes, mais je la retiens à temps par le poignet. Si je la laissais partir en cavale, il me faudrait bientôt des jumelles pour la surveiller.
Quest-ce que vous faites des fous, là-dehors ? il me rétorque en regardant le sol, avant de se signer. Il y a plein de détraqués qui courent sur ma pelouse, des cambrioleurs, des voleurs de voiture, des bolcheviks et tutti quanti ! Quest-ce que je fais si je suis attaqué ? QUest-ce que vous faites à ma place ?
Il transpire à grosses gouttes de peur concentrée, cela se voit. Je ne vais pas le caillasser parce quil a vu trop de journaux télévisés. Moi aussi jen ai regardés, et des kilomètres, et bien sûr jai les jetons pareils que lui. Seulement ma raison sait, elle, que contrairement à ce que disent les Charlton Heston, les balles ne résoudront jamais que les problèmes de voisinage, même en tirant des pralines 38. Quand on sait dailleurs que lorsque le voisin est armé, le réflexe est de sarmer à son tour, il y a de quoi se poser des questions, non ? Non, les événements historiques sont constitués de courants plus profonds que cela, et il ne faut pas confondre le tyran sur sa planche de surf et le tsunami qui lamène sur nos côtes.
Quoique les temps ont chang. Les zombies se multipliant comme des lapins, ce nest sûrement pas trop avaler de journaux télévisés que de vouloir mettre k.o. le plus possible de ces cauchemars sur pattes. Merde, les zombies sont peut-être une conspiration des marchands darmes ?
Rendez-moi le Tanfoglio, Gabriele.
Espèce de parano.
Ça fait rigoler ceux du bar.
Jai le droit davoir une arme, dit-il en secouant ses mains pour mieux se faire comprendre. On est en démocratie, ici !
Je lance mon bras pour lui calotter la tête.
Une démocratie qui vote Bénito Mussolini, cest une démocratie qui vous plaît, crème dabrutis ?
Sil fallait encore enfoncer le clou, mais ce nest pas la peine : il a compris que je ne lui rendrais pas son arme.
Je suis déshydraté à dix pour cent, Vittorio, alors maintenant poussez-vous, que je puisse remédier à ça.
Mes mots tombant de mes lèvres retroussées, la porte dentrée se rappelle à notre bon souvenir, et cette larve de Vittorio me regarde.
Même pas en rêve, je grogne.
Jattrape Loana et repousse litalien sans ménagement pour franchir les derniers mètres qui me séparent du bar.
Mais jai peur ! gémit-il.
Je men cure le nez, je réponds. Et eux, là, ils sont apparus par génération spontanée ?
Cesare les a fait entrer.
Ben voilà, dis-je en levant les bras. Il ny a quà demander à Cesare.
Non ; si lun ou lautre de ces trous du cul ramasse une pleine bouchée de dents sur le crâne pour avoir ouvert à nimporte qui, et jimagine sans peine un de ces zombies là-dehors en train dappuyer sur le bouton de la sonnette, ils ne pourront sen prendre quà eux-mêmes ! Ce nest pas Gabriel Espérandieu qui a organisé une sauterie dans les montagnes par les temps qui courent, certainement pas !
CHAPITRE SEIZE
Jai rencard avec un Martini glacé. Côté bar, il y a du beau monde au balcon, moins fatiguant à regarder que, côté jardin, la bande à bobos du muséum dhistoire naturelle. Demblée, je remarque quil y a des nouveaux venus dans le lot, des spécimens qui risquent de nous obliger à revoir nos certitudes sur les monstres. Un frisson me fait rentrer la tête dans les épaules. Je ne devrais pas regarder, mais si je ne le fais pas, qui le fera ? Jen vois qui se balancent sur leurs jambes, dautres qui se cognent le front contre le double-vitrage, encore et encore, comme des lapins dépenaillés fonctionnant sur piles éternelles. Il y en a qui sont à quatre pattes, et dautres qui se démanchent le cou pour tenter dapercevoir la télévision. Et il y en a deux qui arrivent après les autres, main dans la main, recrachés par la nuit noire au milieu dune chute de gros flocons blêmes, comme un couple dans une boule-paysage quon remue pour que tombe la neige. De les voir, mon cur sarrête, car à côté de ces deux-là, les autres passent pour des prix de beauté !
La bonne sur tète un haut verre couleur Curaçao en compagnie dun jeune éphèbe comme on les sculptait jadis à Florence. Il a la figure dun puceau, porte une toge blanche de Carrare qui drape son corps en laissant entrevoir un torse crémeux, et ses cheveux frisottés fleurissent de narcisses. Il chausse des sandales lacées jusquaux genoux, du quarante-cinq à vue de nez. Enfin, la bête assoupie à ses pieds est de toute évidence plus gros quun simple matou tacheté. Je lenjambe, maccoude auprès de ce type que jai déjà rangé parmi les choses belles et admirables que compte lItalie, comme la dolce vita, Sienne, Venise, le cinéma, et puis la forme du pays elle-même, qui est celle dune botte, comme chacun sait. À mon coude droit, Il bimbo fume sereinement. En face, jai vue sur un nu qui me tourne le dos, et mon regard, de plonger dans une chute de reins à couper le souffle, a le vertige, car cette femme a été inventée, sinon par Satan lui-même, du moins par un publicitaire. Rien que ses muscles dorsaux qui jouent au chat et à la souris sous une cascade de cheveux érotiques feraient courir Benoît XVI. Dailleurs, je suis sens interdits devant tant de splendeur, avant que de draguer, je ne peux pas men empêcher, une poignée de noix de cajou dans un bol en verre, et de mes yeux arracher la robe bleue que porte la créature, et enfin de sauter à pieds joints dans sa culotte en satin blanc pour y commettre les versets vingt-huit, vingt-neuf du chapitre cinq de Matthieu, que le Seigneur Jésus me vienne en aide !
Alora, parigino ? Il Bimbo minterroge.
Une grande tribulation, je réponds, rêveur, avant dajouter à lintention de la barmaid : Martini Bianco sur de la glace, sil vous plaît !
« Si ton il est pour toi une occasion de pécher, arrache-le ! car il est plus avantageux pour toi quun seul de tes membres meurt, mais que ton corps entier ne finisse pas en Enfer. » Le Seigneur Jésus na jamais eu le nez collé aux chutes du Niagara des reins de la femme.
Il Bimbo moffre une cigarette. Je décline, jai les miennes. Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas quil nest pas normal ? Loana qui remue au bout de mon bras. La lassitude me surprend, elle brûle mes yeux, que je dois fermer quelques secondes. Tu ne vois pas quil nest pas normal ? Je pique du nez. Mon voisin raconte à la barmaid un match de la Roma tout en fumant tranquillement sa Lucky Strike, la bonne sur susurre quelque chose au demi-dieu souriant, et le chauve nous tourne autour avec ses allumettes. Ne me laisse pas, je ten prie ! Des nouveaux invités de Vittorio, il en vient sans arrêt. Purée de merde, quest-ce qui va nous arriver.
Puis un éclat de rire proche résonne, ce quentendant je me redresse brusquement.
Pronto ! je crie. Où est la bairmaid ?
Are you nut ? la robe bleue me retourne avec des icebergs dans la voix. Im not la barmaid !
Je me fige, la reconnaissant. Les palmiers dHollywood boulevard caressent mes cils, je vois mieux tout à coup. Je vois : LE PACIFIQUE !
Cependant, Loana en a profité pour se démarquer : elle fait des vagues au milieu du salon, et voilà quelle se penche à présent au-dessus de lillumination déglise que le chauve a déclenché. Elle va senflammer si je ne la sauve pas dans linstant, alors je saute du tabouret, et la ramène à la maison, en prenant soin quelle ne renverse rien au passage.
Une fois rentré au bar, il y a un plein verre de Martini Bianco et cinq glaçons en train de sy consubstantialiser qui mattendent. Chic ! Mais plus de damnée serveuse, elle est partie. Sans toucher au verre, je trempe mes lèvres dans le liquide qui affleure, et puis je souris complaisamment, à personne en particulier, car dans la vie il y a des compensations.
Le demi-dieu se tourne alors vers moi, et comme il me contemple en souriant, je lui fais un clin dil.
Je te présente Gabriele, la bonne sur dit. Cest un francese invité surprise de Vittorio. Je te préviens, il est susceptible, et très possessif.
Le sourire du demi-dieu se fige dans le formol. Je sens ses yeux de sphinx découper ma peau pour mieux voir mon âme en cache-sexe planquée à lintérieur.
Je mappelle Rocco, dit-il.
Ma bouche se met à bâiller toute seule, je ne peux pas len empêcher. Je pourrais bien essayer de dormir un peu en attendant que le jour se lève, mais la porte dentrée sonne, et resonne, et un brouhaha de parlote grossit dans le hall, il y a du tirage dans cette villa. Tout le monde nest pas encore mort, il faut croire.
Beau specimen ! je dis en zieutant le demi-dieu de la tête aux pieds. Vous féliciterez votre mère de ma part.
Loana sagite de plus en plus à mesure que les gens continuent dentrer.
Mamma è morta, le demi-dieu rectifie sans sourciller.
Mon sourire se brise, tel un uf cru. Lui, il porte la coupe de Marsala à ses lèvres sans me perdre de ses yeux verts, comme du raisin blanc. Moi, javale le poussin. Lui, toujours en me regardant, il repose sa coupe et me dit dune voix de cerf en rut :
Jirai la prendre sur Pluton. Il faudra bien que je la prenne.
Je déglutis.
Qui ça ?
Ma mère.
Il fabule, tandis que mes pieds se soulèvent du sol. Je monte vers les plafonniers du ciel de salon, en bas les épis ploient sous les grains, les grappes gonflent, les enfants entonnent des refrains, les mères donnent leurs globes dorés à de jeunes italiens, les cloches de San Martini fredonnent, et de tout lhorizon souffle un vent puissant de déraison.
Ben ça, fais-je. De quel Olympe est-ce que vous descendez, vous ?
De la Suisse, francese. De la Suisse de Jupiter.
Ça me fait une belle jambe. Je regarde en bas son énorme chat qui mobserve, et décide de me refroidir le réacteur à coups dapéritifs très frais.
Quel dommage que la barmaid ait disparue, je ronchonne.
È bella, no ?
Sì, jacquiesce en apercevant avec horreur mon visage dans le miroir den-face.
Avec un cul sublime, il claironne.
Je suis si laid que ce nest pas possible.
Vous voulez la connaître, Gabriele ? il me propose.
Hein ? je sursaute.
Si vous voulez la connaître, cest ce soir. Emmenez-la dans une chambre, prenez-la, régalez-vous.
Mon beau lys arraché se met à gémir parce quelle veut se promener au bois des cierges brillants. Alors, tout en éloignant mes chevilles de la panthère domestique, jagrippe son bras avant quil ne soit hors de portée. Ensuite, jécarte une mouche bleue accourue pour la hanter, et remets un peu dordre parmi les mèches tombées devant ses yeux. Son corsage glisse et une bretelle apparaît, que délicatement je rajuste. Sa peau est si blême. Le demi-dieu me regarde faire. Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas quil nest pas normal ?
Tout va bien, il lapaise lui-même, et dès lors elle cesse de tendre son bâillon-boule vers le salon.
Du hall senvolent les corbeaux de la sonnette dentrée, puis quune clameur cristalline et des brans danimaux se rapprochent, la bonne sur senchante :
Il est venu avec ses bacchantes !
Bacchantes : partouzardes vêtues de robes bleues taille dix ans et sébattant avec les satyres sur les talons de Pan parmi les forêts, les prairies, les salons.
Ça cest
Je ne finis pas, car les fillettes dans des corps dactrice porno viennent darriver dans le salon-solarium et se répandent partout où il y a un sofa, une méridienne ou un fauteuil. De jeunes italiens pleins dallant leur courent après. La barmaid mène le bal, et ses cheveux bruns volent au ralenti autour de sa tête, et deux pigeons essoufflés gonflent sa devanture, et nos regards se croisent. Elle me sourit. Dinstinct je rapproche Loana de moi. Puis elle tombe à genoux devant la chaîne hi-fi. Mon cur sest arrêté de battre : pour lui, la musique est finie.
Quand elle chante de son cul, cest divin, le demi-dieu mexplique dune voix extrêmement persuasive. Vous devez lessayer ce soir.
CHAPITRE DIX-SEPT
Non merci, dis-je : je suis fiancé.
Non ; vous êtes stupide. Pour le délire, il faut que vous aimiez dans une autre vallée que la vôtre. Vous êtes fiancé, mais quest-ce que ça change ? Si vous aimez la vie, vous devez aimer aller de branche en branche.
Jai un rictus en éclusant mon verre, cependant que la robe bleu place Stairway to Heaven sur la platine.
Jaimerais bien me poser sur ma branche, je dis en reposant doucement mon verre.
Ce soir, il mannonce en me fixant, je dois me coucher sur votre copine, et vous sur ma bacchante. Je veux goûter le miel salé de votre ragazza. Et vous, essayez-vous de nier que vous crevez denvie dôter la robe bleue de ma fémina ?
Vous êtes complètement cintré.
Sì, et vous, vous êtes pleutre et provincial. Il faut que vous vous libériez. La vie, cest le délire. Si vous néclosez pas, vous allez finir amer, comme une endive.
« Ferme ta malle ! » une voix sage me conseille fortement ; « Ne lui réponds surtout pas ». Mais moi je ne suis pas sage, je minsurge :
Je finirai comme jai envie ! La merde soit sur vous et vos leçons sur comment je dois vivre !
Ilona, reine des soiffardes, ramène ses fesses là-dessus et, au milieu dun magnifique lever de soleil orange, pose sur le bar une bouteille de Veuve-Cliquot frappée. Aussitôt que je lai vue, je me suis senti altéré.
De quoi vous parlez ? elle nous demande.
De quoi veux-tu quils parlent ? la bonne sur lui répond. De sexe !
Ce qui la fait rire comme une otarie. Alors le demi-dieu pose doucement sa main possessive sur le bras de ma Loana.
Mais arrête ! et de la main je frappe la sienne à faire faire des tours à sa montre.
Elle me plaît, susurre-t-il. Je saurai men servir avec parcimonie. Dabord, jenlèverai ses vêtements, et quand elle naura plus un fil sur elle, jattacherai ses chevilles à ses poignets à laide de lanières. Puis je la ligoterai avec dautre lanières, de sorte quelle ne pourra plus remuer hormis ses yeux et le bout de son nez. Ensuite, jenfilerai des crochets par les lanières, et jen glisserai un autre dans sa feuille de rose, et je la soulèverai lentement du sol en tirant sur les chaînes rattachées aux crochets. Alora, elle sera à lhorizontale, à cinquante centimètres au-dessus du sol quand je mapprocherai. Alora seulement jenlèverai la boule que tu as mis dans sa bouche, et jentrerai mon membre à la place.
Le bouchon de champagne détonne entre les mains dIlona, suite à quoi de la mousse se met à en jaillir à plein tube.
Espèce de nécrophile, je grogne en me détournant.
La panthère domestique gronde. Je lui jette un il circonspect.
Ne boudez pas, cest stupide, insiste-t-il. Vous viendrez regarder si cest votre bon plaisir.
Je lui tourne ostensiblement le dos pour mintéresser au profil du Bimbo del Oro. La porte de la villa sonne. Tandis que dehors on se tape la tête contre la vitrine, on fait la fête ici, joie et licence à tous les étages ! Demain seulement on tue. Cest le moment pour le chauve à lunettes que tout le monde ici appelle le Poète de déclarer :
La vie devrait toujours être comme une pièce de théâtre, et action et audace.
Je lui jette un il par-dessus mon épaule.
Ce qui est beau est méritoire. Le reste ne vaut pas la peine de se baisser. Lamour, lart, la guerre, ne vivez que par extraordinaire !
Oui, oh, moi aussi il marrive des choses incroyables, je dis. Lautre jour jai déchiré lemballage en aluminium dune plaque de chocolat, et bien en dessous, il y avait un deuxième emballage ! Jen suis resté comme deux ronds de flanc.
Arme la proue de la Ferrari, fait-il, et cingle vers le monde pollué, afin de larguer sur lui des tracts qui chantent ta liberté !
Ça rime, et après ?
Alora, si vous ne voulez pas mabandonner la ragazza, vous mattachez et vous mettez une boule rouge dans ma bouche et vous baisez la robe bleue devant moi.
Je vois Ilona qui grimace.
Mais si vous préfèrez me baiser
Rocco ! elle se marre. Tu es plein comme un cratère !
Quest-ce que vous attendez pour vivre daventure ? le demi-dieu veut savoir sincèrement.
lui répondez pas, machin, Ilona me dit. Robe bleue est bonne, jai pas dit le contraire, mais cest pas pour ça quelle fait le sexe comme une lapine. Depuis que je la connais, je lai jamais vue toute nue avec un homme.
Cest donc un genre dicône, je le savais.
Alors que moi, on ma déjà vue, sourit-elle. Il suffit de demander.
Je cherche la main de mon bouquet fané, parce que cest elle que jaime, que quelquun comprenne !
Vous avez des chaînes attachées aux pieds, le demi-dieu dit ; pourquoi ne les enlèvez-vous pas ? La question nest pas tant : que ferons-nous quand ils auront trouvé le moyen dentrer ? que : quallons-nous faire dici là ?
