CHAPITRE PREMIER
En rentrant des champs, je l'ai trouvée assise sur le seuil de la porte, sa valise près d'elle, un pied sur l'autre genou ; elle secouait un de ses souliers qui devait être plein de sable. En me voyant, elle s'est mise à rire et, à l'idée qu'elle m'avait surpris en train de la regarder, j'ai piqué un fard et je me suis cavalé vers l'étable. Tout en trayant je l'observais et je l'ai vue se lever et se promener autour de la maison, refardant mes arbres, mon grain et ma hutte. Puis elle s'est avancée jusqu'au ruisseau, a regardé l'eau et a jeté une pierre dedans. Dix-neuf ou vingt ans, de taille moyenne à peu de chose près avec des cheveux blonds, des yeux bleus, et pas mal faite du tout. Ses vêtements étaient plus soignés que ceux de la plupart des filles de la montagne et pourtant ils étaient couverts de poussière, comme si elle avait dû grimper à pied depuis la grand-route, où passe l'autocar. Quand j'ai eu fini de traire, il faisait presque nuit ; j'ai pris mes seaux, je suis sorti de l'étable et me suis approché d'elle.
Ainsi commence Butterfly, écrit par James Mallahan Cain. Un court roman que j'ai terminé hier soir, après l'avoir commencé... hier soir. Je l'ai lu en entier, sans sauter de passages, et si je ne l'ai pas abandonné en court de route, c'est parce que je ne pouvais pas. Il m'a plu un peu beaucoup passionément pas du tout.
À quel public s'adresse ce roman ?
Aux amateurs de romans noirs américains, et je dirais, du sud des États-Unis. J'ai reconnu les accents de William Faulkner, bien que James Mallahan Cain n'écrive pas comme William Faulkner, que les choses soient claires. Bien au contraire, et c'est là je pense le défaut de ce roman : son narrateur en dit trop sur lui-même, il est "objectif", quand les personnages faulknériens sont eux "subjectifs". Les seconds n'ont pas plus de recul vis-à-vis d'eux-mêmes que nous, n'est-ce pas, alors que Jess Tyler se pense. Je trouve que Butterfly aurait gagné à laisser davantage le lecteur pénétrer l'âme de Jess Tyler sans que l'auteur lui dise ce qu'il doit comprendre, mais en le lui donnant à voir. C'est pourquoi je n'ai pas mis trois étoiles à ce roman. Il s'en est fallu d'un cheveu donc.
À quelle tranche d'âge s'adresse ce roman ?
Ce n'est pas un roman pour enfant.
À quel sexe s'adresse ce roman ?
Plutôt masculin, mais c'est difficile d'en juger. Je dirais que les sentiments de Jess Tyler et des protagonistes de Butterfly ne font pas dans la dentelle. Il ne faut pas s'attendre à lire une romance. Dans les romans d'amour et de mort, il y a le versant romantique, que je n'aime pas, et le versant noir, que j'aime. Comme disait Marcel Duhamel : « Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la "Série noire" ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L'amateur d'énigmes à la Sherlock Holmes n'y trouvera pas souvent son compte. L'optimiste systématique non plus. L'immoralité admise en général dans ce genre d'ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l'amoralité tout court. l'esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu'ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n'y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l'action, de l'angoisse, de la violence — sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies — du tabassage et du massacre. Comme dans les bons films, les états d'âmes se traduisent par des gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se livrer à la gymnastique inverse. Il y a aussi de l'amour — préférablement bestial — de la passion désordonnée, de la haine sans merci. Bref, notre but est fort simple : vous empêcher de dormir. » (Marcel Duhamel, 1948.)
Quelle est la valeur de Butterfly ?
James Mallahan Cain écrit sur ce qui compose l'homme : l'amour et la mort, et ces choses mâtinées d'un mystère, le secret que traîne une famille derrière elle (quand je disais faulknérien).
— Tout ce que j'dis, c'est qu'y a des choses qu'on a dans le sang.
— Et moi tout ce que j'dis, c'est qu'il y a sang et sang.
— Et si on l'a, il vaut mieux lutter contre.
— Ça vous avance à quoi ?
— Si vous ne le savez pas, personne ne peut vous l'apprendre.
— Peut-être que j'ai déjà lutté. Peut-être que ça ne m'a avancé à rien. Peut-être que j'en ai marre de lutter. Peut-être que je veux faire la vie. Peut-être que j'ai simplement envie de me conduire mal.
— C'est pas des façons de parler.
— Si, c'en est une.
Quel est le style de Butterfly ?
Propre, net, explosif comme un bâton de dynamite allumé qu'on nous aurait mis entre les mains. Ça se lit en trois heures, un Montélimar—Paris-Gare-de-Lyon. Les zombies n'ont pas le temps d'arriver.
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