La bonne sur applaudit, la porte sonne, et Il bimbo me tapote gentiment lépaule en descendant de son tabouret. Il na rien dit de toute la conversation, et maintenant il me lâche en emportant avec lui sa flûte de champagne.
La porte sonne, sonne, sonne. Des êtres arrivent régulièrement. Eros Ramazotti par les baffles. Jai envie de lâcher du lest. Quest-ce que ça peut leur foutre ce que je fais du restant de mes jours ?
Mais si tu nas que des heures ?
Dabord, quest-ce que vous lui trouvez à Loana, je maugrée. Elle nest plus si fraîche quun homme comme vous veuille encore la cueillir.
Vous êtes encore plus stupide que je pensais. Comme tous les autres, ajoute-t-il en englobant le salon du bras. Vous dites que cette jeune femme aux cuisses galbées et en robe bleue est une belle chose ? Je dis moi que vous ne devez pas en jurer avant davoir vu son cadavre marcher.
Je lâche mon verre. Tombé de son tabouret, Rocco me regarde en tenant sa main en coupe sous son nez éclaté : il na pas lair plus dun quart-de-dieu à présent.
On se calme.
Jaime le danger ! jentends celui que tout le monde appelle le Poète nous confier pendant que Ilona éponge ma chemise et que je me ressers un verre dune main tremblante. Dès laube, jérigerai un beau charnier avec tous ces philistins qui sempressent à nos portes !
Cest cela, nous nous sommes enterrés vivants dans nos bureaux, nos maisons, nos appartements. Les zombies nous assiègent pendant ce temps, comme ils font toutes les nuits depuis quun brin dapocalypse arpente notre terre, pareil à ce cavalier qui va et vient sur sa monture couleur verdâtre. Dorénavant, il ny aura plus de havre.
CHAPITRE DIX-HUIT
Laube nous fait sortir des entrailles daoût de lhôtel, il faudra au moins la fraîcheur novembrienne des rayons solaires sur notre peau lors du petit-déjeuner en terrasse pour nous redonner un peu le goût du vivre. Une fois requinqués, jappuie sans arrêt sur le champignon, jusquà ce que lItalie surgisse au bout dun tunnel. Loana est radieuse comme jamais. Le bras passé par la fenêtre grand ouverte, elle chante un tube dEros Ramazotti à tue-tête. Elle est joyeuse, elle badine en amoureuse, elle piaffe quand Gabriela aura quitté le moule dorfèvre que lartiste a rempli, et séché ses yeux beaux comme lAtlantique.
Gabi
Elle me regarde.
Oh, Gabi, souffle-t-elle : elle bouge
Elle dépose ma main sur le globe de son ventre. Le soleil derrière elle rehausse ses cheveux blonds, le vent étrille son corsage blanc, et ses yeux céruléens pétillent à la vue de ses chers villages perchés à gauche, étranglés par la Riviera à droite. Elle rit.
Ils ont tous des voitures neuves. Une berline noire fait lessuie-glace, une autre roule tête baissée, ses yeux plissés comme à lattaque, les proies ségayant devant elle, une triologie de chars se livre une course à couteaux tirés. À ce moment-là, la Lancia Lybra 1.9 JTD break est comme une ombre encore lointaine dans mes rétroviseurs. Comment font-ils en Italie pour éviter les accidents à ce train-là ? parfois, je me demande.
Devant nous, un camion antédiluvien sengage, pareil à un pachyderme qui poserait une patte sur la piste de Monza. Jaccélère pour léviter, je frotte son bat-flanc, et ça passe. Mais à deux cents à lheure, la Lancia Lybra derrière nous na pas cette chance : elle file tout droit dans le camion.
Mon Dieu !
Loana regarde derrière nous au bruit de la collision. Jarrête la voiture sur la bande darrêt durgence, un peu plus loin. Là-bas, le camion sest couché sur toute la largeur de la deux voies, la Lancia Lybra retournée sur le toit est en miettes, et le chauffeur éjecté ne bouge plus, face contre terre. Devant nous, les dernières voitures sévanouissent. Puis, un étrange silence sinstalle. Le soleil glacial nous défie du ciel.
Vas-y, Gabi ! crie linfirmière à côté de moi.
Jenclenche la marche arrière et recule à toute vitesse. Plus près du drame, jentends alors distinctement le crash des voitures qui se tamponnent de lautre côté du camion, pareilles à des verres lancés contre un mur. Je mapprête à sortir, la main sur la poignée, mais Loana me saisit le bras.
Attends, dit-elle.
Je lui fronce les sourcils. Ses ongles mentrent dans la chair, et je remarque quelle ne me regarde pas, mais quelque chose derrière moi qui lui fait écarquiller les yeux et rentrer sa voix au plus profond delle-même. Je tourne la tête. Au même moment, le conducteur de la Lancia Lybra vient taper son visage contre ma vitre. Dun grand trou parmi ses cheveux, il saigne. Il ne devrait pas pouvoir bouger, pourtant il remue les lèvres. On dirait quil veut parler.
Gabi, ne fais pas ça.
Je descends ma vitre, juste de quoi laisser entrer un filet dair. Le conducteur articule des mots, je ne comprends rien, et puis il griffe la peinture métallisée. Je baisse un peu plus ma vitre. Il approche sa bouche de mon oreille, et le temps de penser beignet à la fraise, il me dit
il me dit que
En voiture, il faut toujours mettre sa ceinture.
Je lève les yeux au ciel : sil y en a un qui na pas la tête à faire la fête, il faut toujours quil soit à côté de moi.
À quarante ans, les femmes se mammographient. Le chômage crée la précarité, qui crée linsécurité. Les terroristes construisent des bombes atomiques miniaturisées.
Lhomme absorbe une gorgée de grappa, bien que ce ne soit pas lheure.
Automobile, cancer, insécurité, voyous, terroristes, guerre, etc., etc., et vous pouvez ajouter les zombies maintenant, tout cela dope la consommation. Croyez-moi, plus les gens ont les chocottes, meilleur cest pour le commerce.
La peur engendre le fascisme, qui entretient la peur.
Est-ce que cest lui ou est-ce que cest moi qui vient de dire cela ? Je zieute vers Cesare, car cest bien lui qui me taille une bavette depuis tout à lheure.
Les coups de chaud font souvrir les porte-monnaie comme des moules fraîches, dit-il. Au fait, très fort davoir mis la télévision pour scotcher ces enculés, là-dehors. Vittorio ma dit quon vous devait cette ruse de Sioux.
Je suis Mohican, je rectifie dun air distrait.
Je bois, je bois, mais il ny a rien à faire, je vois toujours son voisin, à poil, hormis des gants blancs et une cravate noire, qui colle Ilona contre le bar avec Call-girl serenade en fond musical. Il a fréquenté les bancs de muscule plus que moi la cuvette des toilettes, ramé davantage que moi pendant toute une vie merdique, soulevé plus de fonte quun cariste avec son Fenwick. Ilona lappelle Adrian. Ses cheveux ont la noirceur des Tournesol, sa peau fleure bon lhuile dolive biologique et il se penche vers sa voisine pour lui transmettre quelque phrase sibylline, suite à quoi Ilona se cambre et rit un peu trop fort.
Des gens comme vous et moi, cest ce qui manque le plus, Cesare me confie. On va sauver le monde, chacun à notre manière.
Cest un miracle, sa femme se fait draguer, et il ny voit que du feu. Elle se tourne maintenant face à la salle pleine de gens qui la connaissent et qui se rassemblent autour delle. Elle leur sourit, regarde lhomme à poil, puis de nouveau la foule, avant dôter théâtralement son soutien-gorge orange.
La société pour laquelle je travaille planche déjà sur un projet qui rendra la chair humaine impropre à la consommation, Cesare embraye. On va sauver le monde, mais il faudra raquer.
Il marque une pause.
Vous mécoutez, oui ?
Je le regarde : il a quitté son costume Gucci pour sattifer en empereur rose, couleur flamand rose, ça fait peur. Ses cheveux sont gris fer, bouclés et courts. Il porte des lauriers. Enfin, il fume des Appomattox transgéniques en les tenant coincées à lattache de son annulaire et de son index, comme un big cheese qui se respecte.
Écoutez-moi bien, Gabriele ; Gabriele, cest ça ?
Je déglutis pour lui répondre :
Cest ça. Cest bien ce qui est écrit sur mon slip en lettres flamboyantes.
Sì, il acquiesce en maccordant un sourire. Ce dont je vous parlais, cest que pour échapper à ce nouveau fléau, lhomme doit devenir un mutant. Oui, cest comme je vous dis, lhomme doit muter rapidement en une sorte de surhomme sil veut survivre. Or aujourdhui le génie génétique permet cela.
Il claque des doigts.
Dieu crée lhomme, lhomme crée Semen-Contra, Semen-Contra recrée lhomme au fur et à mesure de ses besoins dévolution. Est-ce que ce nest pas beau, ça ?
Franchement ? Non.
Scusi ?
Je pense que plus la musique est forte en boîte, plus on dit de conneries.
Cesare, ça le fait rigoler. Du coup, il me trouve encore plus sympathique, et moffre grand ouvert le paquet de ses Appomattox de Virginie. Jen prends une, et ce faisant, mes yeux se déplacent dun iota pour ne pas rater ce qui se passe derrière lui, car Ilona est en train dallumer la poudre. En fait, elle joue à saute-jarretelle avec plusieurs italiens, provoquant une mini bousculade de ce côté-ci du bar.
Lalcool, ça me rend folle ! ulule-t-elle.
Son mari reste de marbre.
Moi, ce qui me rend dingue, cest de savoir que nos amis là-dehors finiront bien par gâcher une si belle nouba.
CHAPITRE DIX-NEUF
« Le royaume des cieux est pareil à un homme qui a semé de bonnes graines dans son champ. Mais, pendant que les gens faisaient la bringue, lennemi vint, épanda de lherbicide au milieu du blé et sen alla. » Seigneur, si Tu tardes trop, il ny aura bientôt plus un brin de blé vivant sur la surface de la terre. Heureusement quen Tattendant, nous savons quoi faire : rester vigilant et réagir au moindre présage. En effet, si on ne se garde pas aux piqûres des mouches venimeuses, des moustiques en hiver, à leau qui devient trop rouge, aux grenouilles qui tombent du ciel, à la poussière changée en souris, aux ulcères, à la fièvre aphteuse, aux plaies dÉgypte, à la descente des ténèbres, à nos enfants sans tête ou aux sauterelles qui bondissent dans le ciel, ils nous prennent au dépourvu, nous font descendre à la prochaine station. Mon cas est un exemple : la veille, à Florence, javais passé pratiquement une nuit blanche à jouer aux cartes avec le Baroche, Patricia Arquette, et deux autres carabiniers rencontrés à des kilomètres de là. Loana sennuyait ferme. La tête posée sur ses bras, elle ne jouait pas. Cétait chez le Baroche, au dernier étage du Palazzo Vecchio, sur la Piazza della Signoria où se joue tous les ans le Calcio Storico Fiorentino.
Maintenant cest chez moi, le Baroche nous avait expliqué en passant devant le David.
Je suis en train de gagner outrageusement. Vingt-six mille euros en petites coupures multicolores sentassent devant moi comme les feuilles mortes en automne, lorsque le soleil se lève et illumine dun jour nouveau ma dernière main.
Par ici la soudure ! Un roi, deux as et deux huit.
Hé ! Mauvais augure ! le Baroche sécrie.
Quoi ?
Paire de huit et paire das, il mexplique. Nous, nous appelons ça une main de mort.
Je regarde Patricia Arquette.
Banco bidon, fait-elle.
Pas besoin dun autre avertissement, on repousse précipitamment nos chaises, on laisse la partie en plan et on se dirige tous vers la sortie.
Où est lascenseur ? je crie au Baroche en poussant Loana devant moi.
marche pas ! Prends lescalier !
Il nous laisse nous engouffrer dans lescalier et nous rejoint en bas. Battisti retient la porte, et quand nous passons devant lui, je lentends qui marmonne, de mauvaise humeur.
Quand nous sortons en trombe du palais, je tremble, je sue, et mes lèvres sont crayeuses, rien que les habituels symptômes de la peur. À la suite du Baroche, nous courons nous abriter derrière la fontaine centrale et Neptune. Il était temps, car sourdant comme des ombres de lombre, ils se dandinent vers la porte du Palazzo, à trente, quarante, pareils à des poupées mécaniques. Il en vient à présent de tous les côtés.
Plus tard, échappés du piège, nous remontons la Via dei Calzaivoli, en courant jusquà la voiture sauve-qui-peut des carabiniers, garée un peu plus haut.
Tes venu comment, toi ?
À pinces, je réponds.
Et le Poète est à cheval ! Dirty dogs !
Je sais masser, sinon, je suggère en regardant droit dans les yeux la fameuse femme à la robe bleue.
Je dois être demain à L.A. !
Elle ne ma pas écouté.
Qui va memmener à laéroport ?
Le demi-dieu ? je propose, et voyant quelle ne comprend pas, je précise : Rocco ?
Rocco est fou ! sexclame-t-elle. Il rêve de me ligoter et il a fait le vu dinviter les freaks à coucher !
Ne parlez pas deux comme ça. À leur manière, ils sont gentils. Ils sont venus nous apporter la Bonne Nouvelle, vous savez.
Elle me regarde, et avec une expression de dégoût dans les yeux, elle me dit :
Dirty dog ! Tu crois vraiment que sils étaient les gentils, ils auraient les gueules quils ont ?
Là-dessus, elle tourne les mollets et sen va, me laissant me demander ce que jarrache en premier, de ma bite ou de ma main, selon si on considère quune branlette des familles est, oui ou non, une occasion de pécher.
Un cri de joie happe mon attention vers la droite. Ilona. Ses cheveux sont répandus sur le bar, ses seins tendus comme deux mangues vers les mains de ses admirateurs. Je me dis que si les mutantes de Semen-Contra lui ressemblent tous, sautons et batifolons immédiatement dans le consommé génétique voulu par leurs apprentis sorciers ! Ilona lobbyise pour ce que vend Cesare, je nen ai plus le moindre doute maintenant, vu que je viens à linstant dêtre convaincu.
Olé ! je dis en rattrapant ma nana comme elle essayait encore de séchapper, ainsi que son instinct le lui disait bien.
Puis je menquiers auprès de Cesare :
Vous nauriez pas une laisse par hasard ?
Le semen-contrien se marre. Il cueille un plat damuse-gueule au nez et à la barbe dune bacchante en tablier et rien en-dessous, et le pose entre nous deux. Je glisse une autre Appomattox gratuite au sommet de loreille et me mets à picorer consciencieusement les feuilletés, les toasts et les minipizzas, car au vrai, avec tout ce que jai bu, jai comme qui dirait la dalle qui souvre dun coup.
Il faut vous faire vacciner contre la morsure des zombies, Cesare mannonce le plus sérieusement du monde. Je vous inocule le virus, et après votre corps le reconnaît et fabrique les anticorps nécessaires.
Ça fonctionne ? je fais la bouche pleine.
Il mastique une olive, puis il me répond sans me perdre des yeux :
Sì ; possibile.
Sur ma copine aussi ?
Il crache le noyau en plein cendrier :
Jai emmené une pleine valise de vaccins avec moi, il me dit. Elle se trouve actuellement dans le coffre de ma voiture. Normalement, le vaccin coûte dix mille euros, mais à vous, je vais vous faire crédit.
Pourquoi ?
Jaime la France, et vous êtes un ami de Vittorio, et Vittorio est mon ami, cela compte.
Il lui prend un air songeur.
Au fait, jai aussi des hormones de croissance, à cent euros la boîte de comprimés. Si vous voulez vous ballader avec un gros sexe, il ne faut pas hésiter. Cest comme je vous dis. Jai aussi des additifs dhormones féminines, si vous voulez vous faire pousser des seins : strogène, progestérone
Je le regarde, et me remets à mâcher ma minipizza sans rien dire.
Bon, il fait en me tapotant lavant-bras et en me montrant ses dents blanches. Je vous fais linjection du vaccin tout à lheure, quest-ce que vous en pensez ?
Jen pense quon est bien loin de Ris-Orangis, mon vieux.
Je déglutis une bouchée.
O.k., jajoute ; tout à lheure, ça me va.
Bien, bien. Cest le bon choix, croyez-moi. Très enchanté davoir fait votre connaissance, Gabriele. À tout à lheure donc pour ce que vous savez. Ciao !
Il ne jette pas un regard à son épouse du dimanche quand il sengouffre dans le salon-solarium, impérial dans ses cothurnes noir Éthiopie. Ilona descend à son tour de son tabouret et le suit, et disparaissant tous les deux dans la foule pour y faire Dionysos sait quoi, je me retrouve seul avec les petits fours. Rassasié, je fais descendre ma cigarette de mon oreille et me la mets en bouche. Une minute, il ne ma pas dit si le vaccin avait été testé ! Je le cherche aussitôt des yeux pour le lui demander.
Cesare ! Hé, Cesare ! je linterpelle par-dessus les têtes, mais il ne mentend pas.
Dix mille euros, ça représente une paye. Je tire sur mon Appomattox transgénique en me disant trois choses : 1) jai du pot de connaître un type qui veuille bien me vacciner contre la bave dépouvantail ; 2) amen, mon frère, tant mieux pour toi, mais quest-ce que ce sera pour les autres qui nont pas dix mille euros ? et 3) ma cigarette nest pas allumée, je tire dessus pour rien. Je demande donc du feu à un aviateur italien de la première guerre mondiale, lequel me donne lheure. Je hausse les épaules, tire sur le bras de Loana, et méloigne. Jai quelques questions à poser à Cesare.
CHAPITRE VINGT
Cest à Pise même et dans ses faubourgs, jusquen la plus petite ruelle et vers les étages les plus élevés de la cité. Les zombies qui commandent le Monte Pisano se donnent une grande garden-party pour célébrer leur faim, et comme Dieu est absent, et quils se trouvent en nombre, ils mangent et boivent en pleine liberté, comme Ezéchiel onze six sept la annoncé, je cite : « Vous avez multiplié les cadavres des vôtres dans cette ville, vous avez rempli ses rues de cadavres. Cest pourquoi lÉternel vous le dit : les cadavres, cest la viande, et elle, cest la marmite. »
La cathédrale, le cimetière, le baptistère et le campanile, bâtis en marbre de Carrare, renferment entre leurs flancs la provende fraîche sous les espèces de pauvres touristes pris au piège, et semblent aux macchabées dans leur blancheur opulente aussi solennels et impénétrables que tout le reste. Les mutilés de guerre sy sont traînés sur leurs béquilles, les poupées mécaniques sur leurs guibolles malhabiles, à chaque minute il en arrive dautres. Par toutes les rues il en débouche constamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac, et les touristes assiégés voient du haut des étages de la tour penchée, entre les colonnes de cartes postales et les étalages de monuments miniaturisés, courir les cadavres de cuisines, sur les pelouses bêler les gueules enfarinées, contre les côtes marmoréennes de larche gratter les béliers. Le soleil se couche, et le parfum durine des pavés de rue rend encore plus lourde lexhalaison de cette foule qui sue.
Les garde-manger de Pise ne sont pas suffisants, on leur a alors montré les étrangers présents. Il y a sur la Place des Miracles des hommes de toutes les nations, des suisses, des portugais, des espagnols, des éthiopiens et des corses. Laméricain se reconnaît à sa taille, et le français à ses failles. Des anglais, qui se sont par imprudence barbouillés de vermillon solaire, ressemblent à des statues de corail. Ils sallongent sur les coussins de verdure, ils mangent accroupis autour de grands tas, ou bien, couchés sur les tapis décarlate, ils tirent à eux les morceaux de chair, et se rassasient appuyés sur les genoux, dans la pose carnassière des hyènes quand elles dépècent leur provision.
Dabord il leur est servi des cerveaux à la sauce blanche, puis toutes les espèces dos charnu que lon arrache sur les squelettes, des bouillies de chyme, de fèces et de langues, et des oreilles au cumin enlevées par des dents en ivoire jaune. Les pains de fesses aspergées de sperme alternent avec les gros fromages de tête, et les cratères pleins de sang bordeaux, et les vases pleins de lymphe auprès des bouches glutineuses. La joie de pouvoir enfin se gorger à laise dilate tous les yeux.
Les tables débordent de viandes : livreurs, footballeurs, supporters entiers, gigots de grand-mères, employés en sauce, étudiantes en beaux-arts frites et retraités confits. Dans des gamelles en terre flottent, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Les pyramides de cadavres séboulent, et lon na pas oublié quelques uns de ces enfants à gros ventre et à joues roses dont on sengraisse en bâfrant. La surprise des nourritures nouvelles excite la cupidité des estomacs. Les français sarrachent les seins de fillettes quils croquent avec le téton. Des blacks se déchirent la bouche aux piquants rouges des piercings. Les grecs, plus blancs que des ossements, jettent derrière eux les épluchures de vieillards, tandis que des slovènes hurlant comme des loups dévorent des portions entières de visage.
La nuit tombe. On retire les barricades des rues et lon apporte des lance-flammes. À leur vue, les zombies grondent, ce qui met les militaires en larmes.
CHAPITRE VINGT ET UN
Minuit, païens ! Après ce qui ma semblé être des heures de recherches infructueuses, que Cesare se fasse bouffer par les zombies, me voici de retour dans le salon-solarium, bredouille. Après létage (pour lavoir bien observée, la griffure de Vittorio sinfecte rapidement), après le sous-sol (le génois claque des dents tout seul dans le noir), après la cuisine (ait fini un verre de mint-juleps posé sur le vaisselier), après les toilettes (me suis vu offrir une bouteille de gin Bombay Sapphire à moitié pleine), et après le jardin, quand jai eu ouvert la fenêtre dune chambre et hurlé le nom de Cesare à limmense foule des zombies grouillant tout autour de la maison, je me suis avoué vaincu, je me suis dis : il ny a rien à faire, rien à penser, il doit se mouvoir sans cesse pour que je le rate continuellement ainsi. Puis jai eu en tête de prendre un verre.
Il y a un monde fou dans le salon-solarium. Dun bras jéloigne vigoureusement les branches de la forêt de gens, en les éclaboussant au passage de Martini. De lautre, jentraîne mon amour derrière moi. Jai une Kool intacte au bec, qui me la donnée ? La personne à qui je demande du feu est la présidente des États-Unis tenant par la main un verre de vodka Absolut à la fraise. Daccord, ce nest peut-être pas ce quelle boit. Elle me sourit poliment en me tendant un briquet mondain et argenté. Il faut que je trouve durgence quelque chose à dire, nimporte quoi.
Madame, fais-je ; mais où est Bill ?
Ma blague dans le coin la fait sourire un peu, puis elle me prend par lépaule et me désigne, que le marteau de Thor me foudroie sur place si ce nest pas vrai ! un grand type aux cheveux platine adossé à une des colonnes du salon, un stetson sur le chef, et un verre de bourbon à la main.
Quoique je contemple, la réalité senvoie en lair. Cest loccasion rêvée de trinquer à la santé de ce monde, le seul que nous ayons. « Bon voyage, où que tu ailles ! » me souhaite une voix féminine non-indentifiée, comme un lâcher doiseaux aux ailes fluorescentes. Je me retourne dune piève, en agrippant lépaule dun gigolo, mais des seins me poussent dans le dos, je repars de plus belle.
Je balance un moment entre des cinéastes et des compositeurs, des danseuses de ballet et des navigateurs, des scientifiques brûlants et des marchands, des pantins et des visiteurs de lEnfer, du Paradis et du Purgatoire ! Jéclate de rire. Je fais sept tours sur moi-même. Où que je regarde, ça se défonce, ça sniffe et ça colle. Le champagne chuinte à mes oreilles. Jai vraiment besoin de masseoir. Je sens soudain que je plonge vers le plancher des vaches plein de taches, lorsque tout à coup apparaît le bar, qui me rattrape de justesse. Comme je me raccroche à lui, chope le bord opposé, et me remets tant bien que mal sur mes pieds, jai encore la présence desprit de ramener Loana près de moi, au moment où elle allait de nouveau sesbigner.
Enfin, je peux respirer. Je regarde à côté de moi, et remarque que Frankie est là, les coudes posés sur le comptoir. Elle fume négligemment une cigarette en contemplant la salle derrière ses lunettes noires. Signe particulier, elle hoche la tête en rythme avec la musique.
Frankie est une femme, et elle mesure bien dix centimètres de plus que moi. Elle a des cheveux coupés très courts, on dirait un bonnet de laine dorée. Elle porte un fourreau en cuir qui laisse ses épaules nue. Une jambe souple dans une botte noire prend appui sur le marchepied de son tabouret, entrouvrant la fermeture à glissière jusquà mi-cuisse.
Une minute ! Comment est-ce que je connais Frankie dabord ?
Lai-je rencontrée à Florence ? Quand Loana et moi y sommes arrivés, et quils avaient bouclé la rive droite de lArno pour créer un sanctuaire ? Il fallait montrer patte blanche pour pouvoir franchir les barrages de larmée, je me souviens. Ils disaient, les militaires, que si Florence tombait, elle entraînerait avec elle la Toscane toute entière. Alors, refoulés sans pitié, nous avons pris plein sud, plein pot, moi au volant de la Fiat Stylo demprunt, Loana sanglée comme dhabitude. Puis nous avons su éviter les accidents, les auto-stoppeurs armés et les morts errant sur lasphalte. Nous avons grappillé un peu plus de temps devant lépidémie de zombies. Enfin, nous avons fini par tomber en panne dessence sur la Fi-Si, à mi-chemin entre une station Q8 et une Tamoil. Heureusement, les pompes pullulent en Italie : Q8 ou Tamoil ? Tamoil ; chez eux tu te fais servir. Je fais le tour de la voiture et jouvre le coffre.
Une fois à la station, je fais un inventaire des lieux. Il y a des Panda, des Punto et une Multipla, toutes laissées en pâture par leur propriétaire mort. Il y en a un qui gît devant une Alfa Roméo 159 toute noire. Il gigote bien, mais il lui manque trop de membres pour me créer des histoires. En revanche, je dois me méfier de lobèse qui étire les entrailles dun des pompistes en uniforme, ainsi que de cet autre, là, qui rentre et qui sort un pistolet de super dans lorifice dune Fiat Ulysse.
Un des pneus de la 159 a éclaté en tapant contre le trottoir, ma préférence va donc à la Multipla garée devant une des pompes, le pistolet de sans plomb encore rentré dans le cul, le bouchon par terre avec les clefs dessus. Je mapproche sans hâte, il sagit dattirer lattention de ces messieurs le moins possible. Une fois parvenu à la voiture, étant donné que jai besoin dun maximum de carburant, je rappuie sur la détente pour finir de faire le plein. Mais soudain, il y a du remue-ménage à lintérieur du magasin. Presque aussitôt une douzaine de zombies se précipitent dehors en se marchant dessus tellement ils sont pressés de mettre leurs dents sur la denrée. Cest moi, la denrée.
Jattends le dernier moment. Quand lombre du premier dentre eux recouvre ma nuque, je jette le pistolet, replace le bouchon et plonge dans la voiture aussi sec. Quand jenclenche la première, et que la voiture bondit de lavant, le pompiste agrippe in extremis le cadre de la portière, et y reste accroché. En troisième, je déboule hors de la station, et met le cap au nord. À contresens sur la Fi-Si, quatrième, cinquième, je roule comme un dératé, croise une Audi A8 en tenue de mariée, puis une Renault Mégane au klaxon enfoncé, et arrive rapidement en vue de la Fiat Stylo. Je laisse ronronner la tigresse dans le moteur de la Multipla, tandis que jen sors du côté du passager pour en faire le tour.
Au nord comme au sud, il ny a pas âme qui vive, seulement les traces invraisemblables de la débâcle, quelques panaches de fumée qui masquent çà et là des portions de ciel, et des vaches mortes en train de brouter des veaux à même lherbe. Dans le lointain, les sept sirènes de Poggibonsi mugissent sans fin, car il ny a plus personne pour les arrêter.
Arrivé au niveau du pompiste incrusté à ma portière, je lui décoche une châtaigne en pleine tête qui la fait rebondir violemment contre la tôle. Puis je lattrape par les aisselles, et en tirant dessus de toutes mes forces, je larrache du cadre de la voiture pour le balancer un peu plus loin. Loana est toujours dans le coffre, chétive et recroquevillée comme une petite crevette grise. Je la prends dans mes bras, et la dépose doucement à lavant de la Multipla. Une Saab 9000 lancée à toute berzingue manque de me tuer comme je contourne de nouveau la voiture. En ouvrant la portière du côté du conducteur, jen profite pour décocher celle-ci dans la tronche du pompiste qui la relevait tout juste. Enfin, je massois au volant, jattache la ceinture de Loana, et cest reparti.
CHAPITRE VINGT-DEUX
Nous ne sommes pas rentrés dans Florence la première fois, alors est-ce à Sienne que nous tavons rencontrée ?
Non.
Cest vrai, et de toutes façons les contrades avaient refermé les portes de la ville comme aux pires heures de la Grande Peste. À la radio, jentends que les morts-vivant marchent sur Rome par les Maremmes, et puis que la Manhattan de la Toscane se retranche en les attendant, que Volterra fulmine, que Assise prie et que Pise ne répond plus. Quant à Gênes, depuis des heures elle est prise. Létat durgence est décrété en Ligurie, Émilie-Romagne et Toscane, en Ombrie même, et dans les Marches. Le président Sylvio Berlusconi parle dune guerre à livrer contre un envahisseur de type inconnu, il assure que les militaires sont sur la brèche, il tait en revanche quau train où lépidémie se répand, il y aura bientôt plus de morts que de vivants. Ailleurs dans la communauté européenne, Paris est portée pâle, Londres subit un blitz de zombies, Berlin brûle et Ankara invoque Allah. En Chine maintenant
Jéteins la radio, puis je regarde Loana pendant de longues minutes en caressant londe de ses cheveux blonds.
Ne te fais pas de bile, chérie ; nous serons là tous les deux quand Gabriela naîtra.
Nous laccueillerons dans ce monde, nous prendrons soin delle, la protégerons, lélèverons avec amour, la porterons, et la suivrons des yeux pas à pas sans jamais, jamais pécher contre elle. À la fin, cest elle qui nous enterrera.
Je ne tabandonnerai jamais, jamais, ma Loana.
La voiture qui nous précède avance de cinq, six mètres, aussi je redémarre la Multipla et la rejoins, pare-chocs contre pare-chocs. Le barrage des carabiniers coupe la route à cent mètres de là. Ils nous ont rangés en deux files, de façon à laisser une voie libre pour les allées et venus des véhicules de secours. Les voitures sentassent en attendant dêtre contrôlées, passage obligatoire pour tous ceux qui désirent continuer leur route vers le Latium. Depuis une heure, nous prenons notre mal en patience, tout comme des milliers ditaliens qui ont tout quitté pour échapper à ce qui vient après nous, et retomber un peu plus loin, hors de portée de la mort qui marche.
Lair pulse au-dessus de la foule de voitures, à perte de vue, de piétons et de charrettes. Lattente sallonge. Il y a des blessés que les carabiniers mettent en quarantaine en même temps que ceux de leur famille qui pleurent en jurant quils ne les abandonneront jamais. Il y a des morts que dautres carabiniers achèvent dun coup de matraque sur la tête. Laprès-midi sécoule. Des gens légèrement mordus ont le temps de mourir puis de se ranimer au milieu même du convoi, semant le chaos jusquà temps quon puisse à les neutraliser. La parasitectomie va son train. Lhomme a désormais un Beretta à la place du cur. On élève des charniers, on creuse des trous, des fosses aux sorcières, pour quon ne puisse pas dire après que le gouvernement na rien fait.
Après ?
Les heures passent, javance, je marrête, javance, je marrête, puis cest notre tour, lorsquun carabinier sapproche et frappe à ma vitre.
Bonjour, monsieur, dit-il lorsque je lai baissée. Avant toute chose, je vais vous demander de parler.
Bonjour, dis-je.
Je vais vous demander maintenant de couper le moteur et de sortir tous les deux de votre véhicule.
Ce que jaccomplis au poil.
Non ; laissez vos papiers tranquilles, monsieur. Je men fous, si vous saviez
pourquoi ouvrez-vous la portière à la place de votre femme, monsieur ? Cest bien votre femme ?
Nous allons à Rome pour nous marier.
Elle me paraît extrêmement pâle. Ça va, mademoiselle ? Mademoiselle ?
Excusez-la ; elle est très, très fatiguée.
Il met tout de suite la main à la crosse de son revolver.
Fatiguée dans quel sens, monsieur ?
Sauvons la farce !
Elle attend des jumeaux. Cest très fatiguant, je vous assure.
Ça nempêche pas de causer, ça, monsieur. Pouvez-vous dire quelque chose, mademoiselle ? Voulez-vous vous éloigner de la voiture, monsieur ? Parlez, mademoiselle ! Monsieur, pourquoi miss transe ne mécoute pas ?
Cette fois, il sort bel et bien son Beretta de service et décoche un signe à lattention de sa collègue, une femme en bleu marine dun mètre soixante, des cheveux blonds et des yeux azur à couper le souffle, on dirait lactrice Patricia Arquette dans un uniforme de carabinier. Quand elle arrive, elle embrasse la situation dun coup dil.
Quest-ce quil y a ?
Jai un problème avec ces deux-là. Des français qui vont se marier à Rome. Elle na encore rien dit. Lui dit que cest parce quelle est enceinte.
Il se tourne vers Loana.
Parlez, mademoiselle ! Vous mentendez ? Mademoiselle ?
Alors Loana répond :
Bonjour, monsieur lofficier de police.
Il regarde ma jolie poupée de cire, puis se tourne vers moi et plisse le front.
Cest vous qui avez parlé ?
Mais non ! dis-je en haussant les sourcils. Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
Il regarde de nouveau Loana et sapproche delle pour voir de plus près ses yeux somptueux et, où es-tu charité ? avance une main vers elle, avec précaution sachant quil y a trois têtes sous le même bonnet. Un frisson hérisse les poils de ma nuque, car je réalise à linstant que jai enlevé son bâillon. Tout à coup, cela ne fait pas un pli, elle réagit et se rue brutalement sur la main du carabinier, lequel la lui enlève de justesse, je pense quil sy attendait, et pointe son Beretta sur elle, aussitôt imité par sa collègue, et ils lauraient sans doute abattue si je ne métais interposé.
Arrêtez ! je braille.
Écartez-vous, monsieur ! le carabinier mavertit.
Je dois protéger Loana de leur envie de lui loger une balle dans la tête, tout en lempêchant de leur sauter à la gueule, et à la mienne aussi par la même occasion. Ce nest pas gagné.
Encore une fois, écartez-vous, monsieur, ou nous ouvrons le feu !
La carabinière sécarte légèrement, pendant que son collègue nous maintient en joue.
Cest une erreur ! je crie. Nous ne voulons plus aller au sud, nous repartons !
Je fais une clef à Loana et la rentre de force dans la Multipla.
Dernière sommation, monsieur ! Écartez-vous delle !
Je claque la portière et lève les bras, tout en leur tournant le dos.
Soyez raisonnable, monsieur ! Patricia Arquette crie. Laissez-nous nous occuper de ça !
Moi, solo de baryton :
Ce nest vraiment pas la peine de crier !
Je recule, animé par lespoir un peu fou quils rateront Loana le moment venu de tirer. Ils nen auront pas loccasion, car quand jouvre ma portière, une Hyundaï Sonata 2.4 tire parti de ses cent soixante et un chevaux pour déboîter soudain de la file de droite. Le carabinier est fauché, sa collègue échappe dun cheveu au pare-chocs du chauffard. Trois de leurs collègues postés un peu plus loin se retournent, mettent en joue et lâchent ensemble un nuage dabeilles noires qui se précipite sur la voiture. Le zombie au volant prend cher et finit sa course folle dans larrière-train dun autocar, tout emmitouflé dair-bags qui lui donnent un air de fête.
Pendant ce temps, jai démarré la Multipla et fait demi-tour, non sans avoir percuté plusieurs fois les véhicules devant et derrière, et raboté au passage le flanc de ma voiture contre la glissière de sécurité. Jaccélère, arrache des portières, klaxonne, crie, et, me faufilant entre véhicules et rambarde, dans des gerbes détincelles, forçant la place, baissant la tête sous les tirs sporadiques de citoyens zélés, quitte en trombe la zone du barrage. Nous nous enfuyons vers le nord. Au passage, Loana ramasse une balle dans la poitrine. Cependant cest moi qui saigne.
Nous revoici dans le no mans land, en route pour léternité.
Ce nest pas là non plus que je tai vue, hein ?
Frankie secoue la tête.
On a fait connaissance tout à lheure, elle me dit. Tu te rappelles ?
Pas des masses.
Tu mas dit comment tu tappelais, je tai dit comment je mappelais. Cest juste après que jai écrasé ton pied avec mon talon.
CHAPITRE VINGT-TROIS
Frankie ressemble drôlement à Loana. Quand elle aspire une bouffée de sa cigarette devant mes yeux fascinés, ses ongles carmin se prélassent sur ses doigts longilignes et brillent comme de la laque.
Ça va comme tu veux ? elle demande sans me regarder.
Je méclate, tu ne vois pas ? je dis un peu brusquement.
Cest bon.
Je pose le bout de mes doigts écartés sur la surface du comptoir et jessaie de me rattraper.
Il est vraiment sensas ce bar, tu ne trouves pas ?
Super. Sil pouvait aussi nous sauver des zombies, il serait parfait.
Ma mâchoire tombe sur ma poitrrine comme deux mousmés nous passent devant. Je crois quil sagit des videuses à queue de cheval qui patrouillent pour le compte de lorganisateur de cette soirée de fin du monde, mais je nen suis pas sûr. Elles sont nues, brandissent chacune un martinet en vinyle qui font sécarter timidement les noceurs, et quelles abattent de temps en temps sur les reins de lun deux en ébrouant sauvagement leur queue de cheval.
Une femme avertie vaut deux adolescentes surexcitées, Frankie déclare dune voix neutre.
Que dire alors de deux adolescentes averties ?
Frankie, ça ne la fait pas rire.
Attends un peu, je dis posément ; je ne les ai même pas regardées.
Tu fais ce que tu veux, Gabriel.
Elle prononce mon prénom à la française, cest si bon que jen attrape la chair de poule.
Je peux te poser une question ?
Oui, elle me dit, toujours dune voix atone et sans cesser de bouger la tête en rythme avec la musique.
Est-ce que tu es cette blonde incendiaire qui me parle, là ? ou bien est-ce que cest que jai enfin trop bu ?
Cette fois Frankie cesse de battre la mesure pour me dévisager. Impossible de deviner ses yeux derrière les lunettes de soleil, alors à défaut je contemple ses épaules de nageuse, pâles et sans la plus petite trace de bronzage.
Si je te sers un verre, elle verse de ses lèvres neuf millimètres, ça fera le combien ?
Je ne sais plus compter au-delà de dix.
Elle émet un clappement de langue agacé. Puis elle tire une longue taffe, et :
Tas envie dun verre, chico ?
Sì.
Elle pousse vers moi celui à moitié plein que son voisin a abandonné, ainsi que tous ses vêtements, pour pouvoir se jucher sur le comptoir, fléchir les genoux à loisir et tendre le bassin au-devant de la bouche de deux filles. Cela se passe juste derrière Frankie.
Tu as une tête horrible, celle-ci me tance.
Merci.
Tu devrais prendre une douche et dormir, sinon tu vas claquer, je te jure.
Toi, tas une mine splendide en revanche. Quel est ton secret de beauté : des vitamines ? un régime diététique ? des pompes tous les matins ?
Que le type sallonge sur les deux filles sur le comptoir, juste derrière elle, Frankie sen fout manifestement comme de son premier soutien-gorge.
Sache que je nen porte pas, elle minforme. Et ce type nest pas mon genre.
Elle fume tranquillement.
Je dors, moi, dit-elle. Depuis combien de temps tu ne tes pas couché avant minuit, chico ?
Depuis toujours, Frankie.
Je cherche mes cousues main, et puis je me revois prendre la dernière il y a des lustres de ça, alors elle pousse vers moi un paquet de Marlboro.
Vas-y, les cigarettes sont à signor galipette.
Elle hausse les sourcils en donnant un léger coup de tête en direction de leffeuilleur, derrière elle.
Il ne savait pas où les mettre, alors je lui ai offert de les garder pour lui.
Sur ce, elle change de position, et tourne le dos à la salle. Je pense croupe Suzette, et reste médusé par la grâce de ses gestes quand elle pique sa bouche dune cigarette. Je fouille mes souvenirs, mais impossible de les remettre dans lordre, il manque trop de chaînons. Ce que jai fabriqué du Tanfoglio Force 99 Carry, par exemple. Lai-je paumé avant ou après avoir fini mes cigarettes ? Et Frankie ? Jespère au moins que je ne lui ai pas raconté ma vie, parce que je ne me rappelle de rien.
Attends, si ! je fais ; je me rappelle quon a dansé, non ? On a dansé la samba tous les deux, cest à ce moment-là dailleurs que tu mas marché sur le pied sans le faire exprès.
Cétait une rumba.
Cest pareil !
Frankie écrase paresseusement sa cigarette à moitié consumée dans le cendrier, puis elle se redresse et pose son index sur le mitan de ses lunettes noires pour me lancer un regard par-dessus les verres.
La rumba est cubaine, elle mexplique. La samba est brésilienne. Ce nest pas pareil. Et jai fait exprès de mettre mon talon sur tes orteils, elle ajoute. Pour tapprendre.
Mapprendre quoi ?
La galanterie.
Je ne comprends pas.
Tu venais de me demander si ça marrivait davoir envie de coucher avec un zombie.
CHAPITRE VINGT-QUATRE
Tu ne pouvais pas savoir, chérie. Il a fait exprès de te présenter sa main pour que tu essaies de la chiquer.
Je frappe le volant.
Mais on ne va pas baisser les bras ! Quand le Seigneur Jésus donne des cailloux à manger, il fournit aussi les dents dures.
Loana croit énormément en Dieu et toutes ces conneries.
As-tu vu la carabinière ? dis-je dune voix un peu calmée. On aurait dit, tu sais ? lactrice, Patricia Arquette.
Puis je bâille en grand, la fatigue. Cela ne minquiète pas toutefois, je sais que je ne vais pas mendormir. Jai trop peur de mendormir. Je me frotte les yeux, et dis :
Il ma semblé quelle avait un peu forci. Je lai trouvée
boulotte.
Alors ça ! sexclame une voix derrière moi. Je suis obligée dentendre ça ?
Mon cur saute à lélastique, tandis quà larrière ladite carabinière se redresse et sencadre entre les sièges avant. Je regarde tour à tour la route et le rétroviseur.
Quest-ce que vous fichez ici, vous ?
Et vous, où est-ce que vous pensiez aller comme ça ?
Je vais où je veux ! jexplose. Et je vous préviens, si vous sortez encore votre Beretta, je fais une sortie de route !
Allez. Calmez-vous.
Elle puise une cigarette dans sa poche de pantalon, rabat le siège du centre et tend le bras pour atteindre lallume-cigare. Puis, dun geste élégant du coude, elle détourne la bouche de mon beau lac pollué. Loana ladore dans Lost Highways.
Comment êtes-vous montée, fais-je moitié moins en colère.
Jai ouvert la portière. Dites, vous niriez pas à Florence par hasard ?
Pourquoi vous voulez savoir ? je ronchonne.
Ne soyez pas sur la défensive. Je ne vais pas vous causer de problèmes, même si je pense que vous êtes complètement dingue de parler à votre brutta, et que
non, de vous à moi, il faudrait vraiment vous enfermer.
Je suis déjà enfermé dans ce monde, je dis. En cabane, papa ! et depuis toujours.
Jimagine. Mais je suis quand même de votre côté, et je peux vous aider. Je suis flic, vous savez ?
Et comment.
Ça pourrait vous rendre de sacrés services si vous aviez une carabinière avec vous. Il y a des barrages sur toutes les routes principales et les villes sont bouclées.
Elle est penchée en avant, et lorsque lallume-cigare claque en ressortant, elle sen saisit pour cautériser sa cigarette avec.
Du calme ! je fais à ma blonde, que ses instincts ont rallumée.
Pourquoi Florence ? je demande à lactrice.
Jai une sur là-bas, elle mexplique de sa voix douce, on dirait une clarinette. Elle est tout ce qui me reste, alors il faut que je la retrouve.
Elle tousse.
Jai fait ce quil y avait à faire, elle ajoute pour elle-même.
Quest-ce que vous avez fait ? je menquiers auprès du rétroviseur.
Jai abandonné mon poste.
Quest-ce que ça fait ? Vous êtes actrice.
Pardon ?
Elle tousse plusieurs fois de suite.
Ah ! je ne supporte pas de fumer ! Je my suis mise parce quil vaut mieux tard que jamais, mais là, non, ce nest pas possible. Tenez, fumez-la, vous.
Elle me la met entre les lèvres.
Si je suis avec vous, ils ne pourront pas vous arrêter, vous et votre
Attention à ce que vous allez dire.
Elle sourit.
Le temps que je réfléchisse, nous rattrapons larrière-garde dune colonne vrombissante de militaires faisant mouvement vers le front nord. Nous leur emboîtons la roue, et voilà que des dizaines de kilomètres de Toscane défilent sous nos pneus, cependant quun régiment dinfanterie nous précède.
O.k., je dis.
Vous men voyez ravie, elle dit en me tendant la main.
Je mappelle Gabriel.
Gabriel ?
Cest écrit sur mon badge.
Vous navez pas de badge.
Ce nest pas parce que vous ne le voyez pas quil nexiste pas, je grogne.
O.k., o.k. Moi, cest Patricia.
Elle regarde attentivement ma gentiane frelatée.
Vous ne laisserez pas tomber votre copine, nest-ce pas.
Cest une question ?
Pas de problème pour les contrôles, elle ajoute en se penchant pour descendre une vitre sur laprès-midi baissant. Je vous lai dit, je suis flic. Jai des copains là-bas, il suffira de les prévenir pour quils nous fassent entrer en zone sécurisée. En revanche, il faudra limer les ongles de mademoiselle, ils sont trop longs.
Le temps roule ses essieux sans faire mine de sarrêter, cette fois cest Patricia conduit. Loana est ceinturée à lavant, entre nous deux. La nuit est tombée sur la Botte. Les rares lueurs de Florence tremblotent devant nous comme les braises dun bûcher.
Ça va aller, Gabriel. Vous avez fait ce quil fallait. Arrivés au pont, ce sera à moi de jouer : vous ne direz rien, sauf si vous y êtes contraint, pigé ?
Ouais.
Elle me jette un il circonspect.
Savez-vous que vous êtes complètement dingue ?
Ouais ; dansons la camisole, je chantonne.
Un quart dheure plus tôt, sur une aire de la Fi-Si, nous avons regardé les militaires continuer leur flonflon vers le nord, puis jai sorti Loana de la voiture pendant que ma nouvelle camarade me couvrait, le Beretta en main.
À vingt mètres, a-t-elle dit, je fais mouche dans les valseuses dun mec.
O.k., jai répondu mornement.
Puis, le cur sec, jai enlevé tous les ongles de Loana à laide dune pince, et je lui aurais arraché toutes ses dents aussi si la carabinière ne mavait pas arrêté, écurée. Puis jai bâillonné ma source deau empoisonnée, je lai lavée, peignée soigneusement, et enfin je lai revêtue dhabits neufs trouvés dans une valise : un corsage blanc sans dos, des jeans bleus et une paire de baskets.
Les souvenirs avec Loana me rongent comme des fourmis rouges, et ma raison se dévide comme un pull en laine quand on tire sur le fil. Si quelquun doit brûler sa cervelle, ce sera moi. Mais mon labyrinthe est trop grand pour que je men tire seul, alors je frappe à la porte du salut à coups de tête, et comme elle ne bouge pas dun millimètre, je recommence.
À la jonction de la Fi-Si et de lautoroute qui rallie la capitale, on demande à un homme juché sur un blindé immobile ce quil en est de Rome. Il nous répond que les morts-vivant sont à Rome. Sur ce, Patricia repart. Plus loin, elle mannonce :
Je dirai que nous ramenons un spécimen à fins détudes.
Je lui jette un il fatigué, et me replonge dans la contemplation de la route.
Cest ridicule, je fais.
Au-delà des zones commerciales, il y a les faubourgs, et au-delà des faubourgs, la ville, obscure et vide. Nous progressons à vitesse réduite, roulant comme en plein cauchemar. Florence respire mal. La Via de Serragli est placée sous un éteignoir.
On va prendre le pont suivant, minforme Patricia.
Pourquoi ?
Il faut absolument éviter lambassade américaine, comme paranoïaques, ils se posent là.
Le Ponte Santa Trinita apparaît devant nous, lugubre. Comme tous les autres ponts qui enjambent lArno, il est barré par des sacs de sable, des têtes de mitrailleuses et des soldats. Le nez dun Beretta Sniper pointe par une fenêtre dimmeuble. Des lampes torche fouillent lintérieur de la voiture. Il y a des carabiniers et des paras, le fusil dassaut en bandoulière, et ils nous encerclent. Surtout, ne pas péter.
Quand un berger allemand tenu en laisse renifle la portière, sent quelque chose et se met aboyer véhémentement sous sa muselière, Patricia montre sa carte de police, et déclare à lofficier quelle ramène une prisonnière pour le capitaine Battisti. Moi, en entendant cela, je lève les yeux au ciel. Un peu plus tard, lofficier revient pour nous signaler que nous roulons à bord dun véhicule volé. Ma camarade lui lance un regard, je naurais pas voulu être à la place de ce connard. Enfin, ils nous font descendre de voiture tous les trois, et deux paras nous escortent jusquà la Piazza della Signoria, au cur même du périmètre de sécurité de Florence quaucun mort na encore pénétré vivant.
Le capitaine Battisti a été prévenu de notre arrivée, lui et deux de ses hommes nous attendent à côté de la statue de David Bowie. Ils se baissent pour faire la bise à Patricia, suite à quoi elle fait les présentations.
Lui sappelle Gabriel. Il ma aidé à arriver jusquici. Eux, ce sont Battisti, Van Cleeve, et lui, cest le Baroche.
Le Baroche me serre la main plus fort que les autres, et, sans la lâcher, il me dit :
On se connaît déjà, signor.
La dernière fois quon sest vus, ce type voulait mettre une balle à lintérieur de la tête de ma Loana, juste après quon lait mordue. Maintenant que jy repense, affalé dans un canapé en cuir profond comme la chute de reins dAria Giovanni, jeté tout contre le rebord du salon-solarium de la villa Don Quichotte, si agréablement enlisé que jen ai les yeux mi-clos, maintenant que jy repense, je me moque bien de ma réaction paniquée dalors en entendant cela, car pour le connaître mieux, je nignore plus que le Baroche était bien trop fataliste pour vouloir encore faire un sort à Loana. Cest même lui qui ma procuré le baîllon-boule.
Quelle heure peut-il être ? je demande évasivement.
Je nen sais rien, je nai pas de montre, je réponds à la place de Loana.
Je glousse sans joie. Nous nous sommes mis tous les deux dans ce sofa devenu miraculeusement libre une fois vidés le derrière du directeur qui a déménagé en catimini son usine Flodor de Péronne en août 2003, et le cul volcanique dune rousse à canon scié vêtue dun string rouge, de gants rouges et dun bonnet de Père Noël. Ils sont partis danser. Une boule de discothèque tourne au plafond, des lampes versicolores balaient la piste, la musique et le brouhaha font résonner le salon-solarium ainsi quun fût vide. Dans notre dos, les zombies subjugués regardent toujours notre paradis au rabais. Jai les cheveux collés par la sueur, et suis tourné à demi pour contempler le profil de mon ange abattu en plein vol. Pourquoi elle ? je me demande.
CHAPITRE VINGT-CINQ
Jallume une cigarette. Rocking chéries dans les enceintes. Tout à coup je vois Drosera sortir du rideau des jambes, tirant par la main un gamin en haillons, une sorte de révolutionnaire en culotte courte à ce que je crois. Ils se jettent sur le sofa à côté de moi, non sans quau passage le Balilla de service ne mait caillassé du regard pour que je me pousse. Les italiens, les italiennes surtout, si dépravés soient-ils, se retournent pour les admirer, tout sourire. Seigneur Jésus ! Où est Vittorio ? Un pornorama nest pourtant pas un endroit où mettre sa progéniture !
Tu me reconnais, petite ? je questionne la jeune pousse.
Bien sûr, elle me répond en changeant la chaîne de la télévision. Tu es cet imbécile de Gabriele.
Nom de
Elle hausse les épaules et met un casque audio sur ses oreilles. Lécran se met à diffuser des images horribles, de lhémoglobine et de la chair en vrac. Puis je remarque les consoles avec des smarties dessus que les enfants manipulent frénétiquement. Ils ne font plus du tout attention à moi. Un peu vexé, je retire la console des mains de Drosera et la lève trop vite et trop haut pour que ses mains boudinées puissent la rattraper.
Hé, choléra, je grince en tirant sur ma cigarette ; Vittorio ne ta pas appris que si tu restais scotchée trop longtemps aux jeux vidéo, tu finirais par te transformer en zombie ?
Tu peux juste bien me rendre ma console ? elle me fait avec des cernes noires sous les yeux.
Cest pourtant simple : plus tu joues, moins tu manges de légumes, et tu veux savoir pourquoi ?
Non.
Cest parce que les légumes prennent du temps : il faut les laver, les couper
et puis les cuire aussi, or si tu joues, Dieu sait que tu nas pas le temps de faire tout ça. Alors tu te mets à manger uniquement des plats réchauffés, des pizzas, des kebabs, des frites surgelées et toutes sortes de cochonneries beaucoup trop grasses pour ton petit corps. Cest comme ça quon devient un zombie.
Elle lance le bras pour attraper la manette, mais je suis plus rapide, en conséquence de quoi elle croise les bras et se met à bouder.
Souris un peu, et pense que tu te feras plein de copains quand tu seras un zombie. Ce sont tous des gros mangeurs comme toi, et toujours fourrés devant un écran.
Abrutis, elle fait ; les zombies, ce sont des chômeurs et des albanais, si tu vois ce que je veux dire.
Je fume en réfléchissant.
Tas raison, ça na ni queue ni tête. Hé, une minute ! Cest papa qui ta parlé des albanais, petite peste ?
Je lui tire loreille, ce qui a le don de la faire grimacer affreusement.
Ça y est, tu te transformes en zombie !
Arrête ! elle couine.
Je lâche son oreille, laquelle mettra au moins une heure pour reprendre sa forme initiale.
Au fait, quest-ce quil fout ton père ? Il y a bien un bail que je ne lai pas vu.
Vittorio est k.o., maugrée-t-elle.
Ah bon ?
Il sest allongé en attendant daller mieux, mais il nira pas mieux.
Je finis ma cigarette et, dune pichenette, lenvoie fuser comme un météore par dessus les têtes.
Il nen a plus pour longtemps, massure-t-elle.
Quest-ce que tu racontes ? On nenterre pas un homme sil nest pas mort.
Sauf sil a une faim grandissante de chair humaine, si tu vois ce que je veux dire.
Elle tente une nouvelle fois dattraper la manette.
Bon ! sexaspère-t-elle comme je la lui soustrais une fois de plus.
Attends, comment sais-tu quil va aussi mal, petite peste ?
Je le sais, cest tout.
Comment, tu le sais ?
Je sais pas ! Je peux avoir ma manette maintenant ?
Cette fois, elle me supplie des yeux :
Sil te plaît, oncle Gabriel.
Et Benito, il est arrivé ?
Oui ; mais il est resté dehors, si tu vois ce que je veux dire.
Oh, fais-je.
Et Vittorio qui se dégrade, il y a de lorage interlopes dans lair.
Sil te plaît ? elle fait en tendant la main.
Jy pose enfin la manette. Je regarde la télé et les formes naines qui sagitent sans cesse à la surface, grises, rouges, vertes. Il y a des armes à feu, du sang et des treillis kaki.
Quest-ce quil faut faire ? je demande en montrant lécran.
On est des survivants sur une planète infestée de zombies : on doit les trucider tous.
CHAPITRE VINGT-SIX
Bien plus tard, ou bien plus tôt, je ne sais plus, disons donc à une heure indue de la nuit, je remue mes fesses, oui, mes fesses, en rythme avec la musique, les paupières presque entièrement fermées, et une cigarette au bec, parti dans la lotosphère, cédant enfin à la tentation de faire la fête avant quil ne soit trop tard, quand des abdos sous un marcel blanc appuient soudain sur la jonction de mon bras et de celui de Loana. Et quels abdos.
Hé !
Sorry ! lhomme au marcel sexcuse en souriant.
Jouvre les yeux, et là je vois, je vois comme lapôtre : Saint Bruce en personne qui me tend un sourire dun mètre quatre-vingt trois ainsi que dautres avanceraient leur main. Jouvre grand la bouche, et ma Craven «A» se met à balancer au bout du plongeoir que forme le débord de ma lèvre inférieure. Je ne peux pas croire ce que mes yeux voient, et pourtant ils le voient. Si ce nest pas lui, je suis un cyprès.
Hi ! il dit en américain en se penchant à mon oreille. Comment allez-vous ?
Une goutte de sueur se débusque de mes cheveux.
Je suis époustouflé ! je fais en lui serrant la main vigoureusement.
Il se marre.
Tu sais confectionner les pétards ? sa copine me crie tout à trac, parce que, évidemment, il a déjà une copine, et quelle doit crier à cause de la musique.
Oui ! je réponds. Non ! je me reprends aussitôt. Pas du tout, en fait ! Déjà que je ne sais pas manger avec une fourchette !
Oh ! O.k. ! elle fait en haussant les épaules. pas de problème !
Cest Jeanne dArc, ou moi je suis un eucalyptus.
Je mappelle Gabriel Espérandieu !
Salut ! elle fait.
Tu veux un coke ? Saint Bruce moffre.
Avec des cubes de glace ?
Ouais bien sûr !
Et comment ! Mais je préférerais du Martini à la place du coca !
Pas de problème monsieur Espérandieu !
Cest ta femme ? Jeanne dArc veut savoir.
Ô mort, où est ta peste ?
Oui, dis-je, et je hoche la tête.
But, you know, shes a little bit fucked off, so
Cest terrible ! Saint Bruce compatit. Tu dois avoir les boules, là !
Il me bourre amicalement le dos.
Tu viens avec nous ! Tu bois un coup et tu fumes du sinsemilla ! Après ça tu te sens mieux !
Puis il dégaine un petit harmonica et trille un air gai.
Come on ! le Brooklyn cow-boy lance en nous emmenant Loana et moi par lépaule.
CHAPITRE VINGT-SEPT
Jai de la cervelle au fromage blanc dans la tête. La robe bleue ou quelquun a tourné la molette du volume à bloc. Deux cents danseurs gigotent comme des chewing-gums dans une grosse bouche. Dehors, un millier de zombies qui nont pas eu leur carton piétinent la pelouse et la neige. Le double vitrage fait ventre sous la pression. Japproche mon oreille de la bouche de Frankie et crie :
Quoi ?
Frankie se répète rarement. Elle remonte de lindex ses lunettes de soleil et allume une autre cigarette. À cause de la hi-fi, il faut beugler pour se faire comprendre, ou bien choisir de se taire et dattendre.
Frankie ? Je sais maintenant pourquoi tu caches tout le temps tes yeux !
Garde ça pour toi, chico !
Tas de beaux yeux tu sais !
Quest-ce que je tai dit ?
Jai limpression quelle va sourire, mais non.
Ma tête sur le billard que tes armée pour tenir les hommes à distance !
Qui ?
Les hommes !
Elle souffle une bouffée vers le haut en avançant légèrement sa lèvre inférieure. Ensuite, elle se met face à moi, et descend posément la fermeture à glissière de sa robe-fourreau. Dessous, elle ne porte pas de soutien-gorge. Je regarde, comme je regarderais un copain, sauf que Frankie est une femme avec des petits seins qui dressent leur pointe vers le plafond.
Tu vois un peu ?
Un holster en cuir flanque ses côtes, rempli par un flingue dont la crosse trapue dépasse, le genre qui taille des croupières. Jen ouvre des yeux de gardien de but au moment du pénalty.
Jericho 941 Desert Eagle ! crie-t-elle. Et je porte son frère jumeau de lautre côté ! Regarde ! deux roberts, ça méquilibre !
Frankie remonte sa fermeture à glissière et sappuie des coudes sur le comptoir, en tendant ses fesses en arrière comme les mecs.
Ben toi, tenvoies du gros ! je siffle.
Mais elle ne mentend pas, alors japproche ma bouche de son oreille.
Moi qui croyait que cétait toi, Zelda la Douce ! Je suis sur le cul, chérie ! Tu fais partie du Mossad ? Tu caches aussi un coutelas dans chaque botte, ou ça sarrête là ?
Seigneur Jésus, Frankie vient de sourire, jen claque des dents de plaisir.
Calme ta joie, chico, je ne tai pas donné rencard pour me sauter !
La musique change, mais on ne sentend toujours pas.
Tu nes pas mon genre ! elle ajoute pour moi, avant de me filer un joli coup de hanche en alliage qui me fait perdre tous mes moyens.
Loana en profite, qui tend le bâillon-boule vers le cou taurin dun souleveur de fonte coiffé à la fascio, vêtu de jeans moule-bite et torse nu. Il trimbale du lourd sur lui, des pecs de compétition. Il a senti le danger, aussi fait-il volte-face et darde sur Loana des petites lunettes de soleil. Il est là, qui sert les poings, et, je le jure, son corps se met à gonfler. Loana geint en tendant les bras vers son buste, mais je la retiens par la main. Alors le mec me regarde par-dessus ses lunettes branchées et me crie :
Gabriele ? Je ne tavais pas reconnu !
Cest plus dur avec des lunettes de soleil ! fais-je.
Il me montre la paume de ses mains en haussant les épaules, en signe de je-ne-comprends-pas.
Salut, Pasquale ! je mépoumone.
Vas savoir depuis quand je connais tout le monde par son prénom ici. Celui-ci mobserve, il plisse le front, et puis une inspiration lui fait enlever ses lunettes pour les mettre sur mon nez.
Voilà ! Tu ne feras plus peur, maintenant !
Venant de la part dun italien, qui sont très attachés à leurs petits accessoires de mode, comme chacun sait, cest un beau cadeau. Jhésite quand même à les lui faire avaler. Il mobserve, sourit de toutes ses dents à quinze mille euros et rapproche son visage du mien. Puis il dit à ma joue :
Tu as besoin dun petit comprimé de ronflette, toi ! ou dun truc qui te remette droit dans tes baskets ! Une amphète ?
Oh, tu sais
Un ecsta, cest plus sympa !
Je hoche la tête.
Un ecsta, cest extra !
Ou est-ce que tu préfères Blanche Neige en respirette ?
Quoi ?
Une paille dans chaque narine pour grimper aux rideaux !
Quels rideaux ?
Les rideaux de la maisonnette !
Ah ouais !
bouge pas ! Je reviens !
Il pêche une nouvelle paire de lunettes noires dans la poche arrière de ses jeans, les pose devant ses yeux, et sévanouit dans la foule comme un gorille dans les fourrés.
Cétait sur une aire de la FI-PI-LI, vers Empoli, si je me souviens bien. Lair empestait les dissolvants et lammoniac, les cheminées de la zone industrielle toute proche vomissaient des colonnes de gaz chimiques et une folle nous postillonnait au visage que les drogués étaient tous devenus des zombies.
Jai rien pour le payer ! je crie à lattention de Frankie. Jai pas un euro sur moi !
Au cours où il est maintenant ! me fait-elle remarquer.
Quoi ?
Les euros, les dollars ! Tout ça part à vau-leau ! Tu nauras quà faire la vaisselle en partant !
Je nai rien compris à ce que tu viens de dire !
pas grave !
Si ; viens ! je temmène à la cuisine !
Elle hausse les épaules, et cinq minutes de bousculade plus tard, on y est enfin.
Purée de merde, Frankie, dis-je cette fois sans crier, quand une fille toute nue nous passe devant : quelquun a monté le chauffage.
Elle est peinte en vert, un vert sirop à la menthe, est épilée comme si elle navait jamais eu de poils, et un filet de grenadine coule de sa bouche à sa crème pâtissière. Ça y est donc, jai le delirium tremens.
Tu connais Pasquale ? je demande en remplissant deux verres. Celui quon appelle aussi lArmoire à Pharmacie ?
Elle opine du bonnet.
Cest le meilleur ami que tu puisses avoir, je dis. Il rend les gens heureux, plus heureux que toi et moi réunis, tu comprends ?
Les zombies sont heureux ?
Est-ce que ce nest pas le Seigneur Jésus qui a dit : Heureux les pauvres desprit car le Royaume des Cieux est à eux ? Heureux les affligés car ils seront comblés ? Heureux les débonnaires car ils hériteront de la terre ? Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils auront plein de pain dépice ? Si, cest Lui.
En croisant les yeux ténébreux de la fille verte, je me dis quà part la souplesse de ses gestes, ainsi que le rouge de ses lèvres, on dirait vraiment un zombie de pacotille. Cest dun goût.
Frankie ne touche pas à son verre.
Quest-ce que tu fais dans la vie ? je lui demande.
Je travaille pour le Mossad. Quest-ce que tu fais dans la vie, toi ?
Je veux bien être un fils de pute si je fais quelque chose dans la vie.
Elle a un geste dhumeur.
Tu es obligé dêtre vulgaire ?
O.k., o.k. Jécris, si tu veux savoir.
Tout le monde écrit.
Non, moi, jécris des romans.
Pourquoi est-ce que tu fais une chose pareille, señor Espérandieu ?
Pour que les gens me lisent, tiens !
Loana ne pose pas ce genre de questions.
La fille de Hulk sest approchée pendant ce temps. Elle a dû me repérer avant parce que, sans hésiter, elle maccule contre lévier, se colle tout contre moi et menlace dun bras languide et vert petit pois.
Tu veux baiser avec un zombie ? moffre-t-elle en battant frénétiquement des cils.
Mademoiselle
Elle ne me laisse pas finir, appuie ses lèvres juteuses sur les miennes et explore ma bouche dune langue vivace.
Tu as besoin daide, chico ? Frankie se renseigne en mettant la main à la fermeture à glissière de sa robe.
Je plaque la paume de ma main sur le front de la fille et la repousse en arrière.
Range ton péplum, chérie : la voleuse de santé sen va.
Pas besoin de prier la fille, qui tourne les fesses et sen va draguer dun autre côté.
Non mais, je le saurais si javais contacté lagence P.U.T.E.S. !
Jallume une Marlboro dune main parkinsonnienne.
En plus, question zombie, jai déjà ce quil me faut.
Tu parles de ta copine ? Frankie demande sans même jeter un il à la blonde parabellum dans mon dos.
Cest ma fiancée, vois-tu. Nous allons nous marier. Les billets de faire-part ont été expédiés un peu partout sur la planète. Et comme un bonheur ne vient jamais seul
elle attend un enfant
une fille.
Frankie se frotte la nuque et prends une cigarette elle aussi.
Une fiancée qui na pas pipé mot de toute la soirée, elle réfléchit à haute voix ; est-ce quon peut dire encore que cest une fiancée ?
CHAPITRE VINGT-HUIT
La bouche ensanglantée du conducteur de la Lancia Lybra sarrête à quatre centimètres de mon oreille. Alors il me dit, au bout dune bulle de salive rouge, il me dit que, ou plutôt, il marmonne :
Mmmh
Pardon ? fais-je.
Il agrippe le bord de ma vitre et essaie de passer la tête par linterstice en dardant une langue bleue.
Remonte ta vitre ! menjoint sa voix vibrante dont je sens la tension qui va delle à moi.
Attends, attends, ce pauvre bougre essaie de nous dire quelque chose !
Le sang du conducteur de la Lancia Lybra ne coule pas. Elle, de coutume si calme, est stressée comme une souris devant un chat. Elle me regarde, mais pas lui. Elle me regarde.
Jai peur, Gabi
Remonte ta vitre, je ten prie.
Je ny arrive pas, la manette ne tourne pas, il la bloque avec une partie de sa tête, comme un clou rouge la guillotine.
Gabi !
Litalien hébété griffe, gratte et sangle la tôle, il bave et il chuinte, et je ne vois pas quil soit humain ou non humain.
Gabi ! Démarre ! Tu ne vois pas quil nest pas normal ?
Mais la voiture gémit sans démarrer. Au même moment, des gens escaladent le remblai, enjambent la rambarde de sécurité et convergent vers nous. Loana hurle. Le démarreur gémit toujours lorsque le premier arrivé trébuche, et tombe, la tête la première, contre sa vitre qui explose en une myriade de diamants brillants. Elle hurle. Cest une femme entourée dune serviette de bain, et elle rentre la tête dans la voiture et agrippe ma bien aimée aux épaules. Loana se débat quand lautre rentre ses mains dans son corsage et lui griffe les seins. Elle hurle elle hurle elle hurle. Je maintiens la clé tournée. Il en vient dautres, il y en a maintenant de tous les côtés, jen vois aux rétroviseurs et aux vitres qui se déplacent sans faire de bruit. Et la voiture ne veut pas démarrer. Alors la femme en serviette de bain hisse la moitié delle dans la voiture et enfouit ses mâchoires dans la gorge de Loana.
Pitié ! crie-t-elle.
Elle pleure, elle crie, elle vomit sous le coup de la douleur.
Démarre ! jimplore le moteur, qui démarre enfin.
Je mets toute la gomme, la voiture bondit, se fraie un chemin, fauche des corps. La femme perd sa serviette de bain, et retombe dehors. Je tape contre un adolescent, qui passe sous la roue droite. Je mets toutes les vitesses.
Cest dingue ! fait une voix familière.
La bonne sur entre dans la cuisine et me reconnaît :
Tiens ? Mais cest Gabriele ! elle crie à ses amis derrière elle, et qui entrent à leur tour.
La hi-fi gronde là-bas, ma pomme croquée végète, du coup jen ai oublié ma cigarette. La bonne sur arrête mon amour en lui attrapant le bras, ce qui réveille en moi le blues de lhomicide. Sans lâcher Loana, je la regarde par en-dessous avec des yeux fétides.
Tiens, mais cest la vipère du manoir, je grogne.
Elle explique qui je suis aux autres, en loccurrence une blonde enchaînée au scotch, un valseur énigmatique, et Roméo et Juliette qui se broutent lun lautre en faisant des bruits de langue.
Vous avez le même prénom ! la bonne sur jappe à celui que tout le monde appelle le Poète et qui vient de les rejoindre. Vous êtes faits pour vous entendre !
Elle rit comme une écervelée et serre davantage ses doigts graciles et griffus autour du poignet de Loana.
Et elle, cest sa petite amie !
Citerne de chyle, je grince en tordant méchamment sa main pour lui faire lâcher prise.
Aïe !
Cest la croix et la bannière pour séloigner ensuite de la cuisine.
Pardon ! pardon ! pardon !
Jatteins le salon-solarium : enfourchez vos balais ! on va passer le mur du son. Il y a de plus en plus de monde sur la piste, or ceux qui me connaissent savent combien jai horreur de ça. On me marche sur les pieds, puis je me loupe à mettre les miens sur les rangers de larmée népalaise. Elle porte un treillis sous des cartouchières qui sentrecroisent sur sa poitrine, un M16 américain en bandoulière, et elle moffre des yeux qui ont lhabitude de désouder des types plus sympas que moi. Autour de nous, la villa est pleine de tottinades et de gestes de mains, de paquets de blondes, de frangines en folie, de beau linge et du ballet bleu des bacchantes balladant les soucoupes volantes portant les verres vides, les verres pleins.
CHAPITRE VINGT-NEUF
Jai mal, murmure-t-elle en pressant la morsure noire quelle a au cou.
Elle ne se plaint pourtant pas souvent.
Je saigne. Ne me laisse pas, je ten prie, Gabi !
Tiens bon. Je temmène à lhôpital
Elle touche ma main, la tête tournée vers moi :
Je crois que je vais mourir
Je fais hurler la cinquième. Dans tous les rétroviseurs, les morts-vivant reculent en dressant vers nous des bras suppliants, cependant que notre voiture trace tout droit. Viennent den-face les sirènes aiguës, puis graves, des ambulances forçant lallure et des voitures de police qui brûlent lasphalte.
Gabi
Tiens bon !
Elle ma mordue.
Elle en rigole faiblement.
Je suis désolée
Ça va aller.
Elle ne peut pas endiguer tout le sang qui sort de la morsure.
Seigneur ! je mécrie en voyant cela.
Elle rouvre les yeux.
étrange
Quoi ?
Ça sinfecte à toute vitesse : ce nest pas normal
Il faut stopper lhémorragie tout de suite ! Cest lartère qui est touchée !
Non
Je vais marrêter.
Non, gémit-elle ; ne tarrête pas.
Sa tête dodeline.
Cest inutile, je crois.
Ne dis pas ça !
Cest moi linfirmière. Je ne vais pas men sortir
Tu dis nimporte quoi !
Elle retombe en arrière, épuisée. Mes phalanges blanchissent sur larceau du volant, les yeux braqués tour à tour sur lhorizon bleuissant, sur Loana, sur la route.
Gabi
Ses mains glissent soudain sur ses jambes. Elle ne cille plus. Ses yeux restés grand ouverts ne fixent plus rien.
Ah non ! je crie.
Je tourne sur les chapeaux de roues dans un Autogrill qui se présente sur la droite, le grigri du rétroviseur central penché à quarante-cinq degrés, et déboule dans le parking. Les pompes à essence sont désertes. La bâtisse où on vend des cafés et des muffins est béante, curieusement. Cinq carabinieri la mettent en joue, à labris derrière leurs portières. Ils ont tourné la tête quand je suis arrivé, et lun deux a eu tôt fait de me rejoindre.
Dis un truc, mordonne-t-il en pointant son arme sur moi.
Le canon ne me quitte pas dun pouce pendant que je sors et que jouvre la portière côté passagère. Il y a du sang partout sur elle. Je tombe à genoux.
Hé ! lâche-t-il. Parles, ou je te tire dessus, espèce denfoiré !
Par miracle, les cheveux blonds de mon amour ne sont pas souillés : ils brillent au soleil.
Sil vous plaît
dis-je.
fais pas le con ! Parles ou putain je
Mais les morts-vivants ne pleurent pas, alors il hésite dabord, abaisse légèrement son arme ensuite, et sapproche de moi. Il enlève une main de la crosse de son Beretta et la pose sur mon épaule.
Recule sil te plaît.
Je suis prostré. Je jure bien quà ce moment je suis incapable de bouger, même sil en allait de ma vie.
Recule, il insiste.
Alors je tourne la tête et regarde vers lui.
Pourquoi
Parce que Vittorio a bu le bouillon de onze heure, et que la seule façon déviter quil ne se transforme en zombie, cest de causer à son cerveau des dommages irréparables.
On sest réfugiés dans lescalier de la cave, Frankie et moi. Loana est assise entre nous deux. Je liquide mon verre comme si cétait le dernier, et lalcool balaie les souvenirs scratchés sur mon pare-brise.
Je devrais terminer moi-même le travail : une bastos entre les yeux, du travail propre, voilà. Purée de merde, cest quand même de ma faute si ce pauvre bougre est dans cet état-là !
Je lève le coude, mais mon verre est vide, alors jajoute :
Seulement, jai des scrupules, parce que la dernière fois que jai tiré au pistolet, jai tué un chat innocent.
Personne nest innocent, chico.
Fais chier sil faut abattre quelquun que je connais.
Personne naime faire ça.
Le poids du crime est trop lourd. Jaurais pu jouer au football avec lui, tu comprends ?
Je saisis lépaule de Frankie et la regarde dans ses lunettes noires.
Je ne peux pas buter de sang froid quelquun avec qui jaurais pu jouer au football !!!
Elle nesquisse pas un geste, cest à peine si ses lèvres bougent :
Ça fait longtemps quil a été mordu ?
Griffé, pas mordu. Oh, il y a de ça six, sept heures, je dirais.
Quand je songe à tout ce temps, je me demande ce que jai glandé.
Muy bien, señor Espérandieu, Frankie me dit en se levant. Cest comme si cétait fait.
Je soulève mon oiseau empaillé par laisselle, puis on se remet à vadrouiller, moi devant.
Tu veux que je te parle de mes magouilles à Macao ? je demande à Frankie en me retournant vers elle.
Mais elle a disparu.
CHAPITRE TRENTE
Cest la tournée des cocottes au salon-solarium : des épaules carrées et blanches, un petit cul bien cambré et des fibres nerveuses, elles rôdent doucement entre les danseurs, sans voiles, et lil guetteur. Ces amazones-là ne font pas dans la dentelle quand elles infligent leur fouet sur les reins de la paréo-parade. Allez roulez ! Je suis sûr que pendant que dure leur jeu de folles, et si la musique nétait pas si forte, on les entendrait ronronner. Ah les garces !
Le safari-sapho finit par mennuyer aussi, alors jentraîne Loana ailleurs. On retrouve Frankie au vestiaire.
Cest bizarre, elle me dit. Comment ça se fait que tu sois lami de ces gens ?
Je ne suis pas leur ami, je réponds. Je passais dans le coin, jai vu de la lumière
et toi, tu les connais doù ?
De nulle part, chico.
Ah bon ?
Je me suis incrustée.
Je réfléchis :
Tu sais, jai fait la connaissance de pas mal de blases en psychosexie ce soir : des voleurs en costume-cravatte, des reptiles de fonctionnaires, des types qui sucent le sang du monde comme des vampires, et je pourrais en rencontrer des tas dautres encore, et les haïr les uns après les autres. Mais je suppose que cela nen vaut plus la peine.
Elle ne dit rien.
Et si on allait se coucher ? je lui propose.
Je te préviens, pas de polissonneries entre nous.
Je lève les mains en signe de pureté.
Je vais me marier, Frankie, tu te souviens ?
Puis le carabinier a fait un signe de je-maîtrise-la-situation à ses camarades restés en embuscade derrière leur Lancia Lybra. Il a ensuite pointé son arme sur la tête de ma Loana. Si je men souviens, cela signifie que le Martini Bianco ne fait plus effet. Fini le tango des oubliettes : pose ta chique et pince-moi je rêve !
LAutogrill est invraisemblablement calme.
Vous ne le ferez pas, dis-je.
Je vais me gêner. Ôte-toi de là !
Il est grand, balafré, il porte un uniforme et une arme et ne va pas lésiner, mais un hourvari du côté des toilettes le fait se retourner brusquement.
Surveille ta copine, me dit-il. Je reviens.
Quest-ce qui se passe ?
Alors soudain ils surgissent : automobilistes, serveuses, agents dentretien. Les carabiniers tendent leurs armes, les laissent venir à eux, tirent enfin, et quand leur chargeur est vide, ils en remettent tous un.
Pendant ce temps-là, Loana et moi, on mettait les bouts. Désormais, je le savais, le monde était pourri comme un veau mort.
Dabord, quest-ce que ça veut dire, que Loana nest plus ma fiancée parce quelle ne parle pas ? Je peux avoir la fiancée que je veux, non ?
Je dis juste que Loana est morte depuis longtemps.
Cest visible, Frankie cherche à me planter des couteaux à pain dans le cur.
Ce nest pas que je veuille te faire de la peine, massure-t-elle. Mais crois-moi bien : elle est morte.
Je regarde ailleurs.
Cest terrible, elle ajoute. « On meurt tous, Mary Burke ».
Je fais un bond.
Ah, on fait des citations, maintenant !
Puis je tire sèchement sur ma cigarette.
À moi : « Et après ce soir, quand tu te seras sorti de là, ptit gars, fais-toi un cadeau : plaque cette bande de zombies. »
Frankie hoche la tête.
connais pas.
Harry Crews, La Malédiction du Gitan.
Cest un livre ?
Jacquiesce.
Je ne lis pas. Alors écoute : « Quand il ny a plus de place en Enfer, les morts reviennent sur terre. »
Je hausse les épaules.
Zombie, George Romero, 1978, dit-elle.
connais pas. « Esprit, viens des quatre vents, souffle sur ces morts, et quils revivent ! » Attends, je nai pas fini : « Tu leurs diras : Jouvre vos tombes, Je vous fais remonter de vos tombes, ô mon peuple, et Je vous fais revenir chez vous. Vous saurez que je suis lÉternel lorsque Jouvrirai vos tombes et que Je vous ferai remonter de vos tombes, ô mon peuple ! Je mettrai mon esprit en vous, et vous vivrez. »
Cest quoi cette histoire de malade.
LAncien Testament, Ezéchiel 37:9. Tu ne connais pas la Bible ?
Frankie roule des yeux en tout sens en signe dignorance, puis elle enchaîne :
« Les dieux nous aident si nous perdons cette guerre ! »
Vas-y ?
Göring, 1939.
À lautre bout de la villa, sur la piste, Ennio Morricone leur fait danser un slow spaghetti : « chom ! chom chom ! » Je ne suis pas certain de reconnaître lendroit où nous nous trouvons, quant à nous.
Jai une question à te poser, Frankie mannonce.
Je ne crains rien, dis-je.
Elle se penche vers moi et baisse ses lunettes noires.
Pourquoi est-ce que tu gardes Loana constamment près de toi ?
Je hoche la tête, il fallait bien à un moment ou à un autre que je réponde à ça.
Je ne peux pas labandonner. Je sais bien que je devrais lui retirer la tête et la balancer dans une décharge, mais cest au-dessus de mes forces ! Jai le cur lourd. Cétait la plus jolie fille que je connaissais, et elle maimait, et je nai jamais coucher avec une autre quelle. Il ny a rien à ajouter.
Frankie fait claquer sa langue contre son palais et allonge son bras pour choper une bouteille de Peroni Nastro Azzuro abandonnée là. Elle la verse dans le verre que je tiens à la main.
Ty connais quelque chose à lamour, toi ? je lui demande.
Négatif. Je nai pas encore trouvé mon genre dhomme.
Cest quoi, ton genre dhomme ?
Je nen ai pas.
Mh hm.
On bouscule un peu des gens, et on atteint un escalier. Je repense alors à la promesse que Cesare ma faite, en me faisant la réflexion que ce serait bien que Frankie en profite aussi.
Est-ce que tu as dix mille euros sur toi ?
Elle hausse les sourcils en entendant cela.
Cesare possède une voiture, jexplique. Dans cette voiture il y a une valise, et dans cette valise il y a un vaccin Semen-Contra à dix mille dollars contre le virus zombiaque, le top du top.
De retour dans la cuisine, Frankie écrase sa cigarette, recrache la fumée et me dit à loreille :
Semen-Contra ne peut pas nous soigner, ni Loana, ni personne, ni demain, ni jamais.
Pourquoi ?
Elle :
Parce que ce nest pas une maladie.
Moi :
Quest-ce que cest si ce nest pas une maladie ?
Jai entendu dire que les morts ont été ramené artificiellement à la vie.
Pourquoi ?
Pour travailler gratuitement dans les bureaux.
Presque sous nos yeux, une blonde à leau vient de trucider une olive au piment dun coup de cure-dent, cependant que devant le frigidaire, une veuve pognon aux yeux secs, et en bikini blanc, pompe deux pétards échafaudés en moustache. En ressortant de la cuisine, je fais sauter dans ma bouche un sushi depuis le creux de mon coude.
Le capitalisme est vraiment une association de malfaiteurs, dis-je la bouche pleine.
Ton sushi est fourré à la perche du Nil, chico, sans vouloir massacrer ton appétit.
Mes mâchoires simmobilisent, et linstant daprès je recrache le morceau dans ma main et postillonne jusquà ce quil nen reste plus rien.
Merci, je dis à Frankie tout en messuyant la bouche avec un sopalin.
pas de quoi.
Moi je croyais que cétait la télé qui zombifiait les gens !
La télé ne transforme pas en zombie, ce sont les zombies qui regardent la télé.
Cest pareil !
Ce nest pas pareil. La télé nest quun symptôme.
Tu me passerais les fags de Flamini linvisible ?
Frankie produit le paquet de Marlboro et en allume deux elle-même.
Merci.
On se met à fumer machinalement.
Tu ne veux vraiment pas que je te raconte ma cabale à Macao ?
Elle fait claquer sa langue dimpatience.
Jai entendu dire aussi que les zombies sont les serviteurs dune déesse indienne réputée pour ses colères noires, poursuit-elle.
On enjambe des corps et des soldats morts qui jonchent lescalier.
Kali, elle sappelle. Et eux, ce sont les Thugs.
Cest pas vrai ! Tu veux dire, comme les biscuits apéritifs ?
Je la suis à lintérieur dune des chambres de la villa. Cest plein de monde.
On dit aussi que les esclaves du monde sont les signes du réveil imminent de Chtulhu.
Elle sourit. Je regarde par une fenêtre du côté des Thugs qui samoncellent dans le jardin et aux environs de la maisonnette, comme des vers sur une poire blette. Il y en a tant que, médusé, je finis accidentellement un verre de gin abandonné là. Dès que je men rends compte, je manque den crever. Je ne pourrai peut-être plus rien avaler après ça.
Ce nest pas parce que tout arrive quil faut croire nimporte quoi, conclut Frankie. Un zombie, cest un récipient vide, il ny a rien à lintérieur. Ta Loana est partie pour de bon, tu ny peux rien. Tu devrais la laisser tranquille maintenant.
Un coup dil donné à ses épaules nues me dégrise pareil quun gin-fizz. Elles sont peut-être un peu carrées, ses épaules, je me dis. Le fol amour de ma vie, ma Loana, mon verre brisé, na quun défaut. À cause du tintamarre, je nentends rien, pourtant je sais quelle marmonne sans arrêt, parce quelle a faim, parce quelle veut becqueter de lhumain. Car elle morte.
Jemprunte un pétard à une potiche de talk-show et, Frankie devant, Loana à la traîne, nous redescendons au rez-de-chaussée.
Hé, est-ce quon nétait pas dans la chambre de Vittorio à linstant ?
Frankie ne bronche pas, cependant que nous passons dans le salon-solarium.
Oh, ces amazones ! sécrie un type en montrant quelque chose du doigt.
Cette fois, elles ont jeté leur dévolu sur Vittorio. Je regarde Frankie pour avoir une explication.
Il nétait pas dans sa chambre quand je suis montée le voir, me crie-t-elle par-dessus la musique.
Les fouets en vinyle sifflent sur la tête de lhôte, tant et si bien quil sécroule à quatre pattes en crachant ses ratiches. La brune lenfourche aussitôt et presse ses flancs pour lui faire aller lamble, tout ça devant deux cents témoins réjouis, un millier de zombies, et Frankie, qui me tire par le bras vers la sortie. Tout cela ma donné envie de vomir.
Sil y a une seule chose que jai compris dans cette vie, me dit-elle une fois revenus au calme, cest quil ny a jamais rien à comprendre.
Amen. Ça, et puis que les poissons tropicaux sont plus intelligents que les hommes. Ils ne vont nulle part, eux non plus, mais au moins ils ne se pressent pas pour y arriver.
Je le dis, mais sans rire. Plus envie.
Tu sors ça doù ? Frankie senquiert en jetant un coup dil dans une pièce infestée de monde.
Carter Brown, Un Paquet de Blondes.
CHAPITRE TRENTE ET UN
Nous remontons un couloir courbe, la villa est si grande, quand quelque chose se met à bourdonner au fond de ma poche. Jen exhume le portable de Loana, et me lenfonce sans plus attendre dans le coquillage.
Gabriel, jannonce en me bouchant loreille de ma main libre.
( Cest moi, une voix chuchote à lautre bout.)
Ouais, je sais. Oh !
Jenvoie aux mille diables celui qui vient de me bousculer.
Dis, tas vu lheure ? dis-je dans le téléphone.
( Cest pas drôle, jsuis dans lcoton.)
Ça va mieux depuis tout à lheure, on dirait ?
( Jai eu juste le temps de mplanquer avant quils arrivent.)
Pourquoi tu chuchotes ?
( Ils sont toujours dans la pièce : they look after me. Si jtousse, jsuis cuit.)
Le type qui ma bousculé repasse. Cette fois je le repousse des deux mains, le plus fort possible, pour quil aille seffondrer dans un coin comme un pinocchio de merde.
( Jai besoin daide, Gabe. Ils flairent larmoire !)
Comment veux-tu que
quoi ? Une armoire ?
( Au fait, il chuchote toujours, pourquoi cest toujours toi qui répond au téléphone dLoana ?)
Elle est morte.
( Jtentends mal, tu peux répéter ? Jentends dla musique, y a du monde avec toi ?)
Ouais, une petite sauterie avant de mourir.
( Tu fais la fête dans un pareil moment ? fait-il, incrédule.)
Soudain sa voix est véhémente.
( Jesus Christ ! Jai parlé trop fort : ils mont repéré !
Des coups formidables retentissent de son côté.
( Ah ! Jsuis fait comme un rat !)
La communication interrompue, en transe, je compose le numéro entrant sur les touches du téléphone, pour mentendre aussitôt dire que le réseau est en dérangement. On déménage du couloir. Je demande à un quidam sil na pas vu Ivresse. Frankie taxe deux cigarettes, et puis on se met à faire la queue devant les toilettes.
En ressortant, un peu plus tard, le téléphone se remet à vibromasser ma poche.
Ouais !
( Cest Mark
)
Putain, Mark, quest-ce que tu fous ?
( Im running
)
Effectivement, je lui trouve une voix essoufflée.
( Jme suis tiré de larmoire
ils ont bien failli mavoir !)
Va te planquer dans un supermarché. Où est-ce que tu es, là ?
( Boulevard Saint Michel
jremonte
heu
heu
)
Il y a encore du courant à Paris ?
( No
pas dcourant
il fait noir
cest lblack-out
il ny a personne
pas de voitures non plus
la lune
heu
des ombres
heu
elle se déplace
)
Quoi, quest-ce qui se déplace ?
( La lune
)
Regarde où tu mets les pieds, à la fin ! Est-ce que tas une arme ? Est-ce que tes armé au moins ?
( Quoi ?)
Il te faut une arme !
À côté de moi, Frankie souffle bruyamment sa fumée.
( Jtentends mal
il y a un bruit dfond de ton côté
heu
heu
comment va Loana ?)
Dis à ton ami que je lui souhaite bonne chance pour survivre jusquà Noël, Frankie me dit.
( Les rues sont noires
heu
oh ! là ! quelquun msuit
)
Tiens bon, mec.
Jusquà Noël, Frankie ajoute.
Cest fini, oui ? je rouspète en lui faisant les gros yeux.
( Quoi ? lautre senquiert.)
Cours, toi !
( Quel temps il fait chez toi ?)
Il fait nuit.
( Le ciel est dégagé ici
heu
la lune est très grosse
jai jamais vu ça
)
Surveille tes arrières au lieu de regarder en lair.
( Jsuis bientôt au boulevard Saint Germain
y a un asile là-bas
heu
heu
)
Frankie émet un clappement de langue impatienté. Je lui fais signe que jen ai pour une minute.
( Je change de trottoir
y en a qui viennent des rues adjacentes
)
Tu vas ten sortir, mon vieux. Mais je vais devoir te laisser, là. Jai un rencard.
( Oh ! Il y en a plein partout ! Jesus Christ !)
Mark ?
( Il y a une femme
heu
elle tend les bras vers moi
elle chiale !)
La voix de Mark séloigne du portable.
( Say something, madm !)
( Je vous en prie, aidez-moi, entends-je faiblement.)
( Okay, madm
faut pas rester
vnez
)
Mark ? Hé, Mark ! Ramasse un objet contondant, et frappe le premier qui
( Vachrie
heu
)
Frappe-les à la tête, Mark ! À la tête !
Jai limpression quil ne mentend plus. Je perçois toujours les bruits multiples dus à sa course échevelée, puis que le rugissement dun moteur vient tout noyer, je distingue ses appels éplorés pour que la voiture sarrête.
( Vous entendez ? fait une voix. Les loups ?)
Frankie braque soudain ses lunettes noires sur moi. Je lui rends son regard. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup ny est pas.
( Ils se rapprochent !)
( Courez !)
( Les voilà ! Courez !)
( Courez !)
Je ne sais plus quoi dire. Quest-ce que je peux dire ?
( On va être coupés, Gabe.)
Linstant daprès, son portable heurte le sol. Frankie mobserve. Dabord je reste sans réaction.
Cest terminé, jannonce calmement.
Puis soudain je me rue à lentrée du salon-solarium pour y lancer le portable de toutes mes forces. Lappareil survole le monstre polycéphale massé dans la salle et percute le double-vitrage den-face sous les vivats de la foule. Aussitôt, des dizaines de téléphones sortent des poches et finissent comme celui de Loana.
Liberta per tutti ! un type braille à réveiller les morts.
Cest le délire. Une pluie de portables sabat sur les murs et le double-vitrage.
Tous au pageot ! une bacchante bombarde.
Ton lit en bois de cercueil, je lui réponds, agréable comme tout.
CHAPITRE TRENTE-DEUX
Papa est en bas, qui coupe du bois, maman est en haut, qui fait du lolo
Fais dodo
Hé ! si tu nes pas gentille, je te remets dans le coffre !
Loana maurait sauté dessus si je lui avais dit ça de son vivant. Seulement, là, elle nest plus, alors je peux bien lui dire tout ce qui me passe par la tête, elle ne commettra rien dont elle nait pas déjà linstinct.
Je taimerai toujours, ma garriguette.
Tout ce qui me passe par la tête, ou tout ce que je nai pas pu lui dire de son vivant.
Jallume une fag tout en conduisant. Nous sommes les seuls sur lautoroute.
On va à Gênes. Plus que quelques kilomètres. On trouvera de laide là-bas, jen suis certain. On verra un médecin.
Loana est nerveuse depuis quelle est revenue pour me hanter, à tel point quau début jai dû lenfermer dans le coffre. Quand je lai reprise avec moi, cest bâillonnée et bouclée dans sa ceinture de sécurité. Toutefois, cela naurait sûrement pas suffit à la tenir calme, si ma voix navait eu le don de lapaiser, un peu comme lInspecteur Derrick apaisait mon père. Il y avait quelque chose chez lInspecteur Derrick, son timbre de voix, sa taille, son inexorable assurance, ou je ne sais quoi, qui le persuadait quil pouvait dormir sur ses deux oreilles pendant que lui maintenait lordre. Loana réagit pareil avec moi, simplement je ne maintiens pas lordre, je conduis juste la Renault 14 TS gris métallisé vers notre prochaine destination.
Plus dune heure passe, nous roulons désormais dans Gênes. Cest laprès-midi, et la ville fait la sieste. Des immeubles de six étages nous contemplent. Contre le ciel bleu, des cordes à linges enjambent le vide dune façade à lautre, de sorte quà toutes les hauteurs, des guirlandes de culottes et de draps griment la ville comme à loccasion dune fête. Vitres baissées, jentends des roucoulements humains venir de bouches invisibles au-dessus de ma tête. Çà et là, quelques drapeaux rouge et bleu me rappellent quici, ce nest pas chez moi.
Je me gare au bord dun square, et éteins le moteur. Puis je vérifie la ceinture de sécurité de Loana, enlève une mèche blonde de devant ses yeux, rajuste son corsage et lui referme les mâchoires, toutes choses quelle accomplissait de son vivant, et que je dois faire pour elle maintenant. Enfin, je la regarde : quelle est belle. Notre pique-nique, je lemporte avec moi, puis je pénètre dans le périmètre du square, séparé du gros boulevard par une paroi en plexiglas tagué, massois sur un banc, et me mets à décortiquer un uf dur, tout en surveillant la voiture comme si des fils daraignée en reliaient les portières à mes cils.
Deux jeunes en blouson fréquentent les toilettes publics. Une vieille femme plus large que haute, avachie sur un banc, tient fermement contre elle un type tout maigre. Les jeunes mobservent en coin. Les vieux sont amorphes. Luf terminé, quand cest au tour du sandwich aux petits pois dêtre mangé, soudain la bonne femme sur son banc se met à glapir, faisant se dresser mes cheveux sur ma tête :
Aaah ! Aaah ! Aaah !
Elle convulse, elle pleure, elle crie à tue-tête. Elle étrangle son mari, elle vire au rouge brique, et je me dis quelle va éclater si elle continue ainsi. Elle est peut-être en train de se transformer. Si cest le cas, je ferais bien de détaler comme les deux jeunes lont déjà fait.
Perchè Madonna ! Perchè Madonna ! PERCHÈ MADONNA !
Vacherie, ce nest pas elle le zombie, mais ce quelle tient par le cou, son mari. Il est mort, je réalise enfin. Et puis il bouge. Je déglutis mon sandwich, tétanisé par le spectacle quils donnent. Elle vocifère, elle hurle, et à présent je comprends, elle maudit la vierge, la traite de truie, car personne ne peut plus laider.
Porca Madonna ! Porca Madonna ! PORCA MADONNA !
Quand la pleureuse eut fini, nous les avons laissés, elle, son mari, et puis Gênes. La voix de Loana me manque affreusement à moi aussi.
Je vais avoir une coulée de rimmel si tu continues comme ça ! Frankie me crie par-dessus le tintouin du bal des osselets.
Bar, nous revoilà ! Le comptoir du salon-solarium reçoit nos coudes pour le dernier arrêt au stand, cependant quil faut endurer la tyrannie de la musique. La nuit atteint son pic. Il est quelques heures avant laube.
Tu lirais donc dans mes pensées, Frankie ? Je men doutais un peu. Voyons voir : on dit que les zombies auront notre peau demain matin, et que cest ainsi que ce genre dhistoires finit toujours.
Quest-ce quon attend pour aller danser, alors ?
Je ne sais pas ! je réponds plus fort que la musique. Laube !
Je me mets à trembler, je suis en sueur, ça ne va pas du tout.
CHAPITRE TRENTE-TROIS
Frankie mobserve, lil en coin. Rocco est là, qui me dit que faire la fête est le propre de lhomme et que je ne dois pas avoir peur de ce qui arrivera demain matin.
Demain matin ! brame-t-il à mon oreille.
Demain matin, je répète, la lèvre pendante.
Cesare vocifère, le nez à deux centimètres du mien, comme un glaive :
Le vaccin na jamais été testé sur un être vivant ! Même pas sur un rat blanc ! Tu seras le premier !
Il Bimbo se marre :
Jai tout de suite compris que tu étais un bouffon, francese, ah ! ha ! ha !
Je sors mon mouchoir pour messuyer le front. Mon ange aux ailes de plomb est patient, et cest moi que le salon-solarium et son bruit abrutissant sont en train de rendre bredin.
Ils sont morts alors ? demande une poupée érotique en sombrero.
Je plisse les yeux pour mieux la voir quand elle retire le poncho qui déguisait ce dont je me doutais : quelle ne portait rien en dessous. Romeo et Juliette éclatent de rire aux allées et venues de Satan venu se promener sur la terre derrière ses lunettes de soleil, incognito. Je vois Vittorio se coucher sur le dos afin que les deux amazones puissent saccroupir et uriner dans sa bouche. Quant aux zombies, ils sont invisibles derrière la condensation qui fait comme un écran entre eux et nous, sauf quaux endroits où petite peste a tracé à même la buée les lettres géantes de : « VOUS MAVEZ TUÉE » ! je distingue un homme avec une grosse tête
Seigneur Jésus, quelle grosse tête ! et un géant en pyjama rayé qui tient la main à une fille déboulonnée du train fantôme. Au milieu de la piste, Aria Giovanni danse une gigue avec un zombie couleur groseille sous la surveillance de Rocco lÉternel : la nue et le mort ! Quelle folie est-ce tout ceci ? Je nen peux plus ! La hi-fi hurle bien Rocknroll Suicide, mais moi cest Should I stay or should I go ? que jentends quon passe ! En conséquence de quoi, et sachant que nous ne dirons plus rien dintéressant cette nuit-là, je bois un verre cul sec, nimporte lequel, et dis à Frankie :
Adios, chiquita ! Nous, on sen va.
Mais au lieu de se laisser faire comme jen ai lhabitude, Loana se met à rigoler quand je la tire par la main. Je tourne les yeux derrière moi, et de quoi témoignent-ils ? si ce nest que
Au rapt ! on a remplacé la main de ma bien aimée par celle de Linnea Quigley quand elle joue dans Hollywood Chainsaw Hookers ! Plus traces de Loana.
Aaah !
Il me sort du feu par les naseaux, et je ne sais pas pourquoi, je crie, je crie, je ne peux plus marrêter. Un voile tombe devant mes yeux, je ne suis plus tout à fait le même.
Linnea Quigley a apporté la panoplie complète du film, et ce nest pas à son slip que je pense quand je saisis une de ses tronçonneuses et mélance au milieu de ceux qui ont décidé de faire fi de la mort ce soir. On sécarte respectueusement de loutil de bûcheron. Soudain, je fais un tour sur moi-même en envoyant mon pied voler à la tête de Roger Mortis, lequel recule précipitament. Je bloque ensuite un tibia hypothétique, assène un coup de poing à revers, enchaîne, bondis en avant, saute des deux pieds, détends mon poing et gifle lair du talon au niveau de la tempe de Roger Mortis, encore lui, le forçant à reculer de nouveau. La musique pulse mon sang comme un deuxième cur. Tout autour de moi on bat en retraite, sauf deux personnes. La partie de cache-cache est terminée : jai retrouvé ma fiancée.
Pardonne-moi, chérie, je me dis en la revoyant. Par contre il y a un jeune mec cuirassé de cuir souple qui est interposé entre elle et moi.
Toi ! je beugle plus fort que le boxon, toutes mes vertèbres hérissées par le grand frisson.
Lentement, il se retourne vers moi, très viril. La musique sarrête. On nous entoure dun silence de mort.
Quest-ce que tu préfères, me donner loccasion de prouver ma loyauté à ma fiancée ? Ou tu préfères téviter la honte de ta vie en lui demandant poliment de taccorder son pardon ?
Je temmerde, pauvmec ! me répond-il.
Je démarre la tronçonneuse et la dépose entre nous deux sans cesser de regarder ce salopard.
Tas lair de quoi, avec cette tronçonneuse ? il se bidonne.
Tas tort de rigoler. Cet outil est le symbole de ma personnalité et de ma passion pour ma liberté.
Frankie hoche la tête en connaisseuse : David Lynch, Sailor et Lula, 1990.
Tu mfais pitié, crache lautre.
Alors amène-toi !
Il savance, et quand il est près de moi, il mexpédie un ramponneau. Pris de démon, je suis plus leste : je détourne son bras à temps, et lui décoche tout de suite un crochet qui lenvoie dans les brumes. Il tombe, et en voulant amortir sa chute, il pose malheureusement son avant-bras sur la chaîne tournoyante de la tronçonneuse. Une fontaine de sirop de grenadine jaillit par des dizaines de trous, et des milliers de gouttelettes se mettent à monter ensemble vers le plafond.
Enfin, je saisis la nuque de ce salopard et le remets sur ses pieds.
Je mexcuse de te niquer ton prestige devant toutes ces filles, dis-je en lentraînant tout doucement vers ma poupée en porcelaine, mais maintenant il va falloir que tu demandes pardon à ma fiancée.
Pardon, gémit-il.
Ma blonde na plus son bâillon-boule dans la bouche, quelquun le lui a enlevé, et elle balance sur ses hanches sans rien regarder en particulier. Je tiens le mec en face delle. Je sens quil a peur.
Oh, cest rien, je dis tout près de son oreille en contrefaisant la voix de Loana. Tu tes juste trompé de fille, cest tout.
Il la regarde avec des yeux comme des pizzas.
Ton artère nest pas touchée, je le rassure de ma vraie voix. Tu survivras. Maintenant, tu vas te chercher une bière et des compresses.
Puis, à la cantonade :
Elle est denfer cette soirée ! Vous avez la même énergie que Kurt Cobain !
Jattrape la cigarette de la bouche de Roger Mortis et la met dans la mienne.
Vous avez été tous tellement gentils avec nous !
Je tire une taffe dans ce silence quasi-religieux.
Est-ce quon a Happy Feet quelque part, ou Paolo Conte pour nous la chanter ?
Sì, quelquun me répond nerveusement, mais sans préciser davantage.
On fait cercle autour de Loana et moi, alors je me sens comme un roi. Aux premières mesures du piano, je tends la main à mon amour pour linviter à danser. Les yeux de Loana ne brillent même pas de convoitise quand sa bouche sabat dessus. Des diamants entrent dans ma paume, je tourne les yeux au plafond, et comme elle croque jusquaux os, je braille pareil quun porc à labattoir. Alors je pivote sur moi-même, et lui arrachant ma main de sa bouche, je me retrouve face à Frankie : elle a sorti ses deux Israélites et les pointe sur moi.
À terre ! mexhorte-t-elle.
Je plonge tête baissée. Loana titube pendant une seconde encore, décontenancée, puis que sa faim lui fait retrouver ma direction, Frankie tire deux fois : les deux balles latteignent en pleine tête. La cible émouvante a le visage désintégré, ma vie se dévisse, elle sallonge sur le sol, et y demeure, morte une seconde fois.
Alors mon sang ne fait quun tour : je presse ma main contre mes côtes, rampe vers la tronçonneuse vrombissante, et une fois à côté delle, la saisissant de ma bonne main, je la lève au-dessus de ma tête en souriant affreusement. Tout est clair maintenant. Linstant daprès, je me tranche la main droite au niveau du poignet, car il a été dit que si elle est pour toi une occasion de chute, coupe-la, et jette-la loin de toi.
CHAPITRE TRENTE-QUATRE
Jignore comment les zombies ont fini par entrer. Est-ce la baie vitrée du salon-solarium qui a explosé sous le poids du nombre ? Un ivrogne qui est sorti dehors en oubliant de refermer la porte derrière lui ? Ou un chtarbé qui leur a dit à tous dentrer : « entrez, mes amis » ? Peu importe à dire vrai, car il reste toujours quils sont à présent des centaines à investir le camp des vivants, et à sy répandre partout, et à toute vitesse, comme des chancres. Au rez-de-chaussée, cest Harmaguédon. Heureusement pour moi, je dispose de dix secondes, me trouvant à ce moment-là au premier étage. Mais comment comprendre ce que je fiche là-haut, si je ne retourne pas dun iota en arrière ?
Tu me reçois, chico ?
Ça, cest Frankie. Jouvre les yeux, les écarquille à sa recherche, et quand je la vois, elle recrache la fumée de sa Marlboro, sans broncher.
Il ny avait pas quelquun dautre dans cette pièce ? je lui demande en tournant mes yeux de tous côtés.
Il fait presque noir, car pour toute lumière, Frankie tient une bougie blanche à la main.
Les plombs ont sauté. Une petite grosse avec des cheveux blonds ?
Tu las vue ? je dis en me redressant sur un coude.
La douleur cingle depuis mon bras, à travers lépaule, jusquà la tête. Je retombe sur le dos et manque de tourner de lil. Alors lalarme de la maison se met à hurler, ce quentendant, Frankie se rapproche et, me scrutant de derrière ses lunettes noires, fixe un de ses Jerichos 941 Desert Eagle sur mon front, qui est grand, comme elle le sait.
Non, décidément, on ne comprend rien. Retournons donc un peu plus tôt dans le passé, histoire de faire la connaissance de la petite grosse aux cheveux blonds.
Au début, quand après un trou béant dans ma vie mes esprits se rallument enfin en tremblotant comme la flamme fragile dune bougie, je ne sais plus où jen suis, je ne me souviens de rien. Il y a deux choses cependant qui nen démordent pas : je mappelle Gabriel Espérandieu et cette voix aux franges de ma conscience qui persiste à vouloir me tirer de mon coma. « Réveille-toi. », elle me dit, cette voix, « Réveille-toi. Tu ne peux plus continuer à dormir. » Est-ce Toi, Seigneur Jésus ? « Réveille-toi. » Que Tu as une voix douce, et maternelle. Est-ce pour me pardonner que Tu parles ainsi ? « Tu ne peux plus continuer à dormir. » Seigneur ! Tu es une femme ?
Tu mentends ? dit-elle.
Jacquiesce en hochant la tête.
Réveille-toi tout à fait, alors, et ouvre les yeux.
Je fais non de la tête.
Ne fais pas lenfant, la voix me tance gentiment ; cela devient ridicule.
Patricia, je susurre. Je suis bien content de vous retrouver.
Un silence.
Comment mas-tu appelée ?
Patricia.
Une fourmi appelée doute me chatouille la nuque.
Je me demandais comment tu me voyais. Ça ne métonne pas vraiment, en fait.
La fourmi sen va, dissipée par la douceur de sa voix.
Peux-tu ouvrir les yeux ? dit-elle.
Non. Mes paupières sont scotchées.
Alors écoute-moi bien, Gabriel, cest bien Gabriel, nest-ce pas ? Jai quelque chose à te dire.
Fais-moi rêver.
Je ne suis pas vraiment Patricia. Je mappelle Allison en réalité.
Cest pareil, jobjecte.
Non, non. Je suis médium. Patricia a joué mon rôle dans une série à la télévision. Cependant elle na pas mes pouvoirs, parce quelle est une actrice, et moi, une médium. Tu nous as confondues toutes les deux.
Jai un mauvais pressentiment.
Si. Et ce nest pas la seule des méprises que tu aies faites dernièrement.
Je le savais. Il faut toujours se méfier des contrefaçons.
Très drôle. Ces paupières, Gabriel ?
Elles ne souvrent toujours pas, Patricia.
Je ne suis pas Patricia.
O.k.
Silence de sa part. Je ne dis rien non plus, je suis patient. Serein, je flotte à la surface dun lac tiède.
Puis Patricia séclaircit la gorge :
Où est-ce que tu crois que tu es ?
Où est-ce que je crois que je suis
Il y a un piège ?
Oui
Non, en fait.
Oui ou non ?
Non.
Je glousse comme un idiot.
Je crois bien que je suis confortablement alité chez Vittorio. Dans sa villa.
Vittorio ?
Ben oui, Vittorio. Vittorio Emmanuele. Je lai rencontré hier soir. Un bon vivant, bien quentre nous, la dernière fois que je lai vu, ça navait pas lair daller fort, je crois même quil était mort.
En effet, il est décédé.
Je men doutais. Que le Seigneur Jésus lui pardonne sa vie de débauche !
Gabriel, ce Vittorio Emmanuele-là est décédé en 1947.
Pas lui, non.
Vittorio Emmanuele, roi dItalie, est mort le vingt-huit décembre 1947.
Tu me parles dun roi, Patricia, quand moi je te parle dun banquier.
Il ny a pas de banquier de ce nom-là.
Dabord sans voix, je demande du bout des lèvres :
Il y a bien un banquier ?
Non.
Jai rêvé, alors, cest cela que tu veux me dire ? Que jai rêvé ?
Oui, me répond-elle avec compassion. Il faut que tu saches
il ny a pas non plus de soirée, ni dinvités, ni de villa. Tu as imaginé tout cela.
Cest pas vrai ! je mécrie en tombant des nues.
Je regrette.
Ah, jajoute tout de suite. Jai compris ! Je suis mort, hein ? Bel et bien mort, et cest mon corps quon voit crapahuter en Toscane, comme tous les autres, alors quen fait on est tous au Paradis ? Je sais ! Je suis un zombie !
Gabriel, elle dit à mes paupières fermées ; les zombies, tu les as inventés aussi.
Les zombies aussi ?
Les zombies nexistent pas, voyons.
Jai du mal à la croire. Mais alors
mais alors, si je nage dans la gentiane, est-ce que cela veut dire que Frankie nexiste pas non plus ? Je songe une seconde à elle, ce qui me fait sourire.
Je suis bredin. Mais pourquoi ?
Tu veux le savoir ? Patricia me demande.
Bien sûr.
Daccord. Je ten aurais parlé de toute façon. Écoute-moi bien : tu as eu un accident de voiture sur lautoroute. Un accident grave. Dès lors tu as sombré dans le coma et tu tes mis à rêver. Cet accident, cétait de ta faute. Tu ten veux énormément pour ça. Et tu as très peur.
Jai envie dune cigarette, car nous y voilà.
Alors quoi ? je demande.
Alors quoi, quoi ? Patricia me rétorque.
Et Loana ?
Elle est vivante, par miracle.
Ah.
Jessaie vraiment douvrir les yeux, et jy suis presque, pourtant quelque chose les retient encore collés, comme un rideau de fer descendu devant le monde. Mais de quel monde est-ce que je parle, là ?
O.k., dis-je dune voix posée. O.k., admettons. Mais alors pourquoi est-ce que toi, tu es venue me dire tout ça ? Quest-ce que tu fiches dans mes rêves, dabord ? Tu nes même pas à poil !
Tu es dans le coma depuis trop longtemps, ça ne peut plus durer comme ça. On ma chargée de me mettre en relation médiumnique avec toi pour te prier de choisir : choisir entre passer larme à gauche, si tu me passes lexpression, ou te réveiller une bonne fois pour toutes. Loana est avec moi. Elle te supplie de revenir. Elle est morte dinquiétude, si tu savais.
Dites pas ça.
Gabriel, tu ne peux plus continuer à dormir ainsi !
Ouais.
Cest alors que jentends la musique en fond sonore. Je ne sais pas pourquoi, ça me rappelle les yeux radioactifs de Frankie.
En fait, non, je ne comprends pas. Et même, je ne comprends rien à ce que tu essaies de me dire.
Il faut que je te le dise en chinois, alors ? fait une voix plus grave que celle de Patricia.
Pardon ?
Lève-toi ! Allez, chico, lève-toi tout de suite !
Ça, cest Frankie. Jouvre les yeux, enfin, et les écarquille dans la semi-obscurité, car seule une bougie blanche brille, posée sur le chevet du lit. Frankie mobserve en fumant une sempiternelle Marlboro.
Il ny avait pas quelquun avec toi ? je lui demande.
Une petite grosse avec des cheveux blonds ?
Tu las vue ? je dis en me redressant sur mon coude valide.
Mes oreilles se mettent soudain à hurler.
Cest quoi ce bruit ! je gémis en plaquant mes mains sur mes tempes.
Cest lalarme.
Jai le vertige.
Cest comme au ciné, dis-je en fermant les yeux.
Je mappuie en arrière sur mon moignon, ce qui ne me fait pas du bien.
Ah, la vache ! je beugle, et, tournant de lil à demi, Loana, ma main, la soirée, les zombies
tous mes cauchemars sévanouissent.
Une seconde de pur bonheur où plus rien nest vrai, et Frankie me gifle deux fois à faire tomber mes cornes, puis braque sur mon front le canon dun de ses Jerichos 941 Desert Eagle.
Lève-toi ! me commande-t-elle, tandis que la sirène de la maison lance dans mes oreilles. Lève-toi, ou je tabats !
Frankie, quest-ce que tu fous ? je maffole en louchant sur le canon.
Les zombies sont dans la place !
Elle plonge sa main entre les pans ouverts de sa robe noire et en sort lautre Jericho.
Prends-le, mordonne-t-elle. On va passer par la fenêtre et sauter dehors ! Tu peux faire ça ?
Je hoche la tête.
Tu as dix secondes !
Et Frankie, après mavoir jaugé dun regard, souffle la flamme de la bougie, enjambe le rebord de la fenêtre, et disparaît dans la nuit. Quant à moi, je serre les dents. Puis que, jignore comment, jarrive à masseoir sur le lit, mes deux pieds posés à plat sur le sol de la chambre, jy vois trouble, ma tête vrombit sous les ruées de mon sang. Jentends ensuite la clameur effrayante venant den-bas, un bruit où se mêlent conjointement lhorreur et leffroi, un bruit que je noublierai jamais. Je saisis le Jericho avec ma dernière main, tout tremblant, le moignon serré contre moi, et je me relève tant bien que mal. Le tapage du jugement dernier se rapproche, il monte les escaliers, à tout moment je mattends à le voir arriver.
Après Frankie, je saute du rebord de la fenêtre, pour atterrir au cur du chaos nocturne. La nuit est comble. Je ne vois rien que des zombies partout.
Frankie ! je mégosille.
Je fais feu sur des fantômes. Qui mugissent. Un cheval verdâtre se cabre dans lobscurité. On crie aux fenêtres. Des formes vides courent partout. La neige tourbillonne. Je tire, et tourne sur moi-même. Je tire derechef. Ils morflent. Ils gémissent. Ils mencerclent tous autant quils sont, alors je vide mon chargeur : tenez, cest la tournée du patron ! et comme je suis prêt à bondir en avant coûte que coûte et en beuglant Auf Wiedersehen, cochons denculés ! un moteur de plusieurs litres rugit, charge, et ménage à corps et à cris une tranchée jusquà moi. Frankie est au volant, lunettes de soleil, et la braise de sa cigarette que je distingue dans la noirceur de lhabitacle.
Tu viens, shérif ? me dit-elle par la fenêtre.
Je fais le tour en courant, cependant que le cercle se referme sur nous. Frankie se penche pour mouvrir la portière et voici, jentre à lintérieur dun Nissan Navara toutes vitres fumées. Continuez le massacre sans nous ! Frankie met la gomme, et envoie le quatre-quatre à lassaut de la muraille. En moins dune minute à le manipuler pleins phares et à écraser les zombies comme des mouches sur son capot, elle nous sort du piège. Puis elle roule tambour battant, dérape sur la neige, coupe les virages, tout cela sans broncher.
CHAPITRE TRENTE-CINQ
Nous redescendons vers la côte et Frankie jette sa cigarette. Cest alors que profitant dune ligne droite, si courte que cela paraît improbable, une Lamborghini Murcielago nous double avec Jeanne dArc au volant, et Saint Bruce à côté delle qui nous fait un signe de la main. Derrière nous, le ciel blanchit au-dessus des pics déchiquetés des Apuanes. Devant nous, la Méditerranée est encore plongée dans les ténèbres planes.
Loana
Frankie, cependant ma voix ne fait que se gonfler.
Pas de sentimentalisme, chico. Cétait la seule chose à faire.
Les choses auraient pu se passer différemment.
Personne ne ten veut.
Blanche Neige sest fait croquer la pomme, Gabriela ne quittera pas le moule dorfèvre que lartiste a rempli, et jamais ne séchera ses yeux infinis comme lAtlantique. Frankie ramasse le paquet de cigarettes posé devant elle, sur le tableau de bord, et me le tend.
Elles étaient dans la boîte à gants, elle mexplique. Je propose quon fume les dernières à présent quon a annoncé la Bonne Nouvelle à son propriétaire.
Jallume deux cigarettes, une pour moi, une pour elle, et ainsi nous fumons silencieusement. Frankie maîtrise le gros quatre-quatre comme un homme, et vas-y quelle te donne des grands coups de volant à gauche, et à droite, et encore à gauche.
Comment va le poignet ?
Terrible, je grommelle.
On dirait que ton amputation expresse ta évité de passer à la trappe, chico. Tu vas ten tirer.
Elle souffle de la fumée et puis jette son mégot par la fenêtre.
Il fallait un sacré cran pour faire ça.
Merci pour les soins.
Je tourne mes yeux vers elle.
Parce que cest toi qui a fait ça, pas vrai ?
Elle produit un clappement de langue agacé, mais jinsiste en lui montrant mon énorme pansement-boule qui termine désormais mon bras droit.
Pourquoi est-ce que tu mas soigné ?
Elle ne répond pas.
Alors cest ça ? Tu maimes donc, chérie ?
Imbécile.
Elle farfouille devant elle à la recherche dune nouvelle fag.
Jai fait ça parce que jai besoin de toi.
Je lui tends le paquet ouvert. Elle en prend une, et cest la dernière.
Je veux que tu me protèges pendant le jour. En échange, je veillerai sur toi la nuit.
Elle jette un il au rétroviseur.
Dailleurs, cest ton tour. Le soleil ne va pas tarder.
Cependant que nous arrivons en bas, et dans cette rue droite blanche de poussière et battue par les camions de pierre, elle mannonce :
Carrare.
Je regarde le profil de Frankie, et comme elle braque le volant pour prendre une petite rue sombre, je lui demande :
Tu ne peux pas voir le soleil, même en photo, pas vrai ?
Elle arrête brusquement le quatre-quatre sur une place déserte et tire le frein à main.
Bon, je me résigne en débouclant ma ceinture. Jespère quils ont du café à Carrare.
CHAPITRE TRENTE-SIX
Au fait, cétait qui cette petite grosse ?
Je réfléchis.
Je nen sais rien, Frankie. Je nen sais vraiment rien.
FIN
LE TRONC, S.V.P.
Remercions, dans lordre : Umberto Eco, Quentin Tarantino, James Joyce, Marc Behm, Gustave Flaubert, Zack Snyder, Barry Gifford et David Lynch.
